Le MEDEF redoute la rue

Patronat . À l’occasion de l’assemblée générale annuelle hier, Laurence Parisot s’est rangée dans l’ombre de Nicolas Sarkozy. L’organisation craint la contagion du mouvement social.

Jamais, sans doute, depuis des lustres, le patronat français n’aura paru si déboussolé. Un peu brinquebalant dans la tempête financière, pas trop fier dans la crise du capitalisme mondialisé. Comme aux abois, à la fois méchant et pitoyable. Hier, dans les travées du théâtre Mogador à Paris, où le Roi Lion, superproduction au parfum Disney, est à l’affiche tous les soirs, à l’occasion d’une assemblée générale annuelle que Laurence Parisot a, confesse-t-elle à la tribune, voulu « modeste », très loin des tapageuses opérations de communication organisées au Palais omnisports de Bercy en 2007 ou au Parlement européen en 2008, le MEDEF s’est gentiment rangé derrière les crocs de son grand fauve d’élection, Nicolas Sarkozy. « La chose la plus importante, c’est que le président de la République fasse de la pédagogie », explique devant la presse, avant même l’ouverture de son tout petit raout, la patronne des patrons. « Il est le plus à même de raconter aux Français ce qui s’est passé. Le président de la République est un homme qui a une capacité pédagogique tout à fait extraordinaire. »

Un doigt de provoc, moult malaises

Dans une ambiance assez sinistre, devant un parterre presque clairsemé, Laurence Parisot a, dans son discours de clôture, multiplié les effets de manche pour susciter des applaudissements, mais sans succès. Dans les colonnes des journaux ou sur les ondes, la présidente du MEDEF avait, plus tôt dans la matinée, tenté d’ouvrir quelques fronts brûlants. Un coup, elle prétend vouloir « faciliter les licenciements » ; un autre, elle fustige l’image déplorable de la France que donneraient à l’étranger les millions de manifestants du 29 janvier. Devant la presse, elle renchérit sur ce point : « Je comprends l’anxiété, jure-t-elle. Nous sommes parfois en état de sidération. Mais je suis persuadée que la réponse à la crise ne passe pas par les manifestations, mais par un dialogue international fort et aussi un dialogue social sérieux, constructif. En exprimant ma consternation, je veux attirer l’attention de chacun sur une chose : aujourd’hui plus que jamais nous sommes en concurrence et quand je vois à la une du Wall Street Journal ou du Financial Times une photo des manifs en France, je sais que de nombreux investisseurs dans le monde sont en train de penser : "Aie, ce n’est pas en France que je vais pouvoir aller pour mon nouvel investissement." »

quand le medef fait mine de rien

Autre pétard, destiné à faire du bruit, mais qui risque là de s’avérer rapidement détrempé : la patronne du - MEDEF invite les syndicats à deux « délibérations sociales », des rendez-vous censés vérifier l’opportunité d’ouvrir ou non, dans un deuxième temps, de véritables négociations sur le marché du travail et sur le champ du paritarisme. Lors de l’assemblée générale de son mouvement, Laurence Parisot se garde de mettre sur le tapis un « assouplissement » du droit de licenciement. « Je ne veux pas jeter de l’huile sur le feu, promet-elle. Nous devons voir d’une manière globale ce que toutes les parties ont à proposer pour sécuriser à la fois les entreprises et les salariés sur le marché du travail. »

Sur le fond, Laurence Parisot n’a pas grand-chose à dire, quand elle n’adopte pas carrément un profil au ras des pâquerettes. « La différence entre le libéralisme et l’ultralibéralisme est aussi grande que celle qu’il y a entre la droite et l’extrême droite, ou entre la gauche et l’extrême gauche. Et que cette crise marque la défaite absolue, non pas du libéralisme, mais de l’ultralibéralisme ! Le concours de l’État n’est ni un cadeau aux entreprises ni un sauvetage qui légitimerait des interventions tous azimuts. Le rôle de prêteur et d’assureur en dernier ressort est consubstantiel à sa fonction. Le libéralisme l’a toujours conçu de cette façon. » Alors que l’historien Jacques Marseille, véritable intellectuel organique du patronat, auteur d’une grande saga sur les Wendel et d’une histoire très partielle de l’UIMM, invité d’honneur pour gloser sur les « vraies raisons de la crise », raille le plan de relance gouvernemental qui « nage dans le ridicule le plus total » car, selon lui, « le marché corrige très bien lui-même ses propres excès ». Les rares petits patrons dans la salle, asphyxiés par les difficultés d’accès au crédit, s’étranglent en silence.

Redoutant comme la peste l’exaspération et les revendications sociales tant sur l’emploi que sur les salaires, le MEDEF fait mine de rien. « Qu’on ne vienne pas nous dire que nous profiterions des vents adverses pour délocaliser et licencier, lance Laurence Parisot. Les entreprises françaises sont admirables dans la crise, notamment les PME qui s’illustrent par le comportement souvent exemplaire de leurs dirigeants et par de vraies solidarités entrepreneurs-salariés. Les grands groupes français sont eux aussi admirables : pas d’affolement, le moins possible de fermeture de sites. »

Face à la flambée du chômage, la présidente du - MEDEF prétend que l’accord UNEDIC, ratifié par la seule CFDT, « représente un élément majeur du volet social du plan de relance français » (lire aussi ci-contre). Et à propos de la montée en puissance d’une exigence de meilleure répartition des richesses, la patronne des patrons veille à allumer d’abord un écran de fumée. « Je ne sais pas si toutes les caméras tournent bien parce que là, c’est le moment important », avertit-elle. Et de lancer, sentencieuse : « Il n’est pas souhaitable que l’État décide des rémunérations des dirigeants d’entreprise, mais il n’est pas normal non plus que certains patrons aux États-Unis n’aient pas décidé d’eux-mêmes de renoncer à leurs bonus. Dans le code éthique co-élaboré avec l’AFEP (le puissant lobby des entreprises du CAC 40 - NDLR), nous appelons à la modération et à la prise en compte de l’environnement. »

pas question de céder

Et une fois les feux de la rampe éteints, Laurence Parisot s’exprime sur l’essentiel : pour elle, derrière les aménagements cosmétiques et « autorégulés », sur les rémunérations des grands patrons, pas question de céder face aux revendications salariales en général. « Les groupes du CAC 40 vont annoncer des profits pour 2008, et c’est tant mieux. Seules les équipes dirigeantes et les conseils d’administration sont en mesure d’estimer ce qui dans les bénéfices doit aller à l’actionnaire, à l’investissement ou au renforcement des fonds propres. »