
Principes du communisme
Friedrich Engels
1847
[L'ouvrage d'Engels les Principes du communisme est un projet
préliminaire du programme de la Ligue des communistes. Le IIe Congrès
de la Ligue (29 novembre-8 décembre 1847) confia à Marx et Engels
l'élaboration de son programme sous forme d'un manifeste. Pendant leur
travail sur le Manifeste du Parti communiste, les auteurs y inclurent
certaines thèses exposées dans les Principes du communisme. (N.R.)]
Rédigé par Engels fin octobre-novembre 1847
Paru pour la première fois en brochure, en 1914
Pour la préparation de la présente édition on a utilisé la traduction
(25e question exceptée) in "Textes" d'Engels publiés par les Editions
sociales, Paris 1968
I. QU'EST-CE QUE LE COMMUNISME?
Le communisme est l'enseignement des conditions de la libération du prolétariat.
II. QU'EST-CE QUE LE PROLETARIAT?
Le prolétariat est la classe de la société qui tire sa
subsistance exclusivement de la vente de son travail, et non de
l'intérêt d'un capital quelconque, dont les conditions d'existence et
l'existence même dépendent de la demande de travail, par conséquent de
la succession des périodes de crise et de prospérité industrielle, des
oscillations d'une concurrence sans frein. Le prolétariat, ou la classe
des ouvriers, est, en un mot, la classe laborieuse de l'époque actuelle.
III. N'Y A-T-IL DONC PAS EU DE TOUT TEMPS DES PROLETAIRES?
Non. Il y a toujours eu des classes pauvres et laborieuses, et les
classes laborieuses étaient la plupart du temps pauvres. Mais des
pauvres, des ouvriers vivent dans les conditions que nous venons
d'indiquer, donc des prolétaires, il n y en a pas toujours eu, pas plus
que la concurrence n'a toujours été libre et sans frein.
IV. COMMENT EST APPARU LE PROLETARIAT?
Le prolétariat est apparu à la suite de la révolution industrielle, qui
s'est produite en Angleterre au cours de la seconde moitié du dernier
siècle et qui s'est répétée depuis dans tous les pays civilisés du
monde. Cette révolution industrielle a été provoquée par l'invention de
la machine à vapeur, des différentes machines à filer, du métier à
tisser mécanique et de toute une série d'autres appareils mécaniques.
Ces machines, qui étaient chères et que seuls, par conséquent, les gros
capitalistes pouvaient se procurer, transformèrent complètement tout
l'ancien mode de production et éliminèrent les anciens artisans, du
fait qu'elles fabriquaient les marchandises mieux et à meilleur marché
que les artisans ne pouvaient le faire avec leurs rouets et leurs
instruments grossiers. C'est ce qui explique pourquoi l'introduction
des machines mit complètement l'industrie aux mains des gros
capitalistes et enleva toute valeur à la petite propriété artisanale
(instruments, métiers, etc.), de sorte que les capitalistes eurent
bientôt tout entre leurs mains et que les ouvriers n'eurent plus rien.
Le système de la fabrique fut d'abord introduit dans l'industrie de
l'habillement. Puis la première impulsion une fois donnée, ce système
s'étendit très rapidement à toutes les autres branches d'industrie,
notamment à l'imprimerie, à la poterie, à la métallurgie. Le travail
fut de plus en plus réparti entre les différents ouvriers, de telle
sorte que l'ouvrier, qui faisait jusqu'alors un travail entier, ne fit
plus désormais qu'une partie de ce travail. Grâce à cette division du
travail, les produits purent être fabriqués plus rapidement, par
conséquent à meilleur marché. Elle réduisit l'activité de chaque
ouvrier à un geste mécanique très simple, constamment répété, qui
pouvait être fait non seulement aussi bien, mais même mieux par une
machine. Toutes les branches de la production tombèrent l'une après
l'autre sous la domination du machinisme et de la grande industrie,
tout comme le tissage et le filage. Le résultat fut qu'elles tombèrent
complètement entre les mains des gros capitalistes, et que les ouvriers
y perdirent ce qui leur restait encore d'indépendance. Peu à peu, outre
la manufacture proprement dite, l'industrie artisanale tomba de plus en
plus sous la domination de la grande industrie, du fait qu'ici aussi de
gros capitalistes, en installant de grands ateliers, où les frais
généraux étaient moindres et où le travail pouvait être également
divisé, éliminèrent peu a peu les petits producteurs indépendants.
C'est ce qui explique pourquoi, dans les pays civilisés, presque toutes
les branches de la production ont été incorporées dans le système de la
grande industrie et pourquoi, dans toutes les branches d'industrie, la
production artisanale et la production manufacturière sont éliminées
par la grande industrie. C'est ce qui explique également la ruine, de
jour en jour plus prononcée, de l'ancienne classe moyenne, artisanale,
la transformation complète de la situation des ouvriers et la
constitution de deux nouvelles classes, qui englobent peu à peu toutes
les autres, à savoir:
l) la classe des gros capitalistes, qui sont déjà, dans tous les
pays civilisés, en possession exclusive de tous les moyens d'existence
et des matières premières et instruments (machines, fabriques)
nécessaires à la production des moyens d'existence—c'est la classe des
bourgeois, ou bourgeoisie;
2) la classe de ceux qui ne possèdent rien, et qui sont obligés de
vendre leur travail aux bourgeois pour recevoir d'eux les moyens de
subsistance nécessaires à leur entretien—c'est la classe des
prolétaires, ou prolétariat.
