Le ministre vénézuélien des Affaires étrangères, Nicolas Maduro, a participé,
samedi, à Paris, au colloque international « Venezuela : pour une politique
européenne indépendante », organisé par l’association Mémoires de luttes. À
l’issue de cette journée de rencontre, sur laquelle nous reviendrons dans une
édition ultérieure, Nicolas Maduro s’est entretenu avec un groupe de
journalistes, dont l’Humanité, sur la nature de la crise, ses conséquences, en
faisant valoir le rôle des pays du Sud pour la surmonter.
Quelle est votre analyse concernant la nature de la crise
et les réponses avancées comme la tenue d’un sommet international dit
G20 ?
Nicolas Maduro. La crise
dépasse la capacité de réponses des pays capitalistes du Nord. Il ne peut y
avoir de critère d’exclusion. Tous les pays sont concernés par le débat d’un
nouveau système financier mondial. Il faut créer des espaces où tous les États
et régions puissent s’exprimer. Or, sur ce point, rien est clair. Au Nord,
certains pensent qu’un sommet, en présence du président Bush, serait en soi une
issue et qu’il suffirait de mettre en place quelques mécanismes régulateurