
Bernard
Thibault : « On aura de la suite dans les
idées »
Le secrétaire de la CGT appelle
à une grande mobilisation pour jeudi
prochain, « au moins aussi puissante que celle du 29
janvier ».
Avant tout,
le groupe Total vient d’annoncer 555 licenciements. Quelle
est votre réaction ?
Bernard
Thibault.
C’est à la fois indéfendable et
injustifiable. Total a déclaré 14
milliards de profits en 2008. Comment peut-on justifier que des
entreprises qui sont dans une telle situation financière
puissent
annoncer des suppressions d’emplois ? Le
président de la République a
dit solennellement qu’on allait passer à un
nouveau type de
capitalisme, qu’il n’admettrait pas que des
entreprises profitent de la
situation pour prendre des mesures de restructuration injustifiables.
Entre le discours et les actes, nous attendons confirmation de la
volonté réelle des pouvoirs publics de pousser
les entreprises à
changer radicalement de logique économique.
Depuis le
29 janvier, la crise s’est aggravée,
le chômage a bondi et les plans de suppressions
d’emplois se
multiplient. Craignez-vous une longue période de
récession ?
Bernard
Thibault.
Il se confirme que ceux qui analysent la crise comme un
dysfonctionnement international des établissements
financiers et des
banques, comme une crise qui ne reposerait que sur des blocages
liés
aux institutions financières, ou encore que ce serait le
fruit de
l’action de traders peu scrupuleux, se trompent. Nous ne
pensons pas
qu’il suffira de remettre en route les
établissements financiers, même
avec un peu plus de réglementation et
d’encadrement, pour que la
« machine économique »
reparte. Nous pensons qu’on est dans une crise
systémique, celle d’un système
économique qui a par trop favorisé le
capital au détriment du travail. Et cela à une
échelle internationale.
En fonction de l’analyse qu’on fait de cette crise,
les hypothèses de
sortie ne peuvent pas être identiques. Si on pense que la
sortie de
crise sera le moment où les banques joueront à
nouveau leur rôle
d’alimentation en crédit de
l’économie, ou si on pense que la sortie de
crise participe à redéfinir un certain nombre de
paramètres qui doivent
guider demain l’économie, l’horizon
n’est pas le même. Il est à
craindre qu’on soit loin d’être au bout
d’une crise qui va continuer de
provoquer des drames sociaux.
Vous
critiquez la politique du gouvernement
face à la crise. Parce que les mesures sont insuffisantes ou
parce
qu’elles tournent le dos >à ce
qu’il faudrait faire ?
Bernard
Thibault.
Si on n’est pas d’accord sur le diagnostic, la
polémique est immédiate
sur la nature des mesures pour faire face à la crise. Il y a
une
question de posture politique. Le chef de l’État
dit qu’on est face à
une crise sans précédent et dans le
même temps il justifie des réformes
conçues dans un tout autre contexte. Personne ne peut
prétendre avoir
« la » solution, et le
président de la République devrait au moins
accepter la contradiction et regarder de façon neuve les
revendications
du monde du travail : les bas salaires, la
précarité dans l’emploi
s’opposent au développement
économique ; la recherche de rentabilité
se
fait au détriment du développement durable et de
la protection de
l’environnement. Il ne serait pas anormal de rechercher de
premières
actions différentes de celles qui ont
généré cette crise…
Le 18
février, vous aviez noté une
légère
inflexion de la politique du gouvernement. Mais, aujourd’hui,
on a
l’impression d’un durcissement, par exemple dans
les réponses du
gouvernement aux syndicats de la fonction publique…
Bernard
Thibault.
Nicolas Sarkozy s’est montré pragmatique. Devant
la mobilisation du 29
janvier, une première en Europe, il a voulu montrer
qu’il entendait les
inquiétudes. Il a saupoudré quelques mesures,
mais en ignorant
l’essentiel des revendications qui sont au coeur des
mobilisations.
Concernant les fonctionnaires, il est
purement dans une attitude
dogmatique et très politicienne. Admettre que certains choix
sont
révisables constituerait, à ses yeux, un
désaveu. Il faut donc coûte
que coûte maintenir le dogme de la suppression des postes de
fonctionnaires et du non-remplacement de la moitié des
départs en
retraite. Ça ne correspond absolument pas à ce
que souhaite l’opinion.
Laurence
Parisot s’est montrée inflexible sur
les revendications des salariés, sur le partage des
richesses. Que
pensez-vous de l’attitude du MEDEF ?
Bernard
Thibault.
Le MEDEF a une attitude très rude et très
fermée. Cette attitude n’est
pas forcément très représentative de
l’opinion de tous les employeurs.
Le MEDEF, au nom du pouvoir de propriété des
actionnaires, prétend que
les salariés n’ont pas à se
mêler des décisions stratégiques des
entreprises, et surtout de la politique salariale, de la distribution
des richesses. C’est une posture totalement hors du temps au
moment où
une majorité de citoyens se posent des questions sur les
mécanismes
économiques, la finalité de
l’entreprise - recherche de rentabilité
financière ou finalité sociale -, la
mondialisation… Cette posture, si
elle perdure, ne pourra que tendre le climat social.
Dans certains secteurs, éducation,
santé, il y a des mouvements
depuis le 29 janvier. Est-ce qu’entre le 29 janvier et le 19
mars, les
échéances interprofessionnelles ne sont pas un
peu éloignées ?
