
Venezuela : dix ans de
« révolution bolivarienne »
Notre
reportage au Venezuela où le processus de transformations a
bouleversé
ce pays depuis l’élection, en 1998,
d’Hugo Chavez. Le leadership du
président, les réformes sociales et la
participation populaire sont le
fer de lance des ruptures.
Caracas
(Venezuela),
envoyée spéciale.
En cette fin
d’après-midi, les joueurs de dominos ont fini leur
partie. À quelques mètres de la tonnelle, des
basketteurs s’essayent
aux paniers, tandis que des enfants déguisés
profitent des premiers
jours du carnaval. Au pied des dizaines d’immeubles qui
agencent le
quartier populaire du 23 de Enero, les visages du Che, de
Lénine, de
Karl Marx, et bien sûr de l’incontournable
libérateur du Venezuela,
Simon Bolivar, « semeur de
socialisme », rehaussent en couleur ces
édifices en cours de rénovation où
vivent quelque 400 000 âmes. Sur les
maisonnettes en briques, si traditionnelles aux
« barrios » qui
dominent la capitale vénézuélienne, on
aperçoit encore les « si
va »,
traces de la campagne référendaire du 15
février où la population s’est
majoritairement prononcée pour la levée de la
limitation des mandats.
Un feu vert, en quelque sorte, pour poursuivre les transformations
mises en œuvre depuis l’élection, en
1998, du président, Hugo Chavez.
Et à en croire Hector Rosales, « ce
gouvernement est le meilleur
qu’ait jamais eu le Venezuela. » Ce
retraité, curieux de l’image de son
pays à l’extérieur, ne s’en
laisse pas compter. « Pourquoi ne
parle-t-on pas des hôpitaux qui ont été
construits, des médecins de
barrios qui se déplacent aujourd’hui jusque chez
nous et de la liberté
d’expression alors qu’hier encore on nous torturait
et on nous jetait
en prison parce que l’on osait se
réunir ? »
« En
dix ans de gouvernement nous avons assisté à un
changement incroyable »
Les missions – à savoir
les réformes et les programmes sociaux dans
les domaines de la santé, de
l’éducation, du logement, et de
l’alimentation – ont constitué le fer de
lance du désormais célèbre
« processus bolivarien ». Pour en
saisir pleinement la popularité sans
doute convient-il de remonter le temps. En ce mois de
février 2009, ce
n’est pas seulement l’investiture d’un
homme se revendiquant du
socialisme et de l’anti-impérialisme que
l’on célèbre au Venezuela. Il
s’agit également du destin d’une nation
qui relève l’échine. Il y a
tout juste vingt ans, le 27 février 1989, des milliers de
pauvres se
révoltaient contre la libéralisation des prix,
conséquence des plans
d’ajustements structurels poursuivis par le gouvernement
néolibéral de
l’époque. L’insurrection, le
« Caracazo », tournait alors au
massacre
après que la police métropolitaine eut
chargé contre les manifestants.
Les 4 000 tués hantent encore la mémoire
collective populaire et
l’esprit de révolte si caractéristique
des dernières décennies au
Venezuela.
« Il y a une attitude rénovée
du peuple, renforcée par les
missions sociales, explique Gustavo Borjes, animateur d’un
média
communautaire et alternatif. En dix ans de gouvernement nous avons
assisté à un changement
incroyable. » La rupture post-1998 est
évidente
en termes de recul de la pauvreté. Le travail de
réintégration sociale
d’une majorité de la population,
jusque-là dépourvue de
l’accès aux
droits et aux biens basiques, porte également. Le schisme
tient bien
sûr aux réformes. Mais pas seulement.
Militant social de la première heure, Gustavo sourit tout en
parlant. « Les fruits du pétrole et
l’appui populaire, tout cela peut
sonner trop simpliste mais ces dernières années
ont été très
difficiles », rappelle-t-il, en
énumérant « le bombardement
médiatique » des chaînes
privées ultra-majoritaires dans le pays et
acquises à l’opposition de droite,
l’interventionnisme des États-Unis,
le coup d’État contre Hugo Chavez en 2002, ou
encore, dans la foulée,
le lock-out pétrolier qui a asphyxié le
Venezuela.
Les changements ne sont pas « une affaire de rente
pétrolière »
mais de choix politiques. Car si le Venezuela figure parmi les
principaux pays exportateurs de pétrole, avec des
réserves considérées
comme les plus importantes au monde, l’exploitation remonte
à plus d’un
siècle. Mais la différence, nuance Gustavo
Borjes, « c’est que le
gouvernement a pris les rênes des espaces
énergétiques et place les
bénéfices dans les missions sociales, les
comités de santé, les tables
de concertation sur l’eau,
l’électricité… ».
