
2012 : audace ou prudence, la gauche devra trancher
12/02/2011
Face à Face : Marie-George Buffet/Jean-Marie Le Guen
la diversité à gauche est-elle un risque ou une chance pour la présidentielle ?
À
quinze mois de la présidentielle, Marie-George Buffet, députée (PCF),
initiatrice du Front de gauche, et Jean-Marie Le Guen, député (PS),
proche de Dominique Strauss-Kahn, confrontent leurs opinions sur les
conditions à réunir pour une véritable alternative de gauche à Nicolas
Sarkozy en 2012.
À l’élection présidentielle de 2012, la présence de
plusieurs candidats à gauche fait-elle courir le risque, comme certains
l’affirment, d’un nouveau 21 avril, ou est-ce au contraire une des
conditions pour que la gauche gagne ?
Jean-Marie Le Guen. La gauche doit prendre acte de
cette pluralité. Notre histoire commune est marquée par le refus de la
reconnaître et, avec elle, les apports de chacune des composantes. La
gauche se construit, certes avec des réalités sociales, mais dans le
combat des idées. Il faut reconnaître sa diversité et souhaiter son
unité. C’est un élément fondamental en vue de la future élection
présidentielle. Les courants socialiste et communiste au XXe siècle ont
eu la tentation de s’exclure l’un, l’autre du champ de la gauche. Il
faut écarter ce refus du pluralisme et de l’unité.
Marie-George Buffet. Ce n’est pas qu’une question
historique. C’est aussi une vision différente des changements
nécessaires. On le voit, par exemple, au plan européen entre l’approche
des forces sociales-démocrates et celle de la gauche de transformation
sociale. Quand le 21 avril 2002 est évoqué, l’accent est mis sur la
dispersion des candidatures à gauche. Mais le score de Lionel Jospin
marque aussi la déception de l’électorat vis-à-vis du gouvernement de
gauche sortant. C’était un vote sanction. Aujourd’hui, ce qui manque à
la gauche, c’est une confrontation politique avec les citoyens sur
l’alternative. L’objectif du Front de gauche est de répondre à cette
double exigence de rassemblement et de construction des propositions.
Évoquer le risque d’un 21 avril
2002, n’est-ce pas une manière d’éluder ce
débat à gauche et d’imposer une candidature
à tous ?
Jean-Marie Le Guen. Le 21 avril a été la défaite de
toute la gauche. Ceux qui ont payé la défaite en 2002 sont les gens
pour lesquels on se bat. On peut dire que les socialistes n’ont pas été
à la hauteur mais les autres candidats de gauche n’ont pas été capables
de cristalliser les électeurs autour d’eux. Aujourd’hui je ne suis pas
sûre, quels que soient la colère et les désirs de changement, que la
gauche soit majoritaire dans le pays. Il y a un rejet de Sarkozy. Mais
la dynamique sociale politique n’est pas aussi forte qu’on le
souhaiterait. Par ailleurs, il y a une vraie réalité, celle d’un vote
Front national qui participe des conditions du combat politique. Il y a
des diversités d’approche sur le possible à gauche avec la gauche de la
gauche, le problème c’est de savoir si, à partir de là, on tombe dans
nos errements passés qui font de nos voisins de gauche l’ennemi, ou si,
chacun portant ses propres orientations, nous demandons aux électeurs
de trancher par leurs votes.
En quoi l’existence de cette
diversité pourrait être utile au rassemblement de la
gauche pour battre Nicolas Sarkozy ?
Marie-George Buffet. Il y a un rejet de Sarkozy et
de ses attaques contre les droits sociaux et démocratiques, et de cette
complicité assumée, presque vulgaire, entre le pouvoir et l’argent.
Pour gagner, la gauche doit redonner l’espoir à ceux qui doutent de
l’utilité de voter ou qui, même, sont tentés par les votes extrêmes, en
portant des propositions s’attaquant à la crise en France et en Europe.
