« Au-delà des sommes abyssales annoncées pour sauver le système financier, je
pense que, sur un plan politique, il y a un sérieux problème. Je trouve
scandaleux que Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI, évoque les
possibilités d’intervention de cette institution après que celle-ci a perpétré
tant de crimes en Afrique. Après le sommet du G8 au Japon, où les pays les plus
riches ont reconnu ne pas avoir tenu leurs promesses en matière d’aide au
développement, l’argent subitement sort de partout pour faire ce que ces pays
ont toujours interdit aux pays d’Afrique.
Chez nous, les gens crèvent dans les hôpitaux. On nous a dit que l’État est
superflu et que le marché fait l’affaire. Aujourd’hui, on tombe des nues. Au vu
de la réaction des États-Unis d’Amérique et de l’Europe, chevilles ouvrières des
institutions de Bretton Wood, véritables pousse-au-crime en Afrique, je suis
scandalisée. Quand on regarde l’état de déliquescence de ce continent où
l’agriculture ne nourrit plus son homme, où l’école va à vau-l’eau, où les gens
meurent de tout, y compris de maladies guérissables, du manque d’eau, et que
l’on sait que les institutions internationales et les puissances occidentales
n’ont oublié aucun secteur de nos vies. Tout a été objet de réformes
sous-tendues par la logique du marché.
On nous a dit "Retirez-vous de tout, vous ne savez pas vous y prendre.
Laissez le marché faire." Il est donc aujourd’hui de la plus grande importance
de faire le lien entre le chamboulement des économies locales et l’immigration
légale ou illégale, et dl’attention des Européens sur le fait que les États
libéraux et les puissances de l’argent rechignent à payer pour leurs erreurs. Il
y a longtemps que l’Afrique paye pour cela. On ne sait plus si l’Europe est
libérale ou pas. Une chose est sûre : elle est ultralibérale dans les pays
dominés. Je ne cesse de le répéter : cette crise n’est pas que financière,
énergétique ou alimentaire : elle est morale et politique. Finalement, la mise à
plat du capitalisme mondialisé est peut-être une occasion sans précédent pour
l’Afrique, qui depuis 150 ans paye pour la prospérité de l’Europe, de dire aux
puissances financières : "Ayez l’honnêteté de reconnaître que vous avez exigé
l’impossible de nos pays."
D’ailleurs, pour sortir de cette crise, rien ne nous dit que les tenants du
système ne vont pas faire davantage dans l’agression de nos sociétés pour se
remettre à flot, quand, aujourd’hui, ils sont en panne sèche. Les pays du Sud
doivent continuer à dénoncer les criminels accords de partenariat de l’Union
européenne. Sinon, ils vont continuer à pleurnicher sur le sort des femmes
africaines ou des enfants soldats. Tout est lié. Les cris de détresse de nos
enfants qui se noient en mer dans leur quête d’Europe, les guerres, la famine…
Il a fallu que le moteur de leur système - l’argent - soit en question pour
qu’ils reconnaissent enfin qu’ils ont un problème avec le modèle capitaliste. Il
y a une impérieuse nécessité de se sauver pour les peuples d’Europe, d’Afrique,
d’Amérique latine ou d’Asie. Dans cet esprit, je me félicite du contre-sommet
euro-africain auquel je participe le 17 octobre en France, avec près de 300
associations. L’Europe ne fait pas que se barricader derrière des murs, elle
avance masquée, et n’a pas envie que les Africains comprennent la nature et la
part du marché qu’elle veut gagner contre la Chine sur le dos de
l’Afrique. »
Propos recueillis par Dominique Bègles