Petits arrangements avec le capitalisme maladeLes pays les plus riches et les principales nations émergentes
se sont mis d’accord sur une déclaration et un plan d’action sans vraiment
toucher aux logiques économiques et financières.
Les chefs d’État du G20, dont sont membres les pays les plus puissants de la planète et les principales nations émergentes (1), se sont mis d’accord, samedi à Washington, sur une déclaration commune et sur un plan d’action destinés à faire face à la crise la plus grave qu’ait connue la planète depuis 1929. Si l’urgence et la gravité de la situation plaidaient quasiment à elles seules pour ce « sommet sur les marchés financiers et l’économie mondiale », le moins qu’on puisse dire est que le constat convenu ou les mesures consensuelles envisagées par les Vingt n’ouvrent pas de perspectives vraiment nouvelles. N’en déplaise au président français, Nicolas Sarkozy, qui est allé répétant, lors de sa conférence de presse, à l’issue de la réunion, dans le musée d’Architecture de Washington, qu’il s’agissait d’un « moment historique ». « défis du XXIe siècle » Le dispositif lancé par les Vingt est censé venir au chevet de la planète capitaliste malade dont il s’agissait ni plus ni moins de refonder les bases pour qu’elle réponde aux « défis du XXIe siècle », selon les termes du chef de l’État français. Le processus de réflexion et de travail adopté par les Vingt (voir ci-contre les éléments clés de la déclaration et du plan d’action du sommet) constitue d’abord un message à l’adresse des marchés. Et sans doute immédiatement, c’est-à-dire avant leur réouverture ce lundi matin, en Asie. Il fallait coûte que coûte leur montrer la détermination des grandes capitales à coordonner leurs efforts et à continuer à voler à leur secours, fût-ce au prix de plans de renflouements publics très coûteux des établissements bancaires. « Tout le monde a compris le besoin de venir avec une réponse crédible et forte », a indiqué ainsi le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, s’exprimant à l’issue de la réunion sur la même estrade que le président français. La détérioration de la situation économique apparaît chaque jour un peu plus marquée. Aux États-Unis un débat s’est instauré sur la nécessité de renflouer les « big three », les trois grands constructeurs automobiles au bord du dépôt de bilan, de la même manière que l’on a commencé à le faire avec les banques. La crise aggravée de ce secteur s’étend bien au-delà de la région de Detroit. La chancelière Angela Merkel est ainsi intervenue, depuis Washington, sur les médias germaniques, pour annoncer des mesures de soutien à la firme Opel (filiale allemande de General Motors) en perdition. Et on recevait aussi l’éclatante confirmation, vendredi aux États-Unis, que ces secteurs industriels « traditionnels » comme l’automobile étaient bien loin d’être les seuls compartiments de l’économie dite réelle à être touchés de plein fouet par la récession amorcée. Les groupes états-uniens spécialisés dans les nouvelles technologies (électronique, informatique, Internet) ont essuyé des reculs considérables de leurs ventes en octobre. Et le plongeon est si important que plusieurs dirigeants le comparent avec le brutal décrochage ressenti en l’an 2000. Des centaines de firmes avaient disparu dans la fameuse Silicon Valley, qui avait alors perdu un cinquième de ses emplois. Pour répondre à l’urgence, les Vingt ont finalement moins mis l’accent sur les mesures de régulation des marchés financiers que sur le besoin d’impulser des politiques de relance, « aux contenus forcément très différents en fonction de la situation de chaque pays », a plaidé José Manuel Barroso, en faisant remarquer que ceux qui bénéficiaient, par exemple, d’un plan d’aide du FMI « ne sauraient évidemment conduire des politiques expansives ». Autrement dit : c’est ceinture pour les pays les plus pauvres. Les Vingt n’ont pas lésiné sur les ressources du langage diplomatique pour chanter les louanges du marché, « seul vecteur de prospérité », tout en brossant le tableau « d’une stratégie » dévouée à empêcher la finance de sombrer, à terme, dans de nouveaux « excès ». « Transparence », impulsion de « pratiques saines en matière de gestion des risques », plus grande surveillance des banques, des agences de notation et même des « juridictions non coopératives » - traduisez : paradis fiscaux - sont proclamés. Les ministres des Finances sont chargés de plancher sur les recommandations du texte adopté (voir ci-contre) - plus petit dénominateur commun entre les intérêts et les positions souvent éloignés, voire contradictoires de Bruxelles, Paris, Berlin, Washington, Pékin, Brasilia ou New Dehli. Ils devront rendre leur copie avant un deuxième sommet, programmé fin mars ou début avril, vraisemblablement à Londres, la Grande-Bretagne présidant alors le G20. Objectif : esquisser plus concrètement quelque chose qui devrait commencer à ressembler à la forme révisée de l’architecture financière mondiale, une sorte de Bretton Woods 2. En référence au sommet qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avait instauré les règles monétaires et financières actuelles établissant la domination du dollar et les institutions internationales (FMI et Banque mondiale). une relance à la française Quant aux mesures les plus urgentes destinées à la stimulation de la croissance, elles restent - au moins dans l’esprit de Nicolas Sarkozy ou du président de la Commission européenne - marquées par la plus grande orthodoxie à l’égard des orientations libérales privilégiées en France et dans l’Union européenne (UE) depuis plusieurs années. Interrogé sur le contenu d’une relance à la française, le locataire de l’Élysée a plaidé en faveur d’une politique d’investissements de l’État qui serait financée, sans - accroître les déficits, par le non-remplacement de… 50 000 postes de fonctionnaires. Et Nicolas Sarkozy de mettre l’accent sur les exonérations de taxe professionnelle pour les nouveaux investissements privés, ou de défendre au passage les mesures prises par son gouvernement en juillet 2007 (baisses d’impôts pour les plus riches et exonération fiscale des heures supplémentaires). Sous prétexte, a-t-il déclaré sans rire, qu’elles auraient permis à la France de s’en sortir moins mal que ses partenaires en affichant… + 0,1 % de croissance au dernier trimestre. Quant à José Manuel Barroso, il a invoqué une application plus poussée des objectifs de Lisbonne pour relancer la croissance au niveau de l’UE. On sait combien ces consignes, adoptées lors d’un Conseil européen dans la capitale portugaise, en l’an 2000, et destinées à faire de l’UE la zone la plus compétitive de la planète d’ici à 2010, ont déjà servi de référence aux réformes libérales adoptées en divers endroits, destinées à flexibiliser l’emploi et donc à baisser le coût du travail. Ce qui a fait chuter le pouvoir d’achat. Et constitue donc l’une des… vraies causes structurelles de la crise actuelle. George W. Bush, dont la détermination à la fuite en avant libérale était beaucoup plus attendue, a insisté, pour sa part, sur la nécessité d’aller le plus vite possible vers l’accomplissement du cycle de Doha qui doit couronner la libéralisation du commerce international. Sans aucune résistance, la déclaration finale y fait fortement référence. (1) Les membres du G20 sont l’Allemagne, l’Afrique du Sud, l’Arabie saoudite, l’Argentine, l’Australie, le Brésil, le Canada, la Chine, la Corée du Sud, les États-Unis, la France, l’Inde, l’Indonésie, l’Italie, le Japon, le Mexique, le Royaume-Uni, la Russie, la Turquie et l’Union européenne. Étaient également représentés à Washington, sur invitation de la France, l’Espagne et les Pays-Bas. |