Alors que l’idée de refonder la gauche fait débat, rappelons-nous qu’en
d’autres temps cette problématique aurait été posée en d’autres termes, à partir
d’une vision de la gauche structurée autour de deux principales sensibilités :
réformiste et révolutionnaire. Les rapports entre forces et courants de gauche
ne furent en effet jamais simples ; les périodes d’unité rares, jamais très
durables.
Nous en sommes encore là, pour longtemps encore. Les « réformistes » et leur
implicite confiance dans le capitalisme poussent à réfléchir à partir des
critères propres à celui-ci. Le capitalisme se voit de fait accorder un chèque
en blanc pour organiser l’efficacité du travail. Les « révolutionnaires »
accolent souvent mécaniquement crise et opportunité de changement de société.
Pourtant, l’histoire leur a plusieurs fois démontré qu’une incapacité du
capitalisme à satisfaire l’évolution des besoins sociaux peut être temporaire
dès lors qu’il trouve un équilibre dans une nouvelle organisation et de nouveaux
modes d’exploitation du travail.
Ne pas assez penser le travail, ne pas oser contester la
primauté du capital dans ce domaine : n’est-ce pas la
principale difficulté de la gauche ? La
problématique n’est pas symétrique. Pour
l’approche « réformiste », pourquoi
investir ce domaine réservé au nom d’un pouvoir de
propriété qu’on ne conteste que peu, voire pas du
tout ? L’approche
« révolutionnaire » s’est longtemps
nourrie de l’analyse de Marx sur l’accumulation et la
circulation du capital mais trop peu de ses travaux sur le couple
travail-rapports sociaux et la notion de forces productives. Cet aspect
est réduit tout au mieux à l’enjeu de la
propriété des moyens de production. Elle peine dès
lors à penser les autres ruptures qu’appelle
« l’évolution des forces
productives ». Le capital, bien que menacé
d’expropriation des moyens de production ou de contrôles
draconiens de ses flux, n’est pas contesté dans son
expérience et ses méthodes à organiser le travail,
à penser sa place pour les individus et la
société. Au final, les forces de gauche partagent, pour
des raisons différentes, le même défaut : ne
pas avoir l’ambition de proposer aux salariés
d’assumer eux-mêmes et pour eux-mêmes, à la
place du capital, le développement de leurs forces productives,
hormis à la marge (mouvement coopératif, mutualiste). Le
travail est pourtant bien malade ! Pour les exclus, les
travailleurs pauvres et bien d’autres, le travail ne fait plus
sens. Il se réduit à un acte de survie économique
qui légitime chez certains de se vendre le dimanche ou de
travailler plus ; chez d’autres, cela signifie pouvoir faire
leurs courses ce même dimanche à cause d’un temps de
travail trop important les autres jours.
Pour beaucoup, la pression permanente des objectifs réduit l’horizon
professionnel à un devoir permanent de faire ses preuves à l’aune de la
rentabilité financière exigée par les actionnaires.
Partout le sens du travail est en jeu pour des millions de salariés de toute
qualification, de toute profession, car le capital n’exige pas seulement plus de
rentabilité du travail mais que tout le travail ait comme seul objectif le
profit.
C’est un terrible défi pour les partis de gauche ! N’est-ce pas
à eux qu’échoit depuis 1789 la responsabilité de représenter les intérêts
fondamentaux des classes exploitées ? Quel intérêt est plus fondamental que
celui d’avoir une vie qui fait sens ? Comment donner un sens à sa vie quand la
seule chose que l’on possède est une force de travail qu’il faut (pour l’heure)
aliéner afin que la vie des propriétaires des moyens de production, elle, fasse
sens ?
Depuis des années, les partis de gauche sont en échec sur ces problématiques.
L’extrême gauche se contente de vouloir exproprier le capital ! Le PS accepte de
faire du travail une variable d’ajustement. Les écologistes mettent en cause le
travail et la rentabilité financière là où cela les intéresse, protègent le
droit à l’exploitation et la rentabilité là où ils imaginent un marché. Le PCF a
réduit le sens de son intervention à sa survie, à des réformes au niveau de la
circulation des capitaux, à une sécurisation du salariat, à une réduction des
exigences des salariés au sociétal et à l’institutionnel.
Terrible décalage avec l’élan qu’animait hier le mouvement ouvrier pour
conquérir toute sa place dans la société, de mieux répartir les richesses, de
développer le progrès tout en réduisant la dureté du travail. Les erreurs
d’alors ne discréditent pas le besoin d’un tel élan aujourd’hui.
La crise en cours est une formidable occasion pour les partis de gauche de
refonder leur ancrage au monde du travail. Encore faut-il qu’ils fassent de la
reconquête des salaires, des retraites, du temps de travail conçu comme
permettant de faire société, du refus du chômage leur priorité du moment. Mais
ils ne devront pas s’arrêter à cela, aussi grave sera le contexte social et
politique.
Les salariés ne sont plus des canuts ! Ils sont les forces dont l’humanité a
besoin pour affronter les défis qui se profilent à son horizon. Ils sont
porteurs de ce travail vivant que le capital rend de plus en plus décisif à
mesure qu’il fait reculer le travail simple en l’accumulant en travail mort. Ils
en ont conscience pour nombre d’entre eux. Ils recherchent les leviers
politiques pour se mettre en mouvement.
Que les forces de gauche osent mettre en débat le « comment et vers quoi
libérer cette énergie émancipatrice » à partir de leurs options respectives :
être dans ou au-delà du système capitaliste et de son organisation des forces
productives !
L’engagement politique des salariés en sera dynamisé.