La nature même
de la nouvelle démocratie
vénézuélienne en soi
« une bombe
démocratique »
Loin des clichés d’un
Venezuela pliant sous le poids écrasant de son
président, la popularité de Chavez, dix ans
après son arrivée au
pouvoir, reste toujours aussi élevée.
« Son leadership a été une
garantie du développement du pouvoir des
gens », considère Thierry
Deronne, vice-président de la chaîne de
télévision publique Vive, qui
réfute les poncifs dont on affuble Hugo Chavez. Selon le
journaliste,
la nature même de la nouvelle démocratie
vénézuélienne –
participative
et protagoniste –, ainsi que l’éducation
constituent en soi « une bombe
démocratique » à
même de contenir le messianisme ou le populisme.
« Le
rôle de Chavez est très rationnel, analyse-t-il.
Il s’agit d’une
rencontre de valeurs communes avec les gens, un ultrahumanisme au sens
concret. Il ne visite pas un barrio pour la photo mais
s’intéresse à la
vie quotidienne des personnes qui y vivent. Et cette connaissance
permet de trancher les réformes car il reste
ancré mentalement avec le
peuple. »
Dans la Maison populaire Freddy-Parra, siège de la
coordination
Simon-Bolivar, qui accueille la radio communautaire Son du 23, Juan
Contrera, l’un de ses responsables, souligne lui aussi
« les étapes de
la révolution ». Un processus
contrarié qui devrait approfondir le
socialisme au cours des quatre dernières années
du mandat de Hugo
Chavez. Le « plus difficile »,
assure-t-il, sera « le changement de
mentalité ». Sans compter le
degré de division qui aiguise la
société
vénézuélienne entre partisans du
bolivarianisme et les anti. Juan
Contrera voit surtout trois impératifs de travail :
« Il faudra
maintenir les missions et les améliorer,
s’attaquer au problème de la
corruption, et enfin, au nom de l’efficacité du
processus, rompre avec
la bureaucratie, un vice hérité de
l’ancienne culture. »
« L’idée
fondamentale est de transférer de manière
accélérée le pouvoir au peuple pour
qu’il gouverne »
À ce triptyque,
s’ajoutent des chantiers conséquents comme la
diversification de la production en développant, notamment,
l’agriculture pour délester l’actuelle
dépendance aux importations. La
poursuite de la coopération régionale figure
également en bonne place.
L’autre champ sera « la
réalisation des changements structuraux en
démocratie », déclare
Aristobulo Isturiz, ex-ministre de l’Éducation
nationale et dirigeant national du Parti socialiste unifié
du Venezuela
(PSUV). , explique-t-il. La création des conseils communaux
regroupés
permettra de transférer le pouvoir au peuple pour
qu’il puisse prendre
les décisions, administrer les ressources et
élaborer des projets. »
Ces auto-gouvernements communaux pourraient également
constituer
des garde-fous contre la corruption mais également des
remparts contre
l’insécurité et la
criminalité, véritables plaies ouvertes. En
renforçant le maillage social, l’idée
est de récupérer peu à peu les
espaces publics et collectifs de la rue, et d’asseoir aussi
la
reconfiguration du Venezuela.
Car, rappelle Thierry Deronne, « si on parle de
socialisme, une
fois éliminée les expériences
autoritaires, l’idée de la commune
consiste à créer un espace de vie individuel et
social » dans le
collectif mais étranger « aux gros
estomacs de consommation des
villes » tels qu’ils se sont
constitués au Venezuela depuis des
décennies.
Sur les hauteurs du 23 de Enero, apposé au mur du
lycée bolivarien
Manuel-Palacio-Fajardo, des organisations sociales ont tenu
à rendre
hommage à Alexis Gonzalez, un militant du quartier
tué en avril 2002
tandis qu’il tentait de défendre la jeune
révolution. Au côté de son
nom figure cette phrase de Pio Tamayo, l’un des fondateurs du
Parti
communiste vénézuélien, à
la longue trajectoire internationale :
« Nous
sommes simplement des lyriques, les derniers romantiques
peut-être. Ou
les révolutionnaires sains de conscience et infantiles de
cœur dont les
peuples ont besoin. Utiles pour se sacrifier. Inutiles pour triompher.
Mais toujours indispensables pour le progrès de
l’humanité. »
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