Quelques exemples : maîtriser les crédits pour favoriser l’emploi,
donner un rôle nouveau à la Banque centrale européenne, aller vers une
nouvelle République en France… Nous avons quinze mois pour débattre
avec les Français. Le Front de gauche, ce n’est pas la « gauche de la
gauche » ou une « autre gauche ». Je l’ai initié pour ouvrir un chemin
ouvert à toutes les forces de gauche et aux citoyens, pour construire
une alternative. Débattons, et les gens verront du neuf à gauche,
feront leur choix au premier tour et, en confiance au deuxième tour, se
rassembleront pour battre la droite.
Jean-Marie Le Guen. Il n’y aura pas de candidat
commun. C’est une réalité qui peut peut-être être utile pour toute la
gauche. À l’heure où le pouvoir tente de démobiliser les gens les plus
précaires, il est important qu’un courant, le nôtre, mais aussi le
vôtre, relève ce gant pour leur montrer qu’il y a de l’espoir. Il y a
un bon usage de la diversité de la gauche. Cependant, il faut savoir à
la fin si l’union, qui doit rester notre étoile polaire, est
l’aboutissement. Par ailleurs, faisons attention à ce que certaines
orientations politiques, qui ont déjà traversé le mouvement ouvrier,
comme le populisme, ne réapparaissent pas. Cela conduit à l’échec.
Marie-George Buffet. Mon but n’est pas
d’« exprimer la diversité » à gauche. Avec le Front de gauche, il est
de porter des propositions pour dépasser les logiques libérales. En
2005, nous n’étions pas d’accord sur le traité constitutionnel
européen. Nous avons mis les enjeux sur la place publique et
l’électorat a tranché. Le « non » a été majoritaire, y compris dans
l’électorat PS. C’est cela que je veux faire avec le Front de gauche.
Nous ne nous adressons pas seulement aux plus précaires mais à
l’ensemble de la population. Enfin, je ne confonds pas le populisme et
la radicalité. Face à la politique du pouvoir, il y a besoin de
radicalité pour une vraie rupture. Ça, ce n’est pas du populisme, c’est
une gauche qui assume ses responsabilités.
Des critiques s’expriment vis-à-vis des plans imposés par le
FMI aux peuples grec et portugais, et de son directeur général,
Dominique Strauss-Kahn, comme sur sa position sur le report de l’âge de
la retraite…
Jean-Marie Le Guen. Je suis disponible quand vous
voulez pour un débat sur Dominique Strauss-Kahn et le FMI. Cependant,
deux mots sur le sujet : que les peuples concernés en Europe, les
Grecs, les Irlandais, protestent, c’est normal. Mais est-ce que le FMI
prône des politiques d’austérité ? La réponse est non. Pour le FMI, le
problème en Europe, c’est la croissance et l’emploi. Ce sont les
critères avancés par Dominique Strauss-Kahn. Avant lui, ce n’était pas
la même politique et entre-temps, il y a eu la crise. Au-delà, est-ce
que la position de Dominique Strauss-Kahn ou du PS est à prendre ou à
laisser ? Absolument pas.
Mais n’y a-t-il pas
des contradictions fortes
qui subsistent avec d’autres forces à gauche ?
Jean-Marie Le Guen. Oui. Prenons les retraites. Les
textes du PS sont clairs sur l’allongement de la durée de cotisation.
Même si certains ont voulu chanter la chanson de manière différente, la
position du PS est qu’il n’y aura pas de retour à la retraite à
soixante ans. Le Front de gauche défend une position différente. Je
peux le comprendre.
Mais il n’y a pas que le Front de
gauche, le mouvement social aussi réclame le retour
à la
retraite à soixante ans…
Jean-Marie Le Guen. Ce n’est pas ce que j’ai
entendu du mouvement social. Ainsi, à la fin du mouvement, Annick
Coupé, porte-parole de Solidaires, ne disait pas « retour à soixante
ans » mais parlait de pénibilité, de longue carrière. Le mouvement
syndical a porté une vision de la réforme plus sociale, plus solidaire.