V. DANS QUELLES CONDITIONS SE REALISE CETTE VENTE DU TRAVAIL DES PROLETAIRES A LA BOURGEOISIE ?
Le travail est une marchandise comme une autre, et son prix est, par
conséquent, fixé exactement d'après les mêmes lois que celui de toute
autre marchandise. Le prix d'une marchandise, sous le règne de la
grande industrie, ou de la libre concurrence—ce qui revient au même
comme nous aurons l'occasion de le voir—est en moyenne toujours égal au
coût de production de cette marchandise. Le prix du travail est donc,
lui aussi, égal au coût de production du travail. Mais le coût de
production du travail consiste précisément dans la quantité de moyens
de subsistance nécessaires pour mettre l'ouvrier en état de continuer à
travailler et ne pas laisser mourir la classe ouvrière. L'ouvrier ne
recevra donc, pour son travail, que le minimum nécessaire dans ce but.
Le prix du travail, ou le salaire, sera donc le minimum nécessaire à
l'entretien de la vie. Comme les affaires sont tantôt bonnes, tantôt
mauvaises, il recevra tantôt plus, tantôt moins, tout comme le
fabricant recevra tantôt plus, tantôt moins pour ses marchandises.
Mais, de même que le fabricant, dans la moyenne des bonnes et des
mauvaises affaires, ne reçoit pour ses marchandises ni plus ni moins
que leur coût de production, de même l'ouvrier ne recevra, en moyenne,
ni plus ni moins que ce minimum. Cette loi économique du salaire est
appliquée d'autant plus sévèrement que la grande industrie pénètre plus
fortement dans toutes les branches de la production.
VI. QUELLES CLASSES LABORIEUSES Y AVAIT-IL AVANT LA REVOLUTION INDUSTRIELLE?
Les classes laborieuses ont, selon les différentes phases de
développement de la société, vécu dans des conditions différentes et
occupé des positions différentes vis-à-vis des classes possédantes et
dominantes. Dans l'antiquité, les travailleurs étaient les esclaves des
possédants, comme ils le sont encore dans un grand nombre de pays
arriérés et même dans la partie méridionale des Etats-Unis d'Amérique.
Au moyen âge, ils étaient les serfs de l'aristocratie foncière, comme
ils le sont encore en Hongrie, en Pologne et en Russie. Au moyen âge et
jusqu'à la révolution industrielle, il y avait, en outre, dans les
villes, des compagnons, qui travaillaient au service d'artisans
petits-bourgeois et, peu à peu, au fur et à mesure du développement de
la manufacture, apparurent les ouvriers de manufacture qui étaient déjà
occupés par de plus grands capitalistes.
VI. PAR QUOI L'OUVRIER SE DISTINGUE-T-IL DE L'ESCLAVE?
L'esclave est vendu une fois pour toutes. L'ouvrier doit se vendre
chaque jour et même chaque heure. L'esclave isolé est propriété de son
maître et il a, du fait même de l'intérêt de son maître, une existence
assurée, si misérable qu'elle puisse être. Le prolétaire isolé est
propriété, pour ainsi dire, de toute la classe bourgeoise; on ne lui
achète son travail que quand on en a besoin: il n'a donc pas
d'existence assurée. Cette existence n'est assurée qu'à la classe
ouvrière tout entière, en tant que classe. L'esclavage est en dehors de
la concurrence. Le prolétaire est en plein dans la concurrence et en
subit toutes les oscillations. L'esclave est considéré comme une chose,
non pas comme un membre de la société civile. Le prolétaire est reconnu
en tant que personne, en tant que membre de la société civile.
L'esclave peut donc avoir une existence meilleure que le prolétaire,
mais ce dernier appartient à une étape supérieure du développement de
la société, et il se trouve lui-même à un niveau plus élevé que
l'esclave. Ce dernier se libère en supprimant, seulement de tous les
rapports de la propriété privée, le rapport de l'esclavage, grâce à
quoi il devient seulement un prolétaire. Le prolétaire, lui, ne peut se
libérer qu'en supprimant la propriété privée elle-même.
VIII. PAR QUOI LE PROLETAIRE SE DISTINGUE-T-IL DU SERF?
Le serf a la propriété et la jouissance d'un instrument de production,
d'un morceau de terre, contre remise d'une partie de son produit ou en
échange de certains travaux. Le prolétaire travaille avec des moyens de
production appartenant à une autre personne, pour le compte de cette
autre personne et contre réception d'une partie du produit. Le serf
donne, le prolétaire reçoit. Le serf a une existence assurée, le
prolétaire n'en a pas. Le serf se trouve en dehors de la concurrence,
le prolétaire est placé dans les conditions de la concurrence. Le serf
se libère, soit en se réfugiant dans les villes et en y devenant
artisan, soit en donnant à son maître de l'argent au lieu de travail et
de produits, et en devenant un fermier libre, soit en chassant son
seigneur féodal et en devenant lui-même propriétaire, bref, en entrant
d'une façon ou de l'autre dans la classe possédante, et dans la
concurrence. Le prolétaire se libère en supprimant la concurrence
elle-même, la propriété privée et toutes les différences de classe.
IX. PAR QUOI LE PROLETAIRE SE DISTINGUE-T-IL DE L'ARTISAN
[Le manuscrit d'Engels réserve en blanc la place pour cette réponse. (N.R.)]?
X. PAR QUOI LE PROLETAIRE SE DISTINGUE-T-IL DE L'OUVRIER DE MANUFACTURE?
L'ouvrier de manufacture du XVIe au XVIIIe siècle avait encore presque
partout en sa possession un instrument de travail: son métier à tisser,
son rouet pour sa famille, un petit champ qu'il cultivait pendant ses
heures de loisir. Le prolétaire n'a rien de tout cela. L'ouvrier de
manufacture vit presque toujours à la campagne et entretient des
rapports plus ou moins patriarcaux avec son propriétaire ou son
employeur. Le prolétaire vit dans les grandes villes et n'a avec son
employeur qu'un simple rapport d'argent. L'ouvrier de manufacture est
arraché par la grande industrie à ses rapports patriarcaux, perd la
petite propriété qui lui restait encore et c'est alors qu'il devient un
prolétaire.
