Mont-de-Marsan (Landes), envoyée spéciale.
Il est 6 heures au siège d’ERDF (Électricité réseau distribution France)
filiale de distribution d’EDF. Les techniciens arrivent peu à peu en bleu de
travail. Les traits tirés, certains ont arrêté les réparations à 2 heures ce
matin. Avant de reprendre, un agent fume sa cigarette. Pour lui, les huit jours
annoncés par Sarkozy pour rétablir le réseau sont une aberration : « On est
habitués à faire ce travail. Je peux affirmer que ça prendra des mois. On ne
peut pas être partout. On est une vingtaine par secteur, il faudrait être 10 000
pour tout réparer. » Un autre agent, Michel Darmendrail, responsable CGT Sud
Landes Aquitaine, acquiesce : « Nous n’avons aucune marge de manoeuvre. Avant,
les agents avaient une connaissance géographique et technique des réseaux.
Depuis la fermeture de l’agence EDF à Mont-de-Marsan en 2007, nous n’avons plus
les compétences pour l’exploitation et la conduite des installations. » En ce
jeudi 29 janvier, journée de mobilisation sociale décisive, le mot d’ordre lancé
par la CGT Énergie, « En grève mais au travail », marquait une solidarité active
avec les sinistrés, démontrant la nécessité d’un service public de qualité et
dénoncant sa privatisation. »
« privilégier la sécurité de tous… »
De son côté, le directeur territorial Aquitaine d’ERDF Michel Tranier
justifie le retard pris pour les réparations : « Il reste 30 000 foyers privés
d’électricité. La semaine prochaine, 90 % des foyers devraient l’avoir. Il nous
a fallu quelques jours pour organiser le système. On a préféré privilégier la
sécurité de tous… » Quant à la suppression des centres locaux, le directeur est
formel : « Les 2 000 personnes qui étaient en permanence dans les Landes
n’auraient pas changé grand-chose. » Pour Maxime Dodon, retraité d’EDF depuis
2005 et membre du PCF, ces 2 000 personnes auraient au contraire tout changé…
Présent à la manifestation unitaire du 29 janvier, il insiste sur la nécessité
des services publics lors des catastrophes : « Après la tempête de 1999, on
était 150 agents à Mont-de-Marsan. Les choses sont allées très vite.
Aujourd’hui, ils sont 40. Des sites comme Saint-Sever, Roquefort, Hagetmau ou
Tartas ont été fermés. À Morcenx, Parentis et Dax, les agents travaillent à flux
tendus. Ils font venir des milliers d’agents en renfort mais personne ne les
encadre. » Et d’ajouter impuissant et scandalisé : « Dans mon village, j’ai
proposé de former une équipe. Je sais si les lignes sont sous tension. J’aurais
pu aider si le maire n’avait pas été obligé d’attendre une autorisation de la
préfecture… »
Grâce aux bénévoles et aux communaux…
Beaucoup de maires reprochent à la
préfecture et à l’État un manque de moyens
et d’organisation. Et, à chaque fois, le manque criant de
services de proximité revient comme un adage. Stéphane
Delpeyrat, maire (PS) de Saint-Aubin, ne cache pas sa
colère : « Rien n’est rétabli
depuis samedi. Grâce aux bénévoles et aux
employés communaux, nous avons tout dégagé en
prenant des risques. Au bout de quatre jours, une partie du bourg a
été alimentée en électricité. Mais
j’ai commandé deux groupes électrogènes
à Toulouse et j’enverrai la facture à la
préfecture. » Lui aussi atteste du
démantèlement des sites EDF et déplore le
départ des 47 agents de Tartas à Bayonne et Bordeaux.
Selon lui, l’entreprise cherche à reconvertir les
techniciens en commerciaux pour réduire les coûts :
« Chaque entreprise ERDF assure sa rentabilité. Tout
est logique de concurrence au détriment des
personnes. » Même constat encore du côté
de Philippe Ducène, président UMP du Syndicat
d’électrification de la Dordogne, qui, dans un entretien
paru dans Sud-Ouest le 28 janvier, fustige le manque
d’investissement dans le public : « Si
l’effort d’investissement avait été maintenu
au niveau de celui enregistré au début des années
1990, si EDF avait fait de la sécurisation des lignes une
priorité absolue, la tempête n’aurait pas
créé un tel chaos dans les campagnes. » Et de
poursuivre : « Les gens ne comprennent pas qu’une
entreprise comme EDF investisse des dizaines de milliards d’euros
pour financer des acquisitions pas toujours heureuses à
l’étranger et ne consacre pas l’argent
nécessaire à la protection des réseaux
nationaux. »
À une trentaine de kilomètres de Mont-de-Marsan, entre le village de Lesgor
et celui de Carcen-Ponson, la forêt n’est plus. Décapités ou déracinés, ces
hauts pins maritimes ressemblent parfois à une plantation de crayons mal
taillés, parfois à un champ de bataille. Sur le bord des petites routes, au
milieu des bois communaux, les arbres se sont effondrés emportant avec eux les
lignes et poteaux électriques. Cinq jours après la tempête, en plein soleil, un
groupe de sept techniciens, venus de Blois, tendent les câbles en les accrochant
à un pin brisé. En haut d’une échelle, l’un d’entre eux tire de toutes ses
forces. Les visages fatigués, en sueur, ils travaillent sur cette route depuis
près de quatre heures. « Partout, c’est du provisoire. On fait ce qu’on peut,
dans l’urgence, pour dépanner », explique l’un d’eux. Le dépannage dure donc
depuis trois jours, à coups de douze à quinze heures par jour.
Dans le hall de la petite mairie de Carcen-Ponson (600 habitants), le pompier
Jacques Dupin vient faire le point avec les élus. Ce chef du centre de secours
de Tartas gère une équipe de dix-neuf pompiers volontaires. « Notre boulot
consiste à déblayer les routes, bâcher les toitures, couper les arbres et
libérer les voies pour les techniciens d’EDF. On fait aussi le tour des
personnes âgées… » Sur le parking de la même mairie, Jean-Jacques Ducasse en
uniforme GRDF (Gaz Réseau Distribution France), portable collé à l’oreille, se
charge de la liaison entre collectivité locale et préfecture pour la gestion des
groupes électrogènes dans chaque bourg. Il n’est guère surpris par la lenteur
des réparations : « On a perdu deux jours de travail, le temps que tout se mette
en place. Avec la politique d’EDF de suppression d’agences locales, il était
impossible de trouver des agents qui connaissent le terrain pour aiguiller ceux
qui viennent d’autres régions. » Jean-Jacques Ducasse, également syndiqué à la
CGT, a fait grève le matin pour affirmer son opposition à la casse des services
publics.
plébiscite pour le service public
Jusqu’à cette journée fatale du samedi 24 janvier, les habitants du sud-ouest
de la France ne soupçonnaient pas les capacités du service public français ou de
ce qu’il en reste, à faire face à une telle catastrophe. Ainsi, dans un sondage
CSA pour le journal Sud-Ouest, le plébiscite pour le service public est
général : pour 78 % des personnes qui vivent dans un des départements sinistrés,
les services publics qui sont intervenus sont jugés « efficaces » et les trois
quarts estiment que les agents de l’État se sont montrés « soucieux des
personnes les plus touchées ». Au niveau national, les sondés s’accordent aussi
sur leur efficacité. À l’heure de la privatisation programmée des services
publics et à l’heure des bouleversements climatiques, les Français seraient-ils
en train de redécouvrir les bienfaits du public ?
Ixchel Delaporte