
Grippe
A. Le rapport du sénat « Quand les labos du
médicament disposent de l’État »
10/08/2010
Le texte de la commission d’enquête du Sénat sur le
« rôle des firmes pharmaceutiques dans la gestion par le gouvernement
de la grippe A » est sévère sur les dérives de l’OMS et sur la façon
dont le gouvernement s’est laissé manipuler par les fabricants de
vaccins.
Le plan de l’OMS comme le plan français sont tous deux
« calibrés » pour une menace pandémique grave (…) Il en résulte des
plans de lutte, élaborés dans le cas de la France avec l’aide du
secrétariat général de la défense nationale, préconisant des mesures
très lourdes à mettre en œuvre (…) La forte mobilisation des États et
l’ampleur de leurs investissements en vue de répondre à une éventuelle
pandémie ont beaucoup surpris.
La définition de la pandémie retenue par l’OMS a également joué un
rôle central dans le déclenchement des plans nationaux de préparation au
risque pandémique. En ne retenant pas de critère de gravité, elle n’a
pas joué son rôle de « filtre ». En revanche, comme cela sera développé
dans la suite du présent rapport, les orientations de l’OMS de 2009
définissent clairement la pandémie du seul point de vue de sa diffusion
géographique, sans retenir de critère de gravité. Cette absence de
référence à la notion de gravité a ainsi conduit l’OMS, le 11 juin 2009,
à déclarer le passage en phase 6 du plan de lutte contre la pandémie
grippale, tout en reconnaissant que celle-ci était « de gravité
modérée ».
Les critiques adressées à l’OMS
sur son incapacité à gérer les conflits
d’intérêts (entre intérêts
privés et intérêt public – NDLR) et son
opacité ont donné lieu à une enquête
approfondie des journalistes Deborah Cohen et Philip Carter,
publiée le 3 juin 2010 dans le British Medical Journal (BMJ).
Ils font apparaître que de nombreux liens
d’intérêts des experts de l’OMS ne seraient
pas déclarés, que des conflits
d’intérêts apparaissent ignorés :
ainsi, certains experts ayant préparé le premier plan
mondial de l’OMS de préparation à une
pandémie grippale, publié en 1999, travaillaient alors
pour des entreprises pharmaceutiques ; plusieurs auteurs des
recommandations de l’OMS en 2004 sur l’utilisation des
vaccins et des antiviraux en cas de grippe pandémique avaient
également des contrats professionnels avec des laboratoires
pharmaceutiques.
Faute de ligne de séparation claire entre les experts, l’OMS et les
laboratoires, l’influence de ces derniers sur les recommandations de
l’OMS apparaît, par exemple, dans le rôle donné à la vaccination comme
réponse à une pandémie grippale, à l’issue notamment de rencontres entre
les industriels, les agences nationales et les représentants des
gouvernements. Pour lutter contre une pandémie grippale, les solutions
préconisées par les participants à la réunion de Genève des 11 et
12 novembre 2004 sont très favorables aux laboratoires : assouplir les
règles relatives aux droits de licence, financer les essais cliniques
(comme cela a été le cas aux États-Unis avec les laboratoires Aventis
Pasteur et Chiron) et offrir des incitations fiscales. Il était
également proposé de transférer aux États la responsabilité des effets
indésirables ou de l’inefficacité des vaccins, ce transfert étant
justifié par la nécessité de produire des vaccins dans l’urgence et à
grande échelle.
Pendant les cinq dernières années, les préparations aux pandémies se
sont ainsi essentiellement focalisées sur les « scénarios du pire »,
conduisant les autorités publiques à réagir à l’apparition du virus A
(H1N1) comme s’il s’agissait d’un événement sanitaire sans précédent.
Les présupposés concernant la nature des infections émergentes ainsi que
leur surveillance poussée en laboratoire ont conduit au fait que la
« pandémie annoncée » est insensiblement devenue une « pandémie
attendue ». Dans ce cadre, les enjeux personnels liés à la valorisation
des travaux de recherche ne doivent pas être minimisés. Comme le notait
Yves Charpak, le monde de la recherche est « un monde de compétition
extrêmement féroce. Au sein même de chaque institution, dès qu’arrive
quelque chose comme une menace de pandémie, tout le monde se bat pour
être le premier, pour faire son test diagnostic, parce qu’à la clé, il y
a des publications, la reconnaissance professionnelle et la pérennité
de l’activité. (…) Une pandémie, c’est l’utilisation de méthodes
diagnostiques inventées par les chercheurs sur le virus de la grippe. Il
y a un intérêt à espérer, même inconsciemment, que les maladies
arrivent ». Or, cette préparation collective, notamment de la communauté
scientifique, à l’émergence d’une pandémie s’est autoalimentée, avec
l’accroissement de l’activité éditoriale autour de ce sujet.
Bien qu’aucun élément dont elle dispose ne permette à la commission
d’enquête de conclure que des préconisations aient été faites en raison
des liens d’intérêt de certains experts, elle ne peut que constater que
la pandémie de grippe liée au virus A (H1N1) a été l’occasion d’une
remise en cause sévère de l’expertise publique dans l’opinion en raison
des liens d’intérêt de la majorité des experts avec l’industrie
pharmaceutique (…). Aucune politique sanitaire ne pouvant se passer du
recours à une expertise structurée, il faut donc trouver les moyens de
garantir, au-delà même de l’intégrité morale des personnes,
l’impartialité des experts aux yeux du grand public. Dans l’ensemble, on
peut constater que plus de 75 % des experts des agences sanitaires
déclarent des liens d’intérêt.
Les entreprises cocontractantes ont imposé, outre des commandes
fermes et non révisables qui ont rendu impossible toute adaptation de la
stratégie vaccinale nationale, des clauses étendues de garantie de leur
responsabilité, tout en évitant, quant à eux, de prendre aucun
engagement contraignant. Pourtant, la rédaction des avenants 2009 aux
marchés Sanofi et Novartis a substitué aux commandes de « traitements »
des commandes exprimées en doses, et calculées sur la base de deux doses
par vaccin, en se fondant sur le schéma prévu par les dossiers mock-up
de vaccins H5N1. L’administration ne semble pas s’être émue de ce
doublement automatique du montant des commandes. Il peut donc sembler
anormal que l’État ait été contraint de s’engager à acheter près de deux
fois plus de vaccins que nécessaire.
Le transfert aux États de la responsabilité afférente aux effets
secondaires indésirables ou à l’inefficacité des vaccins pandémiques
faisait partie des suggestions avancées, pour encourager la production
de ces vaccins, lors de « réunions informelles » associant, sous l’égide
de l’OMS, des représentants des laboratoires, des instances chargées
d’autoriser la mise sur le marché des médicaments et des autorités
sanitaires nationales. Cette suggestion a été retenue par les
producteurs, qui ont obtenu une rédaction en ce sens des contrats de
fourniture de vaccins pandémiques passés par la France en 2005 et 2009.
(...) Les contrats passés avec GSK et Baxter l’ont été sur le
fondement de l’article 3-7° du code des marchés publics, qui exclut du
champ d’application de ce code « les marchés qui exigent le secret ou
dont l’exécution doit s’accompagner de mesures particulières de sécurité
(…) ou pour lesquels la protection des intérêts essentiels de l’État
l’exige ». Cette description ne correspond guère à un marché de
fourniture de vaccins, même pandémiques, et le recours à l’exception de
l’article 3-7° du code paraît peu conforme à l’interprétation stricte
que donne la jurisprudence nationale et européenne de la portée de cette
dérogation, comme le montre une récente et pertinente étude.
S’il était parfaitement justifié que les contrats tiennent compte
d’aléas et de paramètres que les fournisseurs ne pouvaient entièrement
maîtriser, cela ne pouvait en revanche légitimer que les acquéreurs en
soient totalement réduits à dépendre du bon vouloir des producteurs.
C’est cependant ce que permettaient les contrats et avenants de 2009.
Alors que divers pays avaient déjà entamé des négociations avec leurs
fournisseurs, la France, renouant avec les principes du droit des
contrats administratifs – un peu oubliés lors de la négociation des
achats de vaccins –, a décidé, le 4 janvier 2010, de résilier
unilatéralement, à hauteur de 50 millions de doses sur 94 millions, les
commandes résultant du contrat et des marchés passés avec GSK, Sanofi
Pasteur et Novartis, en se fondant sur le motif d’intérêt général
constitué par la modification du schéma de vaccination, ramené à une
seule injection pour tous les patients âgés de plus de dix ans. Cette
décision aurait pu intervenir plus tôt, la modification en question
ayant été validée le 30 novembre, mais le ministère de la Santé a estimé
plus prudent d’attendre que soient passées la fin de l’année et la
période d’affluence constatée à la mi-décembre dans les centres de
vaccination.
Pour illustrer la situation ambiguë dans laquelle se trouve
l’expertise, on peut évoquer quelques éléments récoltés par la
commission d’enquête et un article publié dans le British Medical
Journal. Par exemple : le rôle déterminant joué par le conseiller du
gouvernement britannique Roy Anderson dans le changement de définition
de la pandémie opérée par l’OMS. C’est sans attendre que monsieur
Anderson a en effet qualifié dès le 1er mai 2009 – c’est-à-dire à peine
quelques jours après la découverte du premier cas au Mexique – la grippe
porcine de pandémique. Il n’a pas manqué au passage d’insister sur la
disponibilité de « deux antiviraux efficaces ». Ce qu’il a tu, en
revanche, c’est qu’il percevait l’équivalent de 136 000 euros par an
pour ses activités de lobbyiste du laboratoire GlaxoSmithKline (GSK),
qui commercialise précisément les antiviraux Relenza et le Pandemrix.
Il faut hélas reconnaître que la situation des experts au niveau
français n’est pas non plus sans équivoque. Parmi les experts ayant fait
part à la presse de pronostics alarmistes, on compte le professeur
Antoine Flahault. Celui-ci, dès le mois de mai 2009, affirmait dans la
presse que près de 35 % de la population française pourrait être touchée
par le virus H1N1, ce qui pourrait entraîner 30 000 morts. Il a indiqué
à la commission d’enquête qu’il n’entretenait pas de liens d’intérêts
directs avec l’industrie pharmaceutique et qu’il n’appartenait plus au
conseil d’administration du syndicat des entreprises du médicament, le
Leem recherche. Néanmoins, son nom apparaît parmi les membres de cette
structure au titre de ses fonctions de directeur de l’École des hautes
études en santé publique, ce qui « ne constitue pas à ses yeux un lien
d’intérêt », mais peut légitimement poser problème au regard de
l’impartialité des recommandations qu’il peut faire au titre d’expert de
santé publique.
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