Cette jeunesse qui encaisse la crise
Regards de lycéens de Paris et de banlieue en marge des
mobilisations de la semaine dernière contre la réforme Darcos. Ils
évoquent le malaise social actuel, la politique
et nous parlent de leur avenir.
Reportage au fil des manifestations parisiennes.
Retrouvez mardi, dans l’Humanité, l’analyse du sociologue, Olivier Galland.
Ils
n’ont pas encore de statut protecteur, pas de RMI, pas d’assurance
chômage, pas de droit à la formation. Et une fois arrivés sur le marché
du travail, ils seront les plus vulnérables, en première ligne en cas
de plan social. Tandis que la crise économique met en lumière leur
manque de perspective, les lycéens ont forcé Xavier Darcos à reporter
la réforme des lycées, le ministre de l’Éducation nationale parlant
lundi d’un « climat de tension extrême ». Quelle est la vision de cette
génération, née au début des années quatre-vingt-dix, sur le malaise
actuel et le monde qui les attend ? Reportage, au long d’une semaine de
mobilisation.
Lundi 20 h 30.
« Réveillon revendicatif » au lycée Voltaire à Paris
La cour du lycée est vide, les bâtiments plongés dans l’obscurité.
Seule une fenêtre est éclairée. Dans la salle, des professeurs et une
poignée d’élèves avec chips, saucissons, biscuits apéritifs et fond de
musique. Trois lycéens, Mohamed, Thomas et Simon, acceptent volontiers
de parler de la crise économique. Plus exactement, les trois potes
acceptent de rejouer « l’embrouille sur le capitalisme qu’on s’est fait
ce midi à la cantine ». Car Mohamed, dix-neuf ans, élève en terminale
économique et sociale (TES), est membre du Mouvement des jeunes
socialistes, tandis que Thomas, dix-sept ans, également en TES, et
Simon, quinze ans, en seconde, font partie des Jeunesses communistes
(JC). Et forcément, ils ne sont pas, mais alors pas du tout d’accord
sur les leçons à tirer de la tempête financière. Mohamed commence :
« Je ne suis pas anticapitaliste, car je respecte la liberté
d’entreprendre. Ce que je critique, c’est la manière de gérer le
capitalisme. » « Eh bien moi, rétorque Thomas, je suis convaincu que le
capitalisme, ce n’est pas l’avenir. C’est même le cancer de la
société. » Et Mohamed de concéder que « le vrai problème, ce sont les
dérives du capitalisme, là-dessus Marx avait raison ». Tandis que la
discussion s’enlise rapidement dans des vannes lancées à mi-voix,
Tania, dix-sept ans, langue bien pendue et fringues de mini-hippie,
s’invite d’autorité dans le débat. « Franchement, je crois que nos
camarades s’en fichent un peu de la crise économique, tranche la jeune
élève de 1re ES. Ce qui fait plutôt bouger les lycéens, c’est
Hortefeux, les histoires de test ADN pour les immigrés et les atteintes
à nos droits fondamentaux. » Et Tania d’expliquer dans la foulée
qu’elle fait partie, comme son père, du « MARS Gauche républicain, un
mouvement proche du PCF ». Avant de rembrayer sur le sujet : « Il se
peut que la crise économique produise une crise sociale, un peu comme
en Grèce. » « C’est vrai que la situation politique et économique en
France commence à avoir un arrière-goût de pisse assez inquiétant »,
conclut Mohamed.
Au-delà des clivages politiques qu’ils
affichent, et qui dissimulent
mal le plaisir qu’ils ont à polémiquer, ces
quatre-là partagent la même
vision d’un avenir en forme d’impasse.
« Là, on est encore dans un
cocon, mais quand on va sortir, on va se faire
démonter », souffle
Simon, le cadet de la bande, qui doit d’ailleurs rentrer chez
lui. Il a
contrôle demain. « Ma mère me dit que
j’ai raté mon bac parce que je
milite trop », lâche Mohamed qui retape sa terminale.
« Mais le truc
marrant, c’est que l’année dernière, à
l’épreuve d’éco, je suis tombé
sur Keynes et je me suis gouré. Maintenant, j’ai compris
ce que
c’est », sourit le lycéen, en enfilant son
écharpe. Lui aussi a
contrôle demain.
Mardi 10 heures.
Rassemblement de la FIDL à Bastille
La majorité des manifestants sont massés sur les marches de l’Opéra,
debout en rangs d’oignons, comme pour la photo. Ou plutôt pour les
caméras postées en bas. La FIDL a décidé de maintenir son appel au
rassemblement malgré le report de la réforme. « Maintenant, on veut le
retrait pur et simple de ce texte qui nous pénalise », lance Bunavan,
dix-sept ans, stickers FIDL sur le revers de la veste et casquette
posée sur la tête. Élève en terminale scientifique à Émilie-Brontë,
« dans le 7-7 », il estime que « la crise, les jeunes ne s’y
intéressent pas trop puisqu’on ne la sent pas encore. Mais, en même
temps, on en a tous entendu parler. Cela rajoute une couche à notre
inquiétude, au fait qu’on est désorienté et qu’on sait plus trop où
aller ». Lui veut se diriger vers des études de pharmacie. « Moi, je
suis en seconde pro, pour devenir technicien de maintenance », dit
Reda, seize ans, du lycée Marcel-Cachin de Saint-Ouen
(Seine-Saint-Denis). Il jette la fin de sa roulée, avant de terminer :
« Ils m’ont dit que quand tu es technicien de maintenance, tu trouves
du boulot facilement. J’y crois pas. La vérité, c’est qu’on va tous
galérer. » Plus loin, il y a Ben, vingt et un ans, en terminale
« techniques de gestion », à l’Essouriau aux Ulis (Essonne). « C’est
important de rester mobilisés pour ceux qui viendront après, par
solidarité. Pour moi, j’ai confiance. Avec mon diplôme et le fait que
je vais faire un BTS en plus pour bétonner tout ça, on peut dire que je
suis sauvé. »
Mardi 15 heures.
Blocage du lycée Eugène-Delacroix, à Drancy (Seine-Saint-Denis)
Bousculade à l’entrée du bahut, de nouveau bloqué. « Darcos a reculé
parce qu’on l’a fait flipper, on va pas lâcher l’affaire », lance un
élève depuis la mêlée. « Ils ont pris la reculade de Darcos pour une
petite victoire, un encouragement à continuer », confirme Éric,
professeur de français et d’histoire-géo. Pour sa collègue Caroline,
qui enseigne le français, « les élèves sentent confusément qu’il y a
une injustice supplémentaire, que ce n’est pas pareil pour eux que dans
les lycées parisiens ». Pour Mickaël, dix-sept ans, et Nadège, seize
ans, porte-paroles des ados massés devant les grilles, la situation n’a
rien de confus. « La crise économique se répercute sur la politique,
argumente Mickaël, en terminale L. Le gouvernement veut faire des
économies sur notre dos. Alors que nous sommes déjà en sureffectif,
avec 1 795 élèves pour une capacité d’accueil de 1 500 personnes. » Ce
grand gaillard, à la voix posée même quand ça hurle, est décrit par ses
profs comme un « bon élève ». Mickaël suit même le module Sciences-Po,
qui permet à des lycéens de banlieue d’intégrer le prestigieux Institut
d’études politiques. Bref, pas le profil du dangereux casseur. Ce qui
ne l’empêche pas d’être dans le collimateur du proviseur et du
commissaire de Drancy (lire l’Humanité du 18 décembre). À ses côtés, il
y a la petite Nadège, élève en 1re L. Elle a été marquée par « les 300
milliards donnés par Sarkozy aux entreprises. Déjà, on n’est même pas
sûr que ça va marcher. Mais le pire, c’est que de l’autre côté, il
retire l’argent qui sert vraiment à aider les gens. Faut arrêter de
nous prendre pour des abrutis ! ». Pierre, quinze ans, cheveux blonds
bouclés, vit la crise à travers les difficultés de ses parents. « Ils
sont intermittents du spectacle, ils sont super inquiets. Et je crois
que c’est un peu pareil pour les autres. Nos vieux nous transmettent
leur peur. »
Jeudi. 15 h 30.
Manifestation FIDL/UNL. Gare Montparnasse
Parti du Luxembourg à l’appel des deux syndicats lycéens, la
manifestation descend le boulevard Montparnasse. En vol stationnaire à
la verticale du cortège, un hélicoptère fait pleuvoir des décibels sur
le quartier. Nils et Nicolas, seize ans tous les deux, keffieh rouge
pour le premier et noir pour le second, sont élèves au lycée Lakanal à
Sceaux. Ils étaient présents au rassemblement de soutien, le samedi
précédent, devant l’ambassade de Grèce. « En France aussi, le terreau
est favorable, affirment-ils. Le pouvoir d’achat est en baisse, le
problème des cités n’est toujours pas réglé et il y a cette réforme. »
À côté, il y a David, dix-sept ans. L’année dernière, il était à
Lakanal avec Nils et Nicolas. Mais cette année, il s’est retrouvé au
PIL (pôle innovant lycéen), dans le 13e arrondissement. « C’est un
bahut pour les décrocheurs scolaires », explique-t-il, en tentant
d’endiguer avec un Kleenex un saignement de nez causé par les lacrymos.
Le jeune homme l’affirme, au PIL, la crise, on connaît. « Beaucoup de
nos parents ou de nos potes sont concernés. Certains d’entre eux, qui
bossent dans des usines, sont même au chômage technique. » Et David de
raconter à ses deux amis « l’interview du directeur de Peugeot à la
radio, qui faisait de la langue de bois économique. Il refusait de
répondre à la question du présentateur sur la fermeture éventuelle de
l’usine d’Aulnay ». Mais le lycéen tient à préciser qu’il refuse de se
focaliser uniquement sur son avenir professionnel. « On craint pour
notre futur, bien sûr, mais on craint surtout pour notre présent. C’est
maintenant que ça se passe. »
|