XI. QUELLES FURENT LES CONSEQUENCES DIRECTES DE LA REVOLUTION
INDUSTRIELLE ET DE LA DIVISION DE LA SOCIETE EN BOURGEOIS ET
PROLETAIRES?
Premièrement, le vieux système de la manufacture ou de l'industrie
reposant sur le travail manuel fut complètement détruit, par suite de
la diminution des prix des produits industriels réalisée dans tous les
pays à la suite de l'introduction du machinisme. Tous les pays
semi-barbares, qui étaient restés jusque-là plus ou moins en dehors du
développement historique et dont l'industrie avait reposé sur le
système de la manufacture, furent violemment arrachés à leur isolement.
Ils achetèrent les marchandises anglaises à bon marche et laissèrent
mourir de faim leurs propres ouvriers de manufacture. C'est ainsi que
des pays qui n'avaient réalisé aucun progrès depuis des siècles, tels
que l'Inde, furent complètement révolutionnés et que la Chine elle-même
va maintenant au-devant d'une révolution. L'invention d'une nouvelle
machine en Angleterre peut avoir pour résultat de condamner à la
famine, en l'espace de quelques années, des millions d'ouvriers
chinois. De cette manière, la grande industrie a relié les uns aux
autres tous les peuples de la terre, transformé tous les marchés locaux
en un vaste marché mondial, préparé partout le terrain au progrès et à
la civilisation et fait en sorte que tout ce qui se passe dans les pays
civilisés doit nécessairement exercer ses répercussions sur tous les
autres pays; de sorte que si, maintenant, les ouvriers se libèrent en
Angleterre ou en France, cela doit entraîner comme conséquence dans
tous les autres pays des révolutions qui, tôt ou tard, aboutiront, là
aussi, à la libération des ouvriers.
Deuxièmement, la révolution industrielle, partout où la grande
industrie a remplacé la production manufacturière, a eu pour résultat
un développement extraordinaire de la bourgeoisie, de ses richesses et
de sa puissance, et a fait d'elle la première classe de la société. En
conséquence, partout où cela s'est produit, la bourgeoisie s'est
emparée du pouvoir politique et a évincé les classes jusque-là
dominantes: l'aristocratie et les maîtres de corporations, ainsi que la
monarchie absolue qui les représentait toutes deux. La bourgeoisie
anéantit la puissance de l'aristocratie, de la noblesse, en supprimant
les majorats, c'est-à-dire l'inaliénabilité de la propriété foncière,
ainsi que tous les privilèges féodaux. Elle détruisit la grande
puissance des maîtres de jurande, en supprimant toutes les corporations
et tous les privilèges corporatifs. Elle leur substitua la libre
concurrence, c'est-à-dire un état de la société où chacun a le droit
d'exercer la branche d'activité qui lui plaît et où rien ne peut
l'arrêter dans cette activité que l'absence du capital nécessaire.
L'introduction de la libre concurrence est, par conséquent, la
proclamation publique que, désormais, les membres de la société ne sont
inégaux que dans la mesure où leurs capitaux sont inégaux, que le
capital est la puissance décisive et qu'ainsi les capitalistes, les
bourgeois, sont devenus la première classe de la société. Mais la libre
concurrence est indispensable, au début, au développement de la grande
industrie, parce qu'elle est le seul régime qui permette à la grande
industrie de croître. Après avoir ainsi anéanti la puissance sociale de
la noblesse et de la corporation, la bourgeoisie anéantit également
leur puissance politique. Devenue la première classe au point de vue
économique, elle se proclame également la première classe au point de
vue politique. Elle y parvient au moyen de l'introduction du système
représentatif, qui repose sur l'égalité bourgeoise devant la loi et la
reconnaissance légale de la libre concurrence, et qui fut établi dans
les pays d'Europe sous la forme de la monarchie constitutionnelle. Dans
ces monarchies constitutionnelles n'ont le droit de vote que ceux qui
possèdent un certain capital, par conséquent seulement les bourgeois.
Les électeurs bourgeois élisent des députés bourgeois et ces derniers,
usant du droit de refuser les impôts, élisent à leur tour un
gouvernement bourgeois.
Troisièmement, la révolution industrielle a partout provoqué le
développement du prolétariat dans la mesure même où elle permettait le
développement de la bourgeoisie elle-même. Au fur et à mesure que les
bourgeois s'enrichissaient le nombre des prolétaires augmentait, car,
étant donné que les prolétaires ne peuvent être occupés que par le
capital et que le capital ne peut s'accroître qu'en occupant des
ouvriers, il en résulte que l'augmentation du prolétariat va exactement
de pair avec l'augmentation du capital. La révolution industrielle a
également pour résultat de grouper les bourgeois comme les prolétaires
dans de grandes agglomérations, où l'industrie est pratiquée avec le
plus d'avantages, et de donner au prolétariat, par cette concentration
des grandes masses dans un même espace, la conscience de sa force.
D'autre part, plus la. révolution industrielle se développe, plus on
invente de nouvelles machines qui éliminent le travail manuel, plus la
grande industrie a tendance, comme nous l'avons déjà dit, à abaisser le
salaire à son minimum, rendant ainsi la situation du prolétariat de
plus en plus précaire. La révolution industrielle prépare ainsi, du
fait du mécontentement croissant du prolétariat, d'une part, et du fait
du développement de sa puissance, d'autre part, une révolution sociale
que conduira le prolétariat.