Bernard Thibault. Je ne crois pas. Ce choix
est le résultat d’une
discussion intersyndicale. L’assise unitaire du mouvement est
la
condition de la réussite. Un des effets du 29 janvier est
d’avoir donné
une nouvelle dynamique dans des actions d’entreprises. Et
pour préparer
des rendez-vous comme le 29 janvier ou le 19 mars, il faut des
délais
suffisants. Dans notre pays, l’implantation syndicale est
telle que la
majorité des salariés n’est pas en
contact régulier avec les
représentants syndicaux. Et si on veut réussir
des rendez-vous à ce
niveau, il faut du temps. Il faut enfin entretenir un rapport de forces
sur la durée.
On parle
ici ou là de possibilité de radicalisation du
mouvement. Vous le craignez, vous le souhaitez ou est-ce un
fantasme ?
Bernard
Thibault.
C’est un débat vieux comme le syndicalisme
lui-même. Quelles sont les
meilleures formes de mobilisation pour que les revendications soient
satisfaites ? Une part des réponses viendra par le
mouvement lui-même.
Notre démarche est de construire avec les
salariés. Les formes
susceptibles de rassembler le plus grand nombre seront les plus
efficaces. Un pouvoir n’a jamais peur d’une petite
frange
hypermobilisée.
Le
mouvement dans les Antilles a marqué
l’opinion. Avec le succès obtenu, c’est
pour vous un modèle, un
encouragement, ou est-ce que ça a peu d’effet sur
le mouvement dans
l’Hexagone ?
Bernard
Thibault.
Je constate qu’il faut ce genre
d’événement pour que
l’opinion soit
informée des réalités sociales et
politiques de ces départements.
L’État a contraint les Guadeloupéens
à quarante-cinq jours de grève
avant de discuter des revendications. Une part des revendications est
parallèle aux revendications de l’ensemble des
salariés français,
pouvoir d’achat ou salaire. Mais il y a de fortes
spécificités.
Mais,
notamment en Guadeloupe, il y a eu ce
mouvement unitaire conduit par les syndicats mais auquel ont
participé
les associations et des partis politiques. Seriez-vous favorable
à un
rassemblement de ce type ?
Bernard
Thibault.
Gardons-nous de transposer par principe. Mais il faut des relations, de
nature sans doute différente, avec les partis. On a parfois
tendance à
demander à une mobilisation de caractère social,
syndical, de porter
des projets qui dépassent le champ de ce pour quoi est fait
un
syndicat. Nous pensons utile d’échanger avec les
organisations
politiques qui le souhaitent pour croiser nos analyses et alimenter la
réflexion de chacun, mais notre vocation n’est pas
de travailler à des
formes de coalitions plus structurées, on n’en
éprouve pas le besoin
aujourd’hui.
Votre
objectif pour le 19 mars, plus haut que le 29 janvier ?
Bernard
Thibault.
L’idéal serait de faire plus, mais si on parvenait
au même niveau de
mobilisation, ce serait déjà une grosse
réussite. Ça voudrait dire que
tout ce qui a été dit et fait depuis
n’a pas fait refluer le mouvement.
Et qu’il faut vraiment accepter de discuter de pistes
alternatives. Les
indications sur la mobilisation nous rendent plutôt
optimistes et c’est
aussi ce que laissent entendre les autres syndicats. Et comme toujours,
cette dernière semaine va être décisive
pour le succès.
Et si vos
objectifs sont atteints mais que le gouvernement, le MEDEF ne bougent
pas, que ferez-vous ? Que proposera la CGT ?
Bernard
Thibault.
Une réunion est prévue dès le
lendemain du 19. Le gouvernement doit en
être persuadé : on aura de la suite dans
les idées. Dans les rangs de
la CGT, la question est déjà posée
pour que nos militants interrogent
les salariés : réfléchissons
ensemble aux formes que peut prendre la
suite de ces mobilisations. Avec le souci de
l’unité et le souci du
plus grand nombre. Il y aura des suites autant qu’il y aura
besoin.
L’unité syndicale tient
jusqu’à présent, et à la
surprise
de beaucoup. Comment
l’expliquez-vous ?
Bernard Thibault. Chacun à sa
manière entend l’aspiration des
salariés. Le premier des syndicats qui, dans un tel
contexte, voudrait
apparaître comme ayant seul la bonne démarche
syndicale, les bonnes
propositions et les moyens par ses seules forces de peser face au
gouvernement et aux employeurs sera immédiatement
perçu comme un
élément de division. Et là,
l’unité se fait non sur du flou mais sur du
contenu avec un texte de référence. Cette
unité n’est pas un fardeau
mais une condition de réussite du mouvement. Est-ce que
ça ouvre une
nouvelle phase des relations intersyndicales ? On verra.
On continue
d’évoquer une recomposition du
paysage syndical. Où en est-on et qu’en pense la
CGT ? Prenez-vous des
initiatives sur cette question ?
Bernard
Thibault.
Comme tous les autres syndicats, nous
réfléchissons au paysage syndical
français, à l’impact des nouvelles
règles de représentation collective.
Avec les règles que nous avons souhaitées, les
syndicats auront des
obligations de résultats électoraux pour
être à la table des
négociations. Ce ne sera plus le gouvernement qui dressera
la liste. Ce
cadre est plus responsabilisant pour tout le monde, y compris la CGT.
Nous avons une place singulière, la première
place parmi les syndicats,
mais nous ne pensons pas qu’il nous revient
d’agglomérer, de regrouper,
de fédérer… S’il doit y
avoir des évolutions, elles sont souhaitables
pour un syndicalisme plus efficace, elles ne passent pas par des
procédures de fusion, d’absorption,
décidées dans les états-majors
syndicaux. Mais n’y a-t-il pas de nouvelles relations
à définir entre
organisations ? Ce sera un des axes de réflexion de
notre congrès fin
2009.
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