
Les commodes
amnésies du petit milieu patronal
UIMM. Alors
que le Parisien a révélé une double
affaire, un compte suisse et une
« réserve » de 100
millions d’euros, personne, au MEDEF, n’est au
courant…
Ils ne savent rien. Rien de
rien. Laurence Parisot, présidente du MEDEF, n’en
a, promet-elle,
jamais entendu parler. Frédéric Saint-Geours,
dirigeant de l’UIMM, n’en
connaissait pas, jure-t-il, l’existence. Même Denis
Gautier-Sauvagnac,
son prédécesseur à la tête
de la principale fédération patronale, mis
en examen pour « abus de
confiance » dans l’affaire des retraits
d’argent en liquide sur les comptes de l’UIMM, se
paie le luxe de faire
dire, par le biais de son avocat, qu’il en ignorait
absolument tout et
qu’il ne s’en explique pas la raison
d’être.

Chez PSA, l’un des acteurs les plus
importants des organisations
professionnelles de la métallurgie et, on s’en
souvient, bien placé au
palmarès des ultimes bénéficiaires de
la caisse
« antigrève » de
l’UIMM
Le constructeur automobile a reconnu avoir touché,
à l’issue du long
conflit social à Aulnay en 2007, 550 000 euros du fonds dit
d’« entraide professionnelle des
industries de la métallurgie » (EPIM).
Lire « À Aulnay, l’UIMM a
financé la fermeté de PSA »,
dans l’Humanité
du 8 avril 2008., on « tombe des
nues », paraît-il.
Révélée, mardi, par
le Parisien, la double affaire du compte suisse et du magot de plus de
100 millions d’euros de
« réserves »,
détenus par Groupe des industries
métallurgiques de la région parisienne (GIM), la
chambre territoriale
de l’UIMM en Île-de-France, relance le grand bal
des amnésiques du
petit milieu patronal.
À Neuilly,
l’UIMM roule sur l’or
Après le déclenchement
du scandale, fin 2007, l’UIMM a dû admettre
qu’elle disposait de plus de 600 millions d’euros
de trésorerie,
émanant, selon elle, des excédents de sa caisse
« antigrève ». Et
aujourd’hui, d’après les informations de
nos confrères, confirmées
depuis par Étienne Bernard, le président du GIM
depuis 2004, cette
structure territoriale de l’UIMM, sise dans un immeuble cossu
de
Neuilly-sur-Seine et comptant parmi ses adhérents
quelques-unes des
plus grandes entreprises industrielles françaises
implantées en
Île-de-France (Renault, PSA, Dassault, EADS, Areva, Thales,
Safran,
IBM, etc.), bénéficie de fonds propres
évalués à 112 millions
d’euros.
Ce qui équivaut, pour cette
« simple » déclinaison
locale d’une
« banale »
fédération patronale, à une
trésorerie plus de trois fois
supérieure au budget annuel de fonctionnement
déclaré par le MEDEF
lui-même…

Autre élément de ces
révélations, les barons de la
métallurgie de la
région parisienne, réunis au sein du GIM, ont,
admettent-ils
aujourd’hui, tablé sur le secret bancaire en
Suisse. Selon eux, au
printemps 1968, dans le contexte pour le moins agité des
grèves
ouvrières et du mouvement étudiant, une
opération confidentielle aurait
conduit les têtes pensantes du GIM à
« mettre suffisamment d’argent
à
l’abri pour pouvoir repartir de zéro,
là-bas (à Genève, en Suisse -
NDLR), si la maison tombait en France ». Et ce
n’est qu’à la fin de
l’année dernière que le GIM se serait
décidé à clôturer ce compte
secret en Suisse. D’après Étienne
Bernard, interrogé mardi par le
Parisien, il n’était plus doté que de 3
millions d’euros et il « n’a
fait l’objet d’aucun mouvement, ni
dépôt ni retrait, depuis au moins
dix ans ». Dans l’édition
d’hier, Jean-Loup Giros, président
d’honneur
du GIM et ancien trésorier de la
Fédération des industries mécaniques
(FIM), affirme, « faute d’avoir
réussi à convaincre Étienne Bernard de
la nécessité de rapatrier ces
fonds », avoir pris seul ses
responsabilités à l’hiver
2008 : « J’ai moi-même
rapatrié l’argent
déposé en Suisse en novembre
dernier », lance-t-il. Au passage,
Jean-Loup Giros admet sans fard en avoir transporté une
partie en
liquide.