XII. QUELLES FURENT LES AUTRES CONSEQUENCES DE LA REVOLUTION INDUSTRIELLE?
La grande industrie créa, avec la machine à vapeur et autres machines,
les moyens d'augmenter rapidement, à peu de frais et jusqu'à l'infini
la production industrielle. La libre concurrence imposée par cette
grande industrie prit rapidement, à cause de cette facilité de la
production, un caractère extrêmement violent. Un nombre considérable de
capitalistes se jetèrent sur l'industrie, et bientôt on produisit plus
qu'on ne pouvait consommer. La conséquence fut que les marchandises
fabriquées ne trouvèrent pas preneur et que survint ce qu'on appelle
une crise commerciale. Les usines durent arrêter le travail; les
fabricants firent faillite et les ouvriers furent condamnés à la
famine. Il en résulta partout une grande misère. Au bout de quelque
temps, les produits superflus vendus, les usines commencèrent de
nouveau à travailler, les salaires augmentèrent et, peu à peu, les
affaires marchèrent mieux que jamais. Mais pas pour longtemps, car, de
nouveau, on produisit trop de marchandises et une nouvelle crise se
produisit, qui prit exactement le même cours que la précédente. C'est
ainsi que, depuis le début de ce siècle, l'état de l'industrie a
constamment oscillé entre des périodes de prospérité et des périodes de
crise, et presque régulièrement, tous les cinq ou sept ans, une crise
semblable s'est produite, entraînant chaque fois une grande misère pour
les ouvriers, une agitation révolutionnaire générale, et un extrême
danger pour tout le régime existant.
XIII. QUELLES SONT LES CONSEQUENCES DE CES CRISES COMMERCIALES SE REPRODUISANT A INTERVALLES REGULIERS?
La première, c'est que la grande industrie, quoiqu'elle ait elle-même,
au cours de sa première période de développement, créé la libre
concurrence, ne s'accommode déjà plus maintenant de la libre
concurrence; que la concurrence et, d'une façon générale, l'exercice de
la production industrielle par des personnes isolées sont devenus pour
elle une entrave qu'elle doit rompre et qu'elle rompra; que la grande
industrie, tant qu'elle sera exercée sur la base actuelle, ne peut
subsister sans conduire, tous les cinq ou sept ans, à un chaos général,
chaos qui met chaque fois en danger toute la civilisation, et non
seulement précipite dans la misère les prolétaires, mais encore ruine
une grande quantité de bourgeois; que, par conséquent, la grande
industrie ou bien se détruira elle-même, ce qui est une impossibilité
absolue, ou bien aboutira à une organisation, complètement nouvelle de
la société, dans laquelle la production industrielle ne sera plus
dirigée par quelques fabricants se faisant concurrence les uns aux
autres, mais par la société tout entière, d'après un plan déterminé et
conformément aux besoins de tous les membres de la société.
Deuxièmement, la grande industrie et l'extension de la production à
l'infini qu'elle rend possible permettent l'avènement d'un régime
social dans lequel on produira une telle quantité de moyens de
subsistance que chaque membre de la société aura désormais la
possibilité de développer et d'employer librement ses forces et ses
facultés particulières; de telle sorte que cette même propriété de la
grande industrie qui, dans la société actuelle, crée la misère et
toutes les crises commerciales, supprimera dans une autre organisation
sociale cette misère et ces crises.
Il est donc clairement prouvé:
l) qu'aujourd'hui tous ces maux n'ont leur cause que dans un ordre
social qui ne répond plus aux nécessités;
2) que les moyens existent dès maintenant de supprimer
complètement ces maux par la construction d'un nouvel ordre
social.
XIV. QUEL DOIT ETRE CE NOUVEL ORDRE SOCIAL?
Il devra tout d'abord enlever l'exercice de l'industrie et de toutes
les branches de la production, en général, aux individus isolés, se
faisant concurrence les uns aux autres, pour les remettre à la société
tout entière—ce qui signifie qu'elles seront gérées pour le compte
commun, d'après un plan commun et avec la participation de tous les
membres de la société. Il supprimera, par conséquent, la concurrence et
lui substituera l'association. Etant donné d'autre part que l'exercice
de l'industrie par des individus isolés implique nécessairement
l'existence de la propriété privée et que la concurrence n'est pas
autre chose que ce mode d'activité de l'industrie où un certain nombre
de personnes privées la dirigent, la propriété privée est inséparable
de l'exercice de l'industrie par des individus isolés, et de la
concurrence. La propriété privée devra donc être également supprimée et
remplacée par l'utilisation collective de tous les moyens de production
et la répartition de tous les produits d'un commun accord, ce qu'on
appelle la communauté des biens. La suppression de la propriété privée
est même le résumé le plus bref et le plus caractéristique de cette
transformation de toute la société que rend nécessaire le développement
de l'industrie. Pour cette raison, elle constitue, à juste titre, la
principale revendication des communistes.
