La violence du krach boursier met en évidence les périls auxquels près de trente ans de dictature de la finance exposent la planète.
Où va mener la crise dite des « subprime » ? Pour répondre à cette question, on peut se placer à trois horizons différents.
Premier horizon : la crise des crédits immobiliers américains n’est pas finie et ses conséquences sur le système bancaire vont continuer de se faire sentir dans les mois qui viennent. Des centaines de milliers de ménages américains ont été expropriés, des millions d’autres vont l’être dans les deux ans qui viennent. Les prix du m² continuent de baisser dans plusieurs grandes villes américaines. Après les pertes énormes confessées par les toutes premières banques internationales comme Citigroup ou Merrill Lynch, la confiance n’est pas rétablie sur le marché monétaire malgré les efforts répétés et coordonnés des banques centrales. Ne sachant pas si d’autres pertes dissimulées dans les bilans ne vont pas provoquer de nouvelles faillites comme celle de la banque Northern Rock aux États-Unis, les banques hésitent à se prêter entre elles. Même si aucun nouvel événement fâcheux ne se produit, le système financier mondial va rester dans une zone de danger pour l’année qui vient.
Deuxième horizon : cette crise bancaire va-t-elle se transmettre à l’économie « réelle » - la production de biens et de services, l’emploi – et se transformer en récession économique, avec baisse de l’activité et explosion du chômage ? De plus en plus d’analystes le craignent. La chute des actions des banques va les rendre encore plus timorées lorsqu’il s’agira de financer les entreprises.
A coup sûr, l’économie américaine subit un fort ralentissement. Les derniers chiffres du chômage aux États-Unis ne sont pas bons. Pour l’immédiat, deux éléments conduisent à atténuer les craintes :
le gouvernement et la banque centrale américaine sont bien décidés à user de tous
les moyens pour empêcher une récession pendant cette année électorale. Le
président de la Réserve fédérale l’a bien indiqué en soutenant le plan de relance
annoncé par George Bush et en continuant de faire comprendre qu’il continuera à
assouplir sa politique monétaire en tant que de besoin. Si ces gestes ne suffisent
pas, il est clair qu’ils sont prêts à aller plus loin pour soutenir, dans la mesure de
leurs moyens, la conjoncture économique. Au surplus, le « dollar faible » permet
aux Etats-Unis d’exporter leurs risques de récession – vers la zone euro, par
exemple, où les effets du choc immobilier sont indirects et pour l’instant plus
modérés ;
les
profits des entreprises non financières sont
élevés : le cycle économique lancé
après le krach de la « nouvelle
économie » en 2000-2001 n’est pas
terminé. La
vigoureuse expansion des « pays
émergents » (Chine, Inde, Brésil,
Russie…)
soutient encore pour quelque temps l’activité mondiale.
C’est quand ce cycle économique arrivera à son terme – on peut supposer que cela pourrait se passer aux alentours de 2010-2012 - qu’il faudra vraiment s’inquiéter : alors, les chocs financiers viendront frapper des économies rendues fragiles par une suraccumulation de capital matériel. En effet, derrière l’exubérance des marchés financiers et les dangers qu’elle comporte, ce sont des contradictions économiques, sociales et politiques très profondes qui sont à l’oeuvre.
Troisième horizon : la maturation d’une exigence de transformations structurelles. La crise financière en cours montre les limites d’un mode de régulation de la société mis en place au tournant des années 80. La prise de pouvoir par les marchés financiers, associée à un développement des nouvelles technologies (en matière, particulièrement, de traitement et de circulation de l’information), a permis à cette époque un redressement de la rentabilité des grands groupes. Mais ce résultat a été obtenu par une pression sur les salaires qui affaiblit la demande et réduit les débouchés de la production ; par une précarisation générale de l’emploi alors que l’efficacité économique, dans la révolution informationnelle, exigerait au contraire sa sécurisation ; par l’insuffisance des dépenses de formation ; par un gaspillage des ressources naturelles ; et par une inflation gigantesque des prix des titres financiers. Périodiquement, cette inflation se traduit par des « bulles spéculatives » dont l’éclatement provoque des crises : en 1987 sur le marché des actions ; en 1997-1998 lors de la « crise asiatique » puis avec la chute du fonds spéculatif LTCM ; en 2000 avec le krach de la « nouvelle économie » ; et maintenant avec la crise des prêts immobiliers.
A chaque fois, les politiques économiques, et surtout l’intervention des banques centrales à la rescousse des marchés ont permis une relance de l’accumulation du capital, jusqu’à la crise suivante. En d’autres termes, les banques centrales ont incité les banques à prêter toujours plus aux spéculateurs, nourrissant, de « bulle » en « bulle », l’inflation financière et immobilière, au lieu de stimuler les investissements créateurs d’emplois et favorables à l’élévation du potentiel de création de valeur ajoutée dans l’économie mondiale.
Mais nous nous trouvons aujourd’hui dans une conjonction d’événements qui incitent à penser que ce scénario ne pourra pas se répéter indéfiniment :
l’action
des banques centrales devient de plus en plus difficile et
contradictoire.
Les autorités monétaires sont conscientes que
l’inondation de liquidités qui prévaut
aujourd’hui dans l’économie mondiale est dangereuse
et économiquement
inefficace. Elles aimeraient freiner l’inflation
financière. Mais quand elles tentent
de le faire, elles provoquent des crises. Ainsi, c’est
l’intention affichée par la
Réserve fédérale de ne pas assouplir sa politique
monétaire (et le durcissement
annoncé par la BCE) qui ont déclenché, au mois
d’août dernier, la crise dite des
« subprime ». Les banques centrales ont alors
été contraintes de renverser leur
politique. Elles sont donc confrontées à un dilemme de
plus en plus difficile à
résoudre : baisser les taux d’intérêt,
c’est encourager l’« exubérance
irrationnelle » des marchés ; les remonter,
c’est risquer de tuer la croissance. D’où
l’actualité accrue des propositions, formulées par
le Parti communiste et une partie
du mouvement syndical, en faveur d’une politique monétaire
sélective, pénalisant
les opérations financières et encourageant la
sécurisation de l’emploi et de la
formation ;
les déséquilibres commerciaux et financiers internationaux semblent
incontrôlables. Le déficit de la balance des paiements américaine met la principale
puissance mondiale dans la dépendance de ses créanciers, y compris lorsque ceuxci
sont des banques centrales asiatiques ou ces « fonds souverains » qui inquiètent
tant les multinationales occidentales ;
la
régulation de ces déséquilibres internationaux
semble de plus en plus
problématique. Les grandes puissances monétaires –
États-Unis, zone euro, Chine,
Japon – peinent à coopérer pour maîtriser
l’évolution des taux de change.
L’institution en principe chargée de cette
régulation à l’échelle mondiale – le
FMI –
est en crise de financement, de légitimité,
d’efficacité. A sa façon, l’irruption des
« fonds souverains » exprime la crise d’un
système monétaire international fondé
sur la monnaie d’une puissance dominante. Elle renvoie, par
contraste, à la portée
qu’aurait une coopération entre l’Union
européenne et les pays
« émergents » et en
voie de développement pour construire un autre ordre
monétaire international, qui
pourrait s’organiser autour d’une monnaie commune mondiale
émise par un FMI
profondément transformé, où tous les peuples
auraient voix au chapitre. À sa
façon, pervertie par leur obéissance à la loi des
marchés financiers et par
l’absence de maîtrise par les peuples des relations
financières internationales, la
montée des « fonds souverains »
révèle qu’il y a là une question importante
pour
l’avenir ;
de
plus en plus de signes laissent penser qu’une économie
dominée par les
multinationales et les marchés financiers n’est pas en
état de répondre aux défis
des grandes révolutions qui bouleversent notre
civilisation : révolution
démographique se traduisant par la maîtrise de la
natalité et par l’allongement de
la vie ; révolution écologique par laquelle
émerge une conscience universelle de
notre responsabilité envers ces « biens communs de
l’humanité » que sont l’accès
aux ressources naturelles, la santé, la
sécurité ; révolution informationnelle avec
la
montée d’une « nouvelle
économie » fondée sur le partage des
informations plutôt
que sur l’accaparement des richesses ; révolution
monétaire depuis que la
régulation de l’économie mondiale est
déconnectée de toute référence à une
définition des monnaies en or.
Tous ces éléments contribuent à suggérer que les réponses aux difficultés économiques présentes vont de plus en plus être recherchées dans une rupture avec les politiques néolibérales menées depuis une trentaine d’années. Cette recherche peut déboucher sur le pire, si les exigences de rentabilité des multinationales et des portefeuilles financiers continuent de l’emporter. Elle peut aussi déboucher sur un véritable changement de civilisation, comme cela s’est produit en quelques occasions dans l’histoire de l’humanité.
Il s’agirait d’abord de réprimer l’inflation financière en stimulant, du même mouvement, une relance de l’activité fondée sur la sécurisation de l’emploi et de la formation à l’échelle du monde entier, et sur un développement tout à fait nouveau des services publics.
Il s’agirait donc, depuis les entreprises et les régions jusqu’à l’échelle du monde, en passant par les niveaux national et européen, de conquérir de nouveaux pouvoirs démocratiques afin de maîtriser les moyens (financiers, juridiques, politiques…) d’atteindre des objectifs sociaux répondant aux exigences du développement de tous les êtres humains, telles qu’elles se manifestent au stade actuel de développement de la civilisation.
C’est dire qu’au-delà des dangers immédiats de la situation économique la question d’une transformation radicale de notre société est posée..