Le patronat pas sorti
de sa
« préhistoire » ?
Derrière les grandes
manœuvres dans le patronat, où, entre les
partisans de Laurence Parisot et les défenseurs de Denis
Gautier-Sauvagnac, les couteaux sont tirés et où
ça larde encore dans
tous les sens, la technique est parfaitement rodée,
d’un côté comme de
l’autre : les montants dans les caisses donnent le
tournis, mais
restent un mystère total. D’où viennent
les fonds ? Où sont-ils
passés ? À quoi ont-ils servi pendant
des décennies ? Combien de
comptes en Suisse ou au Luxembourg peut-on encore s’attendre
à
découvrir ? Personne ne dit rien, et ceux qui
parlent tentent de
minimiser la portée du scandale.
« Allons, allons, tournons la
page »,
nous encouragent en substance les patrons des patrons qui
évoquent la
« préhistoire » du
mouvement. « Je ne sais rien de ce qui
s’est passé
avant, lance Étienne Bernard. Je ne vais pas interroger les
morts ! »
Pour Jean-Loup Giros, c’est encore plus simple : le
compte du GIM en
Suisse dont on parle aujourd’hui n’a tout
simplement « servi à
rien » :
« Jamais, depuis sa création, ce compte
n’a été actif. » Et
quoi qu’il
en soit, ajoute-t-il, « rien de tout cela
n’était illégal ».
Les
héritiers des instigateurs des « caisses
noires » du patronat ont-ils
la mémoire qui flanche ? Ils prétendent
aujourd’hui que l’argent
accumulé sur leurs comptes dissimulés a servi aux
« missions
traditionnelles » de l’UIMM et de ses
déclinaisons locales : avec ces
fonds, il s’agit, selon Étienne Bernard,
d’« aider nos
adhérents », de
« les conseiller ». Le
problème, pour ce patronat dans l’embarras,
c’est que ce ne sont pas les morts qui parlent, mais les
livres
d’histoire et les archives de presse, y compris
récentes…
Dans l’ADN de
l’organisation patronale
Depuis sa création, en 1920, le
GIM, à l’instar de l’UIMM qui
l’englobe et sur laquelle il pèse,
« aide » ses
adhérents, leur
« conseille » de rester fermes
face aux revendications salariales et
active ses « réseaux »
parlementaires pour faire la loi. Dès l’origine,
Étienne Villey, l’un des hommes clés du
patronat de la métallurgie,
théorise le regroupement des entreprises comme le meilleur
moyen de
juguler les grèves ouvrières,
l’émergence d’un syndicalisme combatif
et, en particulier, du Parti communiste. Des
« caisses d’assurance »
contre les grèves et le chômage forcé
sont mises en place ; des actions
de propagande
« antibolcheviques » sont
lancées à destination des
ouvriers ; face à un patron tenté de
céder aux exigences ouvrières,
l’Union se charge de rappeler la nécessaire
solidarité patronale. Cette
conception de l’action patronale a été
hégémonique pendant près
d’un
siècle dans les rangs du patronat : elle a conduit,
par exemple, le GIM
et l’UIMM à financer directement les
activités des « réseaux
Albertini », une officine qui, dès la fin
de la Seconde Guerre
mondiale, a recyclé de nombreux pétainistes
pro-nazis, puis dans les
années soixante-dix, les chiens fous de
l’extrême droite comme Alain
Madelin ou Hervé Novelli, dans l’action contre le
« péril rouge », avec
fichage des militants syndicaux, travail de
« contre-propagande » et
opérations barbouzardes… Le compte du GIM en
Suisse, créé selon la
version officielle au printemps 1968 par Claude Ventre (le successeur
d’Étienne Villey à la tête de
la chambre territoriale de l’UIMM),
s’inscrit manifestement dans le même climat. Tout
comme la caisse
« antigrève » de
l’UIMM, constituée officiellement en 1972, sous la
houlette de François Ceyrac… Mais au MEDEF,
à l’UIMM et au GIM,
personne ne sait rien. Rien de rien.
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