XV. LA SUPPRESSION DE LA PROPIETE PRIVEE N'ETAIT DONC PAS POSSIBLE AUTREFOIS?
Non. Toute transformation de l'ordre social, tout changement dans les
rapports de propriété, sont la conséquence nécessaire de l'apparition
de nouvelles forces productives ne correspondant plus aux anciens
rapports de propriété. La propriété privée elle-même est apparue de
cette façon. Car la propriété privée n'a pas toujours existé. Lorsque,
à la fin du moyen âge, un nouveau mode de production est apparu avec la
manufacture, mode de production en contradiction avec la propriété
féodale et corporative de l'époque, cette production manufacturière, ne
correspondant plus aux anciens rapports de propriété, donna naissance à
une nouvelle forme de propriété: la propriété privée. En effet, pour la
manufacture et pour la première période du développement de la grande
industrie, il n'y avait pas d'autre forme de propriété possible que la
propriété privée, pas d'autre forme de société possible que la société
basée sur la propriété privée. Tant qu'on ne peut pas produire une
quantité suffisante de produits pour que non seulement il y en ait
assez pour tous mais qu'il en reste encore un certain excédent pour
l'augmentation du capital social et pour le développement des forces
productives, il doit nécessairement y avoir une classe dominante,
disposant des forces productives de la société, et une classe pauvre,
opprimée. La constitution et le caractère de ces classes dépendent
chaque fois du degré de développement de la production. La société du
moyen âge, qui repose sur la culture de la terre, nous donne le
seigneur féodal et le serf; les villes de la fin du moyen âge nous
donnent le maître artisan, le compagnon et le journalier; le
dix-septième siècle, le propriétaire de la manufacture et l'ouvrier; le
dix-neuvième siècle, le grand industriel et le prolétaire. Il est clair
que jusqu'à présent, les forces productives n'étaient pas suffisamment
développées pour produire assez pour tous et pour que la propriété
privée soit devenue un poids, un obstacle à leur développement. Mais
aujourd'hui:
l) où par suite du développement de la grande industrie, il s'est
constitué des capitaux et des forces productives d'une ampleur encore
inconnue jusqu'ici, et où les moyens existent d'augmenter rapidement
jusqu'à l'infini ces forces productives;
2) où ces forces productives sont concentrées dans les mains d'un
petit nombre de bourgeois, tandis que la grande masse du peuple est de
plus en plus rejetée dans le prolétariat et que sa situation devient
plus misérable et plus insupportable à mesure que les richesses de
bourgeois augmentent;
3) où ces forces productives puissantes, se multipliant avec une
telle facilité, ont tellement dépassé le cadre de la propriété privée
et du régime bourgeois qu'elles provoquent a chaque instant les
troubles les plus considérables dans l'ordre social;
—aujourd'hui donc, la suppression de la
propriété privée est devenue non seulement
possible, mais même absolument nécessaire.
XVI. LA SUPPRESSION DE LA PROPRIETE PRIVEE EST-ELLE POSSIBLE PAR LA VOIE PACIFIQUE?
Il serait souhaitable qu'il pût en être ainsi, et les communistes
seraient certainement les derniers à s'en plaindre. Les communistes
savent trop bien que toutes les conspirations sont, non seulement
inutiles, mais même nuisibles. Ils savent trop bien que les révolutions
ne se font pas arbitrairement et par décret, mais qu'elles furent
partout et toujours la conséquence nécessaire de circonstances
absolument indépendantes de la volonté et de la direction de partis
déterminés et de classes entières. Mais ils voient également que le
développement du prolétariat se heurte dans presque tous les pays
civilisés à une répression brutale, et qu'ainsi les adversaires des
communistes travaillent eux-mêmes de toutes leurs forces pour la
révolution. Si tout cela pousse finalement le prolétariat opprimé à la
révolution, nous, communistes, nous défendrons alors par l'action,
aussi fermement que nous le faisons maintenant par la parole, la cause
des prolétaires.
XVII. LA SUPPRESSION DE LA PROPRIETE PRIVEE EST-ELLE POSSIBLE D'UN SEUL COUP?
Non, pas plus qu'on ne peut accroître d'un seul coup les forces
productives déjà existantes dans une mesure telle qu'on puisse établir
une économie collective du jour au lendemain. La révolution
prolétarienne, dont tout indique qu'elle approche, ne pourra par
conséquent que transformer peu à peu la société actuelle et ne pourra
supprimer complètement la propriété privée que quand on aura créé la
quantité nécessaire de moyens de production.
XVIII. QUEL COURS PRENDRA CETTE REVOLUTION?
Elle établira tout d'abord un régime démocratique et, par là même,
directement ou indirectement, la domination politique du prolétariat.
Directement en Angleterre, où les prolétaires constituent déjà la
majorité du peuple. Indirectement en France et en Allemagne, où la
majorité du peuple est composée non seulement de prolétaires, mais
aussi de petits paysans et de petits bourgeois qui ne sont encore qu'en
voie de prolétarisation, qui dépendent, en ce qui concerne la
satisfaction de leurs intérêts politiques, de plus en plus du
prolétariat, et qui devront, par conséquent, se rallier rapidement à
ses revendications. Cela nécessitera peut-être une nouvelle lutte, mais
qui ne peut se terminer que par la victoire du prolétariat.