C’est ce mouvement-là qui a gagné, pas la radicalité qui luttait pour
le maintien du régime de retraites précédent. Et quand je parle de
populisme, je ne l’assimile pas à la radicalité. Le mot « populisme » a
été revendiqué par une des composantes du Front de gauche : Jean-Luc
Mélenchon. Il y a quelques années, sa radicalité croisant le rouge et
le vert était positive. Depuis qu’il avance sur une orientation
différente et problématique, cela ne lui profite pas dans les sondages,
au contraire. J’admets la radicalité, personnellement je souhaite la
porter, mais je ne confonds pas radicalité et populisme.
Marie-George Buffet. Le débat sur Dominique
Strauss-Kahn ne m’intéresse pas trop. Je préfère mener le débat sur les
propositions du PS. Par ailleurs, on peut toujours avoir de la
sympathie avec les peuples qui protestent. La question n’est pas là,
mais dans les réponses apportées par les gouvernements de ces pays. Or,
celles-ci font mal aux peuples et sont inefficaces. D’autres solutions
sont nécessaires. C’est le débat que l’on doit avoir. Enfin, je n’ai
pas entendu la même chose du mouvement social sur les retraites. Il
portait le refus que soit remise en cause la notion même de droits, que
l’on veut nous faire considérer comme dépassée. Tout au long du
mouvement, j’ai senti une progression. Au début, les arguments sur
l’allongement de la vie, les caisses vides… troublaient. Au fil du
temps, l’idée que d’autres financements étaient possibles pour garantir
la retraite à soixante ans sans allongement des annuités de cotisation
a progressé. La proposition de loi des députés PCF et Parti de gauche
en ce sens a joué un grand rôle. Cette question des retraites est un
bon exemple du débat nécessaire à gauche sur l’alternative de
changement. La gauche va-t-elle abroger la loi sur les soixante-deux
ans et va-t-elle mettre en œuvre des mesures pour un autre financement
comme nous le proposons ? Quelles avancées nouvelles en termes de
démocratie sociale quand, aujourd’hui, le gouvernement refuse toute
négociation ? Quels droits nouveaux pour les salariés, via les
syndicats, dans les entreprises ? Si le Front de gauche permet la
confrontation et la clarification à gauche sur les solutions pour
résoudre les problèmes des gens, alors des hommes et des femmes de
gauche se mobiliseront pour intervenir, faire leur choix en toute
clarté et voteront.
Le risque, pour la gauche, n’est-il
pas celui de ne pas rompre véritablement
avec les logiques
libérales
et de décevoir ?
Jean-Marie Le Guen. Je ne crois pas. Nous
connaissons un cycle libéral depuis trente ans, auquel s’ajoutent des
problématiques nouvelles comme l’écologie, la démographie. Il nous faut
donc articuler une gestion précautionneuse sur le plan économique et
social, psychologique même, pour apporter de la protection aux Français
et des éléments de radicalité. Je ne crois pas en l’évocation d’une
radicalité, surtout quand elle ne serait pas porteuse d’un monde
nouveau mais d’un retour en arrière vers les Trente Glorieuses. La
tentation de la nostalgie existe dans une partie de la gauche. C’est
dans la capacité à mêler précaution et radicalité que la gauche peut
gagner. Ne racontons pas d’histoires, la gauche, ce n’est pas le Père
Noël.
Marie-George Buffet. La question n’est pas d’être
nostalgique ou non. Elle est de prendre en compte la réalité telle
qu’elle est aujourd’hui. Pour moi, les réponses passent par un
élargissement des droits, à l’éducation, à la formation, à la
protection sociale, à l’emploi, etc. Nous avons besoin en France et en
Europe de nouveaux services publics rénovés et élargis à de nouveaux
secteurs d’intérêt général. Il faut poser fortement la question d’une
autre utilisation des richesses produites par le travail. Ce n’est pas
un regard vers le passé, c’est un regard audacieux pour répondre aux
besoins. C’est un changement fondamental. Vous dites que ce sera
difficile. Évidemment. Face au patronat et aux institutions libérales
européennes, nous devrons créer les conditions d’une intervention
populaire permanente pour faire avancer les réformes nécessaires.
|