Pourquoi les profs n’en peuvent plusÉducation . De la maternelle à l’université, l’ensemble du monde éducatif se mobilise
contre la politique du ministre Darcos. Un front uni qui témoigne d’un profond malaise.
Pour Xavier Darcos, la situation se complique dangereusement. Habitué à rembarrer sèchement les défilés des syndicats, le ministre de l’Éducation nationale aura, cette fois, du mal à faire comme si de rien n’était. Face à lui, la quasi-totalité des organisations enseignantes, du primaire (public et privé) et du secondaire, ainsi que le SNESup (premier dans l’enseignement supérieur), appellent aujourd’hui à la grève et à manifester. Un front uni d’une ampleur quasi inédite depuis 2007. Témoin de l’inexorable ras-le-bol qui grandit dans le monde éducatif. Un mois après la précédente journée d’action, qui avait vu défiler 80 000 personnes dans toute la France, la mobilisation de ce jour devrait atteindre des sommets. Le SNUipp-FSU, principal syndicat des écoles, prévoit près de 70 % de grévistes dans le primaire. Avec des pointes de 80 % à 85 % dans une vingtaine de départements. « Il faut remonter à mai 2003 et aux actions contre les retraites pour atteindre pareil taux », assure Gilles Moindrot, le secrétaire général. Dans les collèges et lycées, les syndicats s’attendent à un mouvement moins vaste. Même si la grève sera, là aussi, « largement majoritaire », selon l’UNSA éducation. En août dernier, après un printemps socialement mouvementé, Xavier Darcos avait promis que l’année scolaire 2008-2009 « serait celle des enseignants ». Vaste blague ! Trois mois plus tard, le fossé entre la Rue de Grenelle et les professeurs n’a jamais été aussi large. Et les raisons de la colère jamais aussi nombreuses. « Il y a, je crois, une vraie révolte des enseignants qui sont inquiets pour l’avenir des élèves et de l’école, estime Gilles Moindrot. Face à l’accumulation de réformes assénées sans concertation, ils disent "stop’’, la ligne rouge est franchie. » Tour d’horizon de ces sujets qui fâchent. La saignée des moyens continue Véritable fil rouge de la contestation enseignante, la baisse des effectifs reste vertigineuse. Commencées en 2002, sous le gouvernement Raffarin, avec la mise à mort des emplois-jeunes, les suppressions de postes n’ont eu de cesse de s’accélérer ces dernières années : 8 700 en 2007, 11 200 en 2008, 13 500 prévues pour 2009… Les années de vaches maigres se suivent et se ressemblent. Tout comme le discours ministériel, qui ne cesse de répéter, contre toute évidence, que ces coupes claires sont gérées « sans pénaliser le système éducatif », voire en « l’améliorant ». Ce déni répété à longueur de plateau télé ulcère bon nombre d’enseignants. Eux rêvent d’effectifs allégés et de dédoublement de classes. Ils ne peuvent que constater les inquiétantes statistiques démographiques à venir. « À la rentrée 2009, nous aurons 15 400 élèves supplémentaires dans le primaire, précise Gilles Moindrot. Or nous devrions perdre 6 000 postes. » La réforme du primaire ne passe pas En vigueur depuis septembre, elle cristallise le mécontentement actuel. De l’avis général, les nouveaux programmes, axés sur les « fondamentaux », alourdissent les journées, alors que, dans le même temps, le gouvernement a décidé de raccourcir la durée d’enseignement en supprimant le samedi matin. Conjugué aux suppressions de postes, qui surchargent certaines classes, le cocktail est explosif. « C’est devenu mission impossible », témoigne une professeur des écoles de la région parisienne. L’organisation chaotique des deux heures de soutien scolaire hebdomadaires, glissées pendant les heures de repas ou après les cours, est venue allonger les journées des enseignants sans aucune contrepartie financière. Surtout, nombreux sont ceux qui doutent de l’efficacité du dispositif. « Cela peut aider ponctuellement tel ou tel élève, assure notre professeur des écoles. Mais pour ceux qui ont de profondes difficultés, ce n’est pas suffisant. » Menace sur les RASED et la maternelle Dans ce contexte tendu, Xavier Darcos a annoncé sa volonté de supprimer 3 000 postes au sein des réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED). Cette annonce hautement symbolique a choqué le corps enseignant. « La plus grande souffrance d’un professeur est de ne pas parvenir à aider un élève qui bute sur des savoirs, explique Gilles Moindrot. Et que fait le gouvernement ? Il s’attaque au dispositif destiné justement à venir en aide à ces élèves en difficulté… » On ne peut pas faire plus contradictoire. La même incompréhension domine quant à la scolarisation des enfants entre deux et trois ans. Sans être parfaite, celle-ci a démontré qu’elle favorisait la réussite scolaire en primaire. Résultat ? La Rue de Grenelle songe à la supprimer. Le « mépris » du ministère Le mot revient en boucle dans la bouche des syndicats d’enseignants. Il faut dire que Xavier Darcos s’est fait le spécialiste des petites phrases assassines. Mais au-delà de ses sorties provoc, c’est surtout l’absence de dialogue social qui pèse lourd. « À la SNCF, la direction et les syndicats ne s’entendent pas sur tout, mais il y a des négociations, s’agace Gilles Moindrot. Nous, rien, aucune proposition ! » C’est ce même autisme qui préside à l’élaboration de la réforme du lycée, et notamment de la seconde, qui doit entrer en vigueur en septembre prochain. Samedi dernier, Xavier Darcos avait organisé une rencontre avec 600 lycéens pour dialoguer. Cela s’est fini sous les huées. Et la désagréable impression, pour la plupart des jeunes, que tout était « bouclé à l’avance ». Le supérieur s’en mêle Sur les bancs des facs et dans les labos aussi, ça s’agite. « Le gouvernement avance très rapidement pour mettre à terre le système - français de recherche et d’innovation », assène le SNCS-FSU. Résultat, les chercheurs et les enseignants-chercheurs se joindront donc à leurs collègues du primaire et du secondaire, aujourd’hui, dans les cortèges. En ligne de mire : le « dépeçage » du CNRS, bateau amiral de la recherche publique, et le « pilotage » accru du pouvoir politique sur les labos, via l’Agence nationale de la recherche (ANR), par qui transitent de plus en plus de moyens. Comme ils l’ont fait au début de l’été, les chercheurs ont l’intention d’empêcher la tenue du conseil d’administration du CNRS, qui doit se tenir jeudi prochain. Laurent Mouloud avec Vincent Defait |