La démocratie ne serait d'aucune utilité pour le prolétariat s'il ne
l'utilisait pas immédiatement pour prendre des mesures étendues
comportant une atteinte directe à la propriété privée et assurant
l'existence du prolétariat. Les plus importantes de ces mesures, telles
qu'elles découlent nécessairement des conditions présentes, sont les
suivantes:
1) limitation de la propriété privée au moyen d'impôts progressifs,
de forts impôts sur les successions, suppressions du droit de
succession en ligne collatérale (frères, neveux, etc., etc., ),
emprunts forcés, etc.;
2) expropriation progressive des propriétaires fonciers, des
industriels, des propriétaires de chemins de fer et armateurs, en
partie au moyen de la concurrence de l'industrie d'Etat, en partie
directement contre indemnité en assignats;
3) confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles insurgés contre la majorité du peuple;
4) organisation du travail ou emploi des ouvriers dans des domaines,
fabriques et ateliers nationaux, ce qui supprimera la concurrence des
ouvriers entre eux et obligera ceux des industriels qui subsisteront
encore à payer le même haut salaire que l'Etat;
5) obligation au travail pour tous les membres de la société jusqu'à
la suppression complète de la propriété privée; constitution d'armées
industrielles, particulièrement pour l'agriculture;
6) centralisation dans les mains de l'Etat du système du crédit, du
commerce, de l'argent, au moyen de la création d'une banque nationale,
avec un capital d'Etat, et suppression de toutes les banques privées;
7) multiplication des fabriques nationales, des ateliers, chemins de
fer, navires, défrichement de toutes les terres et amélioration des
terres déjà cultivées au fur et à mesure de l'augmentation des capitaux
et du nombre des travailleurs dont dispose le pays;
8) éducation de tous les enfants à partir du moment où ils peuvent
se passer des soins maternels, dans des institutions nationales et aux
frais de la nation. (Education et travail industriel);
9) construction de grands palais sur les domaines nationaux pour
servir d'habitation à des communautés de citoyens occupés dans
l'industrie ou l'agriculture, et unissant les avantages de la vie
citadine a ceux de la vie à la campagne, sans avoir leurs inconvénients;
10) destruction de toutes les habitations et quartiers insalubres et mal construits;
11) droit de succession égal aux enfants légitimes et non légitimes;
12) concentration de tous les moyens de transports dans les mains de l'Etat.
Toutes ces mesures ne pourront naturellement pas être appliquées
d'un seul coup. Mais chacune entraîne nécessairement la suivante. Une
fois portée la première atteinte radicale à la propriété privée, le
prolétariat se verra obligé d'aller toujours de l'avant et de
concentrer de plus en plus dans les mains de l'Etat tout le capital,
l'agriculture et l'industrie, les transports et les échanges. C'est le
but que poursuivent toutes ces mesures. Elles seront applicables et
obtiendront leur effet centralisateur au fur et à mesure de
l'accroissement des forces productives du pays grâce au travail du
prolétariat.
Enfin, quand tout le capital, toute la production et tous les
échanges seront concentrés dans les mains de l'Etat, la propriété
privée tombera d'elle-même, l'argent deviendra superflu; et la
production sera augmentée et les hommes transformés à tel point qu'on
pourra également supprimer les derniers rapports de l'ancienne société.
XIX. CETTE REVOLUTION SE FERA-T-ELLE DANS UN SEUL PAYS ?
Non. La grande industrie, en créant le marché mondial, a déjà rapproché
si étroitement les uns des autres les peuples de la terre, et notamment
les plus civilisés, que chaque peuple dépend étroitement de ce qui se
passe chez les autres. Elle a en outre unifié dans tous les pays
civilisés le développement social à tel point que, dans tous ces pays,
la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les deux classes les plus
importantes de la société, et que l'antagonisme entre ces deux classes
est devenu aujourd'hui l'antagonisme fondamental de la société. La
révolution communiste, par conséquent, ne sera pas une révolution
purement nationale. Elle se produira en même temps dans tous les pays
civilisés, c'est-à-dire tout au moins en Angleterre, en Amérique, en
France et en Allemagne. Elle se développera dans chacun de ces pays
plus rapidement ou plus lentement, selon que l'un ou l'autre de ces
pays possède une industrie plus développée, une plus grande richesse
nationale et une masse plus considérable de forces productives. C'est
pourquoi elle sera plus lente et plus difficile en Allemagne, plus
rapide et plus facile en Angleterre. Elle exercera également sur tous
les autres pays du globe une répercussion considérable et transformera
complètement leur mode de développement. Elle est une révolution
universelle; elle aura, par conséquent, un terrain universel.
XX. QUELLES SERONT LES CONSEQUENCES DE LA SUPPRESSION DE LA PROPRIETE PRIVEE?
En enlevant aux capitalistes privés toutes les forces productives et
tous les moyens de transport, ainsi que l'échange et la répartition des
produits, en les administrant d'après un plan établi en fonction des
ressources et des besoins de la collectivité, la société supprimera
tout d'abord toutes les conséquences néfastes qui sont liées au système
qui régit actuellement la grande industrie. Les crises disparaissent;
la production élargie, qui est, en réalité, dans la société actuelle,
une surproduction et constitue une cause si importante de misère ne
suffira plus aux besoins et devra être élargie encore davantage. Au
lieu de créer de la misère, la production au-delà des besoins de la
société assurera la satisfaction des besoins de tous et fera apparaître
de nouveaux besoins, en même temps que les moyens de les satisfaire.
Elle sera la condition et la cause de nouveaux progrès qu'elle
réalisera sans jeter périodiquement, comme c'était le cas jusqu'ici, le
trouble dans la société. La grande industrie, libérée du joug de la
propriété, s'étendra dans de telles proportions que son extension
actuelle apparaîtra aussi mesquine que la manufacture à côté de la
grande industrie moderne. Le développement de l'industrie mettra à la
disposition de la société une masse de produits suffisante pour
satisfaire les besoins de tous. De même, l'agriculture, qui, sous le
régime de la propriété privée et du morcellement, a du mal à profiter
des perfectionnements déjà réalisés et des découvertes scientifiques,
connaîtra un essor tout nouveau et mettra à la disposition de la
société une quantité tout à fait suffisante de produits. Ainsi, la
société fabriquera suffisamment de produits pour pouvoir organiser la
répartition de façon à satisfaire les besoins de tous ses membres. La
division de la société en classes différentes, antagonistes sera rendue
ainsi superflue. Elle deviendra non seulement superflue, mais encore
incompatible avec le nouvel ordre social. L'existence des classes est
provoquée par la division du travail. Dans la nouvelle société, la
division du travail, sous ses formes actuelles, disparaîtra
complètement. Car, pour porter la production industrielle et agricole
au niveau que nous avons dit, les moyens mécaniques et chimiques ne
suffisent pas. Les capacités des hommes qui utilisent ces moyens
devront être également développées dans la même proportion. De même que
les paysans et les ouvriers de manufacture du siècle dernier
modifièrent toute leur façon de vivre et devinrent même des hommes
complètement différents après avoir été incorporés dans la grande
industrie, de même la gestion collective des forces productives par
l'ensemble de la société et le nouveau développement de la production
qui en résultera nécessiteront et créeront des hommes complètement
différents de ceux d'aujourd'hui. La gestion sociale de la production
ne peut être assurée par des hommes qui, comme c'est le cas
aujourd'hui, seraient étroitement soumis à une branche particulière de
la production, enchaînés à elle, exploités par elle, n'ayant développé
qu'une seule de leurs facultés aux dépens des autres et ne connaissant
qu'une branche ou même qu'une partie d'une branche de la production.
Déjà, l'industrie actuelle a de moins en moins besoin de tels hommes.
L'industrie exercée en commun, et suivant un plan, par l'ensemble de la
collectivité suppose des hommes dont les facultés sont développées dans
tous les sens et qui sont en état de dominer tout le système de la
production. La division du travail, déjà minée par le progrès du
machinisme, et qui fait de l'un un paysan, de l'autre un cordonnier, du
troisième un ouvrier d'usine, du quatrième un spéculateur à la Bourse,
disparaîtra donc complètement. L'éducation donnera la possibilité aux
jeunes gens de s'assimiler rapidement dans la pratique tout le système
de la production, elle les mettra en état de passer successivement de
l'une à l'autre des différentes branches de la production selon les
besoins de la société ou leurs propres inclinations. Elle les libérera,
par conséquent, de ce caractère unilatéral qu'impose à chaque individu
la division actuelle du travail. Ainsi, la société organisée sur la
base communiste donnera à ses membres la possibilité d'employer dans
tous les sens leurs facultés, elles-mêmes harmonieusement développées.
Il en résulte que toute différence entre les classes disparaîtra aussi
inévitablement. De telle sorte que la société communiste, d'une part,
est incompatible avec l'existence des classes et, d'autre part, fournit
elle-même les moyens de supprimer ces différences de classes.
De ce fait, l'antagonisme entre la ville et la campagne disparaîtra
également. L'exercice de l'agriculture et de l'industrie par les mêmes
hommes, au lieu d'être le fait de classes différentes, est une
condition nécessaire de l'organisation communiste, ne serait-ce que
pour des raisons tout à fait matérielles. La dispersion dans les
villages de la population occupée à l'agriculture, à côté de la
concentration de la population industrielle dans les villes, est un
phénomène qui correspond à une étape de développement encore inférieure
de l'agriculture et de l'industrie, un obstacle au progrès, qui se fait
sentir dès maintenant.
L'association générale de tous les membres de la société en vue de
l'utilisation collective et rationnelle des forces productives,
l'extension de la production dans des proportions telles qu'elle puisse
satisfaire les besoins de tous, la liquidation d'un état de choses dans
lequel les besoins des uns ne sont satisfaits qu'aux dépens des autres,
la suppression complète des classes et de leurs antagonismes, le
développement complet des capacités de tous les membres de la société
grâce à la suppression de la division du travail telle qu'elle était
réalisée jusqu'ici, grâce à l'éducation basée sur le travail, au
changement d'activité, à la participation de tous aux jouissances
créées par tous, à la fusion entre la ville et la campagne—telles
seront les principales conséquences de la suppression de la propriété
privée.
XXI. QUELLES REPERCUSSIONS AURA LE REGIME COMMUNISTE SUR LA FAMILLE?
Il transformera les rapports entre les sexes en rapports purement
privés, ne concernant que les personnes qui y participent, et où la
société n'a pas à intervenir. Cette transformation sera possible grâce
à la suppression de la propriété privée et à l'éducation des enfants
par la société—ce qui détruira ainsi les deux bases du mariage actuel
qui sont liées à la propriété privée, à savoir la dépendance de la
femme vis-à-vis de l'homme et celle des enfants vis-à-vis des parents.
Ceci donne aussi réponse à toutes les criailleries des moralistes
bourgeois sur la communauté des femmes que veulent, paraît-il,
introduire les communistes. La communauté des femmes est un phénomène
qui appartient uniquement à la société bourgeoise et qui est réalisé
actuellement en grand sous la forme de la prostitution. Mais la
prostitution repose sur la propriété privée et disparaît avec elle. Par
conséquent, l'organisation communiste, loin d'introduire la communauté
des femmes, la supprimera, au contraire.
XXII. COMMENT L'ORGANISATION COMMUNISTE SE COMPORTERA-T-ELLE VIS-A-VIS DES NATIONALITES EXISTANTES?
—Maintenu.
[Dans le manuscrit, à la place de la réponse aux
questions 22 et 23, on lit le mot "maintenu". Ce qui signifie,
vraisemblablement, qu'il faut conserver la réponse telle qu'elle était
formulée dans un des projets préliminaires de programme de la Ligue des
communistes qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous. (N.R.)]
XXIII. COMMENT SE COMPORTERA-T-ELLE VIS-A-VIS DES RELIGIONS EXISTANTES?
—Maintenu.
XXIV. EN QUOI LES COMMUNISTES SE DIFFERENCIENT-ILS DES SOCIALISTES?
Ceux qu'on appelle les socialistes se divisent en trois catégories.
