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La monnaie est un rapport social, non un bien

Par Jean-Claude Delaunay, économiste, professeur à l’université de Marne-la-Vallée

Autant il est nécessaire d’affirmer haut et fort, parce que c’est vrai, que le capitalisme et ses agents ont perdu la légitimité arrogante à laquelle ils prétendaient jusqu’à une date encore récente, autant il me semble excessif de laisser croire que ce système serait entré dans la phase de sa mort prochaine. Or la notion de monnaie commune mondiale participe de cette idéologie verbalement triomphale sans reposer pour autant sur une analyse correcte des rapports capitalistes. Mais qu’est-ce tout d’abord qu’une monnaie commune et comment la distinguer d’une monnaie unique ?

Soit un ensemble de pays formant une zone monétaire. Ces pays sont dotés d’une monnaie unique si la même monnaie est utilisée partout et si elle est gérée centralement. Une monnaie unique est nécessairement une monnaie commune, mais elle est autre chose dans la mesure où elle n’accorde plus aucun rôle aux monnaies nationales. Considérons maintenant la même zone. Celle-ci est dotée d’une monnaie commune si d’un côté existent les monnaies nationales, gérées de façon autonome les unes des autres et assurant des fonctions internes à chaque pays (achats, épargne, investissements), et si, d’un autre côté, existe une monnaie commune, gérée centralement et destinée au règlement des déficits extérieurs. On voit bien ce que cela pourrait donner au plan mondial. D’un côté, il y aurait les monnaies nationales (le dollar, l’euro, le yuan, etc.). D’un autre côté, il y aurait la monnaie commune mondiale, gérée centralement par un FMI démocratique et destiné à solder les comptes des pays déficitaires.

La monnaie commune mondiale (MCM) actuellement préconisée par les communistes vise trois objectifs majeurs. 1. La monnaie mondiale devrait être désormais considérée comme un bien collectif. La MCM satisferait cette exigence. 2. L’usage de cette monnaie commune rendrait donc caduque la suprématie du dollar. 3. Elle donnerait lieu à des négociations favorables aux pays demandeurs de monnaie pour leur propre développement. Examinons ces objectifs.

I - La monnaie bien collectif mondial ? Oui, mais la monnaie n’est pas un bien, c’est un rapport social. L’eau, l’air, le climat, les océans, par exemple, sont des « biens » tendant à être considérés aujourd’hui comme des biens collectifs. Ils existent physiquement, indépendamment des rapports capitalistes. Les effets désastreux induits sur eux par ces rapports deviennent évidents. Il est donc possible de mener dès à présent à leur égard une lutte répétée et de masse pour leur gestion socialisée, même dans le cadre de rapports capitalistes. Mais la monnaie est l’expression directe des rapports sociaux. Se donner l’objectif d’une MCM suppose donc que les États les plus puissants abandonnent à une institution mondiale, dont ils auraient préalablement accepté la démocratisation en profondeur, le soin de créer cette monnaie et de veiller à son usage démocratique. Cette proposition me semble, pour l’instant, une utopie.

II - Oui, mais « la contradiction vraie » n’est-elle pas le dollar dont il faut anéantir la domination ? À mon avis, la MCM n’est pas en mesure d’assurer ce dépassement. En effet, elle aurait pour but de permettre aux pays déficitaires de régler leurs déficits avec l’extérieur. Mais on n’est plus aujourd’hui dans la même situation qu’en 1944, lorsque Keynes lançait l’idée du Bancor. La MCM imaginée par Keynes visait à aider les pauvres à financer leur déficit à l’avantage de tous (pas de politique restrictive, réductrice du revenu mondial). Or aujourd’hui, les riches (les États-Unis) sont apparemment pauvres (gros déficit) alors que les pauvres (pays émergents) sont apparemment riches (grosses encaisses en dollars). Ce projet de MCM aurait pour finalité première de financer le déficit du pays le plus riche du monde. N’est-il pas incohérent ?

III - Le « système dollar » est une grande noria d’exploitation mondiale du travail salarié, à commencer par le travail des pays émergents. La fin de cette biologie particulière - dont le dollar comme monnaie mondiale est actuellement le sang - ne se fera pas de façon monétaire, à l’aide d’une MCM. Y mettre fin suppose que les pays concernés utilisent pour la satisfaction des besoins de leurs propres populations le travail qu’ils sont obligés d’exporter aujourd’hui. Deux autres aspects sont à envisager. Le premier est la formation vraisemblable de monnaies communes, mais au niveau de zones économiques dotées d’une certaine homogénéité, comme cela tend à se faire dès à présent en Asie et en Amérique latine. Le deuxième, plus sensible à l’idéal des communistes, serait le transfert négocié mais généreux de savoir-faire, de technologies et de services correspondant vers les pays qui émergent ou vers ceux qui n’arrivent pas à émerger. Tout cela nous paraît plus sérieux et plus solide que de vagues bruits à prétention révolutionnaire sur la monnaie commune mondiale.