En
prônant une répartition des
bénéfices en trois tiers, soi-disant
favorable aux salariés, le chef de
l’État cherche avant tout à
dissimuler son opposition à une revalorisation de la
rémunération du
travail.
Dans son émission
télévisée du jeudi 5
février, le président de la
République a avancé l’idée
de réserver un tiers des profits au salaire,
un tiers à l’investissement et un tiers aux
actionnaires. L’idée paraît
séduisante, surtout au moment où, en pleine crise
économique, les
entreprises du CAC 40 annoncent 84 milliards d’euros de
bénéfices pour
l’année 2008. Comme d’habitude,
M. Sarkozy essaie de surfer sur la
vague de mécontentements pour camoufler les vrais enjeux et
contourner
les fortes exigences exprimées par des centaines de milliers
de nos
concitoyens le 29 janvier. En l’occurrence, cette
idée vise à
dissimuler l’opposition du président à
la légitime revendication d’une
hausse substantielle des salaires. Par cette proposition, il veut en
même temps accréditer l’idée
selon laquelle, pour sortir de cette
crise, il suffirait de « moraliser le
système capitaliste ».
De quoi
parle-t-on ?
Une présentation simpliste de
l’idée de M. Sarkozy pourrait conduire
à penser que les « fruits du
travail » doivent être partagés
à égalité
entre salaire, investissement et dividendes. C’est
insensé. Le « fruit
du travail », les richesses nouvelles
créées grâce au travail humain,
c’est, pour reprendre la terminologie courante, la valeur
ajoutée. Elle
est destinée à quatre grandes
catégories d’usage : paiement des
salaires et des cotisations sociales, acquittement des impôts
par les
entreprises, renouvellement des équipements
(investissement),
rémunération du capital sous la forme des charges
d’intérêt et de
dividendes distribués.
Actuellement, la masse salariale (salaire
brut et cotisations
sociales, dites patronales) constitue environ deux tiers de la valeur
ajoutée des entreprises non financières. Le
reste, c’est ce qu’on
appelle « excédent brut
d’exploitation » ou
« profits bruts ». Dire que
les salaires doivent constituer un tiers du « fruit
du travail »
reviendrait à diviser la masse salariale pratiquement par
deux. Une
aberration,

même si le patronat et les
libéraux pourraient en rêver. Il est plus
raisonnable de penser que l’idée de
M. Sarkozy concerne les profits
bruts ou les bénéfices nets. Dans les deux cas
une série de questions
sont alors posées.
Part des
salaires dans la valeur ajoutée : un niveau
historiquement bas
La première porte sur le niveau
même de cette rémunération. Comme
souligné plus haut, la masse salariale constitue
aujourd’hui environ
deux tiers de la valeur ajoutée des entreprises non
financières. Est-ce
le « niveau optimal » ?
Dans ces entreprises, la part des salaires dans
la valeur ajoutée a reculé d’environ 9
points entre 1983 et 1989,
passant de 72 % à 63 %. Depuis, elle
oscille autour de ce niveau. Elle
avait progressivement augmenté entre 1961 et 1983. En 1961,
la part des
salaires dans la valeur ajoutée était de
65 %. Ces évolutions montrent
que la part des salaires dans la valeur ajoutée demeure
à un niveau
historiquement bas, non seulement par rapport aux années
1980, période
souvent citée, mais aussi en comparaison avec les
années 1960. Nous
sommes devant une régression sociale et c’est bien
là une cause
profonde de la crise.
L’idée des « trois
tiers » avalise et perpétue cette
déformation
injuste et économiquement perverse du partage de la valeur
ajoutée ;
déformation qui a comme contreparties faiblesse du taux
d’emploi,
persistance d’un chômage massif,
développement de la précarité sous ses
diverses formes, dégradation des conditions de travail,
insuffisance
des salaires eu égard à la
productivité du travail…
Une
flexibilité accrue de la rémunération
Deuxième remarque :
partager les profits en « trois
tiers »,
soi-disant pour augmenter la part des salaires, revient à
rendre la
rémunération de la force de travail plus
dépendante encore de celle du
capital. C’est tout le contraire d’une vraie
valorisation du travail.
Elle ajoute une flexibilité accrue de la
rémunération à celle du
travail. En d’autres termes, la part variable de la
rémunération
augmente, ce qui la rend plus aléatoire, accentuant ainsi
l’instabilité
et l’incertitude dans la vie des salariés.
Poussée à l’extrême, cette
logique peut conduire à une situation paradoxale
où on demanderait aux
salariés de
« rembourser » une partie de leur
salaire si l’entreprise
accusait, non pas des bénéfices, mais des pertes.
Quid du
contenu de l’investissement…
Troisième remarque : dire
qu’un tiers des profits doit être
réservé
à l’investissement est totalement arbitraire.
Pourquoi pas un quart ou
la moitié ? De plus, le montant de
l’investissement n’est qu’un aspect
du problème. Le taux d’investissement est faible
en France, en
particulier dans l’immatériel
(recherche-développement, formation…).
L’idée des « trois
tiers » ne permet pas nécessairement de
résoudre ces
problèmes. Sans changer les choix et la logique de gestion
des
entreprises, rien ne garantit que le tiers qui sera
réservé à
l’investissement permettra d’augmenter
l’emploi, d’améliorer les
conditions de travail ou la formation et la qualification des
salariés.
…
et de la financiarisation ?
La financiarisation des entreprises est un
fait marquant de notre
économie. Elle se manifeste, entre autres, par une hausse
considérable
des actifs financiers. Cela conduit à ce que les revenus
financiers des
entreprises soient nettement plus dynamiques que les revenus issus de
leurs activités productives. Le problème est que
cette dérive dans la
financiarisation renforce la logique de rentabilité maximale
à court
terme au détriment des stratégies de long terme
favorables à l’emploi,
à la formation et à l’investissement
productif.
Ainsi, les dividendes versés aux actionnaires
évoluent sensiblement
plus vite que l’investissement productif. Depuis quelques
années, leur
montant dépasse même celui de
l’investissement. En 2007, le montant des
dividendes versés et l’investissement productif
réalisé par les
entreprises non financières étaient
respectivement de 227 milliards et
de 209 milliards d’euros. L’idée des
« trois tiers » ne
résout pas ces
problèmes, car elle ne traite pas le problème de
la financiarisation.
La question
clé : d’où viennent les
profits ?
On le voit, M. Sarkozy ne pose pas
la question de l’origine des
profits. Il veut seulement distribuer une partie des richesses
créées
par les travailleurs à ceux-ci, alors que la question
fondamentale doit
porter sur les conditions de création de ces
richesses : va-t-on
continuer le mode de développement des vingt-cinq
dernières années
fondé sur la dévalorisation du travail et la
dégradation de
l’écosystème ou, au contraire,
établir un nouveau type de développement
économique et social fondé sur la promotion du
travail et des capacités
humaines ? Il s’agit de changer à la fois
les conditions de création
des richesses et leur redistribution. Un aspect fondamental de cet
enjeu porte sur les droits des travailleurs pour intervenir sur les
choix de gestion des entreprises. L’idée des
« trois tiers » de
M. Sarkozy ferme la porte à ces enjeux fondamentaux.
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