Cambodge : « Un processus de justice qui doit aller plus loin »

Khmers rouges . La folie criminelle du régime de Pol Pot est sur le banc des accusés avec le début de comparution de « Douch » devant un tribunal international. Analyse de l’historien Alain Ruscio.

Envoyé spécial de l’Humanité au Cambodge en 1979, Alain Ruscio pénètre à Phnom Penh le 25 janvier 1979, couvrant les premières heures de « l’après-Khmers rouges »m en apportant un témoignage exceptionnel (1).

Quelle peut être la portée du procès de « Douch » qui vient de s’ouvrir à Phnom Penh, trente ans après la chute de Pol Pot ?

Alain Ruscio. On ne peut porter qu’un regard extérieur, car nous ne sommes que des témoins ou des observateurs. Je comprends très bien qu’il est nécessaire de cicatriser la plaie et nécessaire aux Cambodgiens de regarder leur histoire en face. Ce fameux « Douch » était l’équivalent d’un dirigeant de camp de concentration. C’est un criminel absolu, mais néanmoins un sous-fifre du système.

Même si les principaux responsables sont morts et que ceux qui restent sont très âgés, il s’agit d’une question de justice que l’on doit aux survivants du génocide et aux autres. Ce processus de justice est désormais enclenché, mais il faut attendre dans l’année ou les deux ans qui suivent de voir jusqu’où ira la volonté du Tribunal international et celle des autorités de Phnom Penh. Quatre dirigeants khmers rouges sont encore en vie et devraient être jugés ultérieurement. Ma question est de savoir si on va se contenter de l’aspect le plus spectaculaire de la tragédie cambodgienne par ces seuls procès, alors que les responsabilités en sont aussi ailleurs.

Où situez-vous ces autres responsabilités ?

Alain Ruscio. Faire commencer le phénomène khmer rouge à la prise du pouvoir à Phnom Penh en avril 1975 fausse toute analyse. On ne comprend pas alors sa réalité historique et on le réduit à une folie, une démesure. À l’origine du mouvement de libération cambodgien - on est encore dans l’Indochine coloniale française - on cible deux grandes tendances, l’une proche des Vietnamiens et s’apparentant à un parti communiste classique, une autre qui est nourrie par une génération d’intellectuels éduqués en Occident et qui se place sur des bases très nationalistes et hostiles au Vietnam. Cette jeune génération prend progressivement les commandes du Parti communiste cambodgien, écartant dès cette époque les Khmers proches du Vietnam au nom de la préservation de « la race khmère ». Cette tendance est minoritaire et quand, en 1970, les Américains exportent la guerre du Vietnam en territoire cambodgien, les partisans de Pol Pot ne représentent que quelques milliers de personnes hors les grandes villes et sont dans l’incapacité de menacer le régime Sihanouk. L’intervention des États-Unis va leur donner une crédibilité populaire et cette aura nationaliste.

Lorsque le Vietnam intervient au Cambodge, le monde découvre les crimes de masse des années Pol Pot. Pourquoi a-t-il fallu attendre trente ans pour juger quelques responsables ?

Alain Ruscio. Une alliance se noue entre les États-Unis et leurs alliés ainsi que la Chine pour condamner « l’intervention étrangère ». La nouvelle République populaire du Kampuchéa (RPK) n’est pas reconnue. La Commission des droits de l’homme de l’ONU refuse, en 1979, de se prononcer sur un rapport contenant des témoignages sur les crimes. Pendant la décennie suivante, les efforts de la RPK, de survivants et de militants des droits humains pour obtenir le jugement des dirigeants khmers rouges sont systématiquement bloqués par l’institution internationale.

Jusqu’en 1991, c’est l’ambassadeur khmer rouge qui occupe le siège du Cambodge à l’ONU, alors même que, dans les zones encore sous leur contrôle, ils continuent de massacrer des populations. Pour Washington, les principaux dirigeants de l’ex-Kampuchéa démocratique sont utiles et doivent être soutenus dans leur lutte contre l’occupation vietnamienne. Occidentaux et Chinois reconstituent, en Thaïlande, l’armée de Pol Pot. Il est aujourd’hui prouvé que les États-Unis ont ravitaillé en armes les maquis khmers rouges jusqu’en 1989, date du retrait des Vietnamiens du Cambodge. Pendant dix ans, les gouvernements occidentaux ont exigé que les Khmers rouges participent à toute solution à la question cambodgienne et ont refusé qu’on parle d’un tribunal pour juger de leurs crimes.

Vous étiez le premier journaliste occidental à pénétrer dans Phnom Penh après la fuite des Khmers rouges. Quel souvenir en gardez-vous ?

Alain Ruscio. L’horreur constatée de visu. Je suis entré à Phnom Penh le 25 janvier 1979. La ville n’était que désolation, vide. Ce qui m’a frappé, c’est l’immense silence qui y régnait. Je suis allé au fameux centre de détention Tuol Sleng. Il venait d’être évacué de ses prisonniers et de ses tortionnaires. Tous les instruments de tortures étaient là, en désordre, et il y avait encore des taches de sang sur le sol. Durant toute l’année 1979, j’ai pu sillonner à plusieurs reprises le pays et pris l’ampleur de ce qui s’était passé dans tout le pays.

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