La première est composée de partisans de la société féodale et
patriarcale, qui a été détruite et est détruite tous les jours par la
grande industrie, le commerce mondial et la société bourgeoise créée
par l'une et par l'autre. Cette catégorie de socialistes tire des maux
de la société actuelle cette conclusion qu'il faut rétablir la société
féodale et patriarcale puisqu'elle ignorait ces maux. Toutes leurs
propositions tendent, directement ou indirectement, à ce but. Cette
catégorie de socialistes réactionnaires seront toujours, malgré leur
feinte compassion pour la misère du prolétariat et les larmes qu'ils
versent à ce sujet, combattus énergiquement par les communistes, car:
l) ils se proposent un but impossible à atteindre;
2) ils s'efforcent de rétablir la domination de l'aristocratie, des
maîtres de corporations et des manufacturiers avec leur suite de rois
absolus ou féodaux, de fonctionnaires, de soldats et de prêtres, une
société qui, certes, ne comporte pas les maux de la société actuelle,
mais qui en comporte tout au moins autant, et ne présente même pas la
perspective de la libération, grâce au communisme, des ouvriers
opprimés;
3) ils montrent leurs véritables sentiments chaque fois que le
prolétariat devient révolutionnaire et communiste: ils s'allient alors
immédiatement avec la bourgeoisie contre le prolétariat.
La deuxième catégorie se compose de partisans de la société
actuelle, auxquels les maux provoqués nécessairement par elle inspirent
des craintes quant au maintien de cette société. Ils s'efforcent donc
de maintenir la société actuelle, mais en supprimant les maux qui lui
sont liés. Dans ce but, les uns proposent de simples mesures de
charité, les autres des plans grandioses de réformes qui, sous prétexte
de réorganiser la société, n'ont d'autre but que le maintien des bases
de la société actuelle et, par conséquent, le maintien de cette société
elle-même. Les communistes devront également combattre avec énergie ces
socialistes bourgeois, parce qu'ils travaillent en réalité pour les
ennemis des communistes et défendent la société que les communistes se
proposent précisément de renverser.
La troisième catégorie, enfin, se compose des socialistes
démocrates. Ceux-ci dont la route rejoint celle des communistes,
veulent voir réaliser une partie des mesures indiquées plus haut[Il
s'agit de la question XVIII. (N.R.)]—mais non pas comme un moyen de
transition vers le communisme comme un moyen suffisant pour supprimer
la misère et les maux de la société actuelle. Ces socialistes
démocrates sont, soit des prolétaires qui ne sont pas suffisamment
éclairés sur les conditions de la libération de leur classe, soit des
représentants de la petite bourgeoisie, c'est-à-dire d'une classe qui,
jusqu'à la conquête de la démocratie et la réalisation des mesures
socialistes qui en résulteront, a sous beaucoup de rapports les mêmes
intérêts que les prolétaires. C'est pourquoi les communistes
s'entendront avec eux au moment de l'action et devront autant que
possible mener avec eux une politique commune, dans la mesure toutefois
où ces socialistes ne se mettront pas au service de la bourgeoisie au
pouvoir et n'attaqueront pas les communistes. Bien entendu, ces actions
communes n'excluent pas la discussion des divergences qui existent
entre eux et les communistes.
XXV. QUELLE DOIT ETRE L'ATTITUDE DES COMMUNISTES VIS-A-VIS DES AUTRES PARTIS POLITIQUES?
Cette attitude sera différente selon les différents pays. En
Angleterre, en France et en Belgique, où domine la bourgeoisie, les
communistes ont pour le moment des intérêts communs avec les différents
partis démocratiques, intérêts d'autant plus grands que les démocrates
se rapprochent davantage, dans les mesures socialistes qu'ils défendent
maintenant partout, du but communiste, c'est-à-dire plus ils défendent
nettement et fermement les intérêts du prolétariat, et plus ils
s'appuient sur ce dernier. En Angleterre, par exemple, le mouvement
chartiste, composé d'ouvriers, est beaucoup plus près des communistes
que les petits-bourgeois démocrates ou les soi-disant radicaux.
En Amérique où la constitution démocratique a été introduite, les
communistes devront s'allier au parti qui veut tourner cette
constitution contre la bourgeoisie et l'utiliser dans l'intérêt du
prolétariat, c'est-à-dire aux réformateurs nationaux agrariens;
En Suisse, les radicaux, quoi qu'ils soient eux-mêmes un parti très
mêlé, sont cependant les seuls avec qui les communistes puissent
marcher, et parmi ces radicaux, les plus avancés sont les Vaudois et
les Genevois.
En Allemagne, enfin, la lutte décisive se prépare entre la
bourgeoisie et la monarchie absolue. Mais comme les communistes ne
peuvent compter sur une lutte décisive entre eux et la bourgeoisie,
tant que celle-ci n'aura pas conquis le pouvoir, il est de l'intérêt
des communistes d'aider la bourgeoisie a conquérir le plus rapidement
possible le pouvoir, pour la renverser ensuite le plus rapidement
possible. Par conséquent, les communistes doivent soutenir constamment
les libéraux bourgeois contre les gouvernements absolutistes, tout en
se gardant bien de partager les illusions des bourgeois et d'ajouter
foi à leurs promesses séduisantes sur les conséquences bienheureuses
qui résulteront pour le prolétariat de la victoire de la bourgeoisie.
Les seuls avantages que la victoire de la bourgeoisie offrira aux
communistes consisteront:
1°dans différentes concessions qui faciliteront aux communistes la
défense, la discussion et la propagande de leurs idées et, par là, la
constitution du prolétariat en une classe fermement unie, prête à la
lutte et bien organisée, et
2°dans la certitude qu'à partir du jour où les gouvernements
absolutistes seront tombés, la véritable lutte entre la bourgeoisie et
le prolétariat commencera. A partir de ce jour là, la politique du
parti communiste sera la même que dans tous les pays ou règne déjà la
bourgeoisie.
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