
Un autre monde frappe
à la porte du G 20
Sommet.
Les pays les plus puissants de la planète se retrouvent
aujourd’hui à
Londres pour tenter de rafistoler le capitalisme alors que les
défis
aigus qui surgissent dans la crise appellent un dépassement
du vieux
système.
Comment soigner une économie
mondiale malade, contaminée par une crise
systémique qui met donc en
cause les fondements même du capitalisme moderne ?
Les vingt pays les
plus puissants de la planète (les membres du G8 et les
grands pays
émergents, voir encadré) qui
s’étaient réunis une
première fois à
Washington le 15 novembre se retrouvent aujourd’hui
à Londres en
clamant leur volonté d’avancer des
décisions concrètes, coordonnées,
pour la relance de l’économie comme pour la
régulation financière. En
l’espace de six mois l’urgence des défis
à relever n’a fait que
s’accentuer. Toutes les institutions ont revu successivement
leurs
prévisions à la baisse et sont
désormais d’accord sur une plongée dans
la récession à l’échelle
planétaire. Pour la zone euro, l’Organisation
pour la coopération économique et le
développement (OCDE) prévoit
désormais - 4,1 % de croissance. Du jamais-vu
depuis 1945. Le rythme
des charrettes de licenciements
s’accélère partout et le flux vital du
crédit reste paralysé.
Face à l’ampleur des
défis posés, « la
cohérence des décisions et la
cohésion des Vingt » sont indispensables,
souligne-t-on dans
l’entourage de Nicolas Sarkozy, qui a menacé de
pratiquer la politique
de la chaise vide s’il n’y avait
« pas suffisamment de résultats
concrets ». D’autres paroles
« fortes » ne manquent pas.
« Il faut que
la planète entière se mobilise pour la
relance », affirme-t-on du côté
de Washington. « On va inventer des nouvelles
règles », clame-t-on à
Bruxelles. La rhétorique est inhabituelle. Les dispositions
déjà
avancées, les idées
généralement émises pour affronter les
défis posés
à l’humanité le sont beaucoup moins.
Elles visent toutes à tenter de
rafistoler le système (« refonder le
capitalisme », plastronne le
président français) tout en restant plus soumises
que jamais aux
critères des marchés financiers,
ceux-là même qui sont à
l’origine de
la débâcle d’aujourd’hui.
Barack Obama est arrivé hier soir à Londres
avec la volonté d’affirmer « un
nouveau leadership » des États-Unis.
Pas question de remettre en cause une organisation du monde,
fondée, de
fait, sur la domination conjointe du roi dollar et de l’US
army. Et on
saisit là toute la cohérence de la
proximité immédiate du sommet du G20
et de celui de l’OTAN qui aura lieu dans la foulée.
Et pourtant ce monde-là se
fissure. Les guerres épuisent l’empire.
Et la dette phénoménale accumulée par
Washington aux crochets du reste
de la planète suscite de plus en plus
d’inquiétudes. Au point que la
Chine, premier détenteur de bons du Trésor US,
avance ouvertement
l’idée d’une autre monnaie de
réserve internationale, fondée sur les
droits de tirage spéciaux du FMI. Illustration de la
montée en
puissance de Pékin, incontournable désormais avec
les autres
« émergents » dans les
réunions au sommet, l’irruption de ce
débat
souligne aussi combien le besoin d’une véritable
monnaie commune
mondiale qui ne soit plus le billet vert frappe à la porte
(lire notre
entretien avec Paul Boccara dans l’Humanité
de jeudi).
Et comment, à moins de sombrer
dans une bien étrange Obamania,
s’extasier de l’exemplarité des plans de
relance made in USA ? Le
dernier plan de sauvetage des banques du secrétaire au
Trésor, Timothy
Geithner, parie sur… la spéculation. Il entend en
effet rendre
attractifs les millions de titres pourris qui pèsent
toujours aussi
lourdement sur le bilan des banques US en les subventionnant
massivement. Dans l’espoir que des financiers de Wall Street,
à l’affût
de la bonne affaire, les rachètent à bon compte
(lire également dans l’Humanité
de ce jeudi notre éclairage sur le contenu du plan Geithner).
Autrement dit : moyennant quelques
arrangements à la marge, on
reprend les mêmes et on recommence. Alors que tout
commanderait au
contraire de s’émanciper des marchés
spéculatifs pour pouvoir mobiliser
enfin le crédit au service de l’emploi et de la
formation. Conformément
aux attentes qui se manifestent avec de plus en plus de force dans les
opinions publiques, parmi les syndicats. Un rapport du Bureau
International du travail estime à 50 millions le nombre de
chômeurs
supplémentaires sur la planète cette
année si l’on reste soumis au seul
jeu du marché du travail, et appelle à un
« pacte mondial pour
l’emploi ». Et dans ce contexte les
aspirations à la sécurisation des
parcours professionnels montent en France comme dans d’autres
pays.
La véritable audace face
à de tels défis serait d’avancer non
pas
des mesures de replâtrage du capitalisme mais des
remèdes bien plus
efficaces car capables d’impulser son dépassement
progressif. Il en va
ainsi des paradis fiscaux, si consubstantiels du système.
Les Vingt ont
amorcé une sorte de danse du scalp autour d’eux
dans l’espoir de
fournir au moins quelques gages à des opinions
très remontées. Certains
de ces « centres off shore non
coopératifs », comme il est convenu de
les appeler dans le communiqué final du G20 en
préparation, pourraient
même être inscrits sur une
« liste noire ». Mais quid des
autres et que
penser de la « levée du secret
bancaire » quand celle-ci reste
strictement limitée à des individus ou
à des sociétés qui font
« déjà
l’objet d’une
enquête » dans leur pays
d’origine ? Et quelle mesure
mettre en œuvre quand certains hauts lieux du capitalisme
financier,
comme ici même la City de Londres, portent toutes les
caractéristiques
des îlots
« paradisiaques » les plus
suspects. La véritable
témérité
recommanderait de soigner le mal à la racine en
maîtrisant les flux du
crédit afin de les orienter vers l’emploi et les
dépenses utiles à la
communauté humaine, tout en coupant par contre
l’alimentation des
circuits des « paradis » de la
spéculation sur lesquels sont installées
les multinationales et les grandes banques.
Les Vingt semblent affectés de la
même pusillanimité à
l’égard du
Fonds monétaire international. Alors qu’une
réforme profonde de
l’institution serait nécessaire, il
n’est que très peu question, pour
l’heure, de remettre en cause les conditions
d’attribution des aides,
de contester les privilèges du dollar ou même
cette minorité de blocage
dont disposent les États-Unis au sein de
l’institution. Bref de revoir
tout ce qui fait du FMI un instrument clé de la domination
de Wall
Street sur l’économie mondiale.
Dominique Strauss Kahn, le
président du Fonds, et la plupart des
dirigeants du G 20 revendiquent certes un nouveau rôle de
supervision
pour un FMI doté de davantage de moyens et appelé
à devenir une sorte
de garant suprême de « la
transparence » et du contrôle des
« organismes de notation »
chargés de l’évaluation des risques
financiers.
Mais plusieurs dirigeants membres du G20,
dont Barack Obama, ont
prévenu : ils n’iront pas plus loin. On
ne touchera pas à l’essentiel :
la « sphère
financière » doit être
maintenue la plus éloignée possible
du commun des salariés et des citoyens. Pourtant ce sont eux
qui
subissent les formidables détournements de fonds par la
spéculation, la
confiscation des ressources par des patrons prompts à se
saisir de
toutes les ficelles de l’industrie financière pour
s’assurer des
revenus astronomiques. Dotés de pouvoirs réels
d’intervention, ces
salariés citoyens seraient les seuls garants d’une
vraie régulation
fondée sur un contrôle et une transparence
effectifs. À condition
d’oser sortir enfin de l’âge de pierre de
la démocratie à l’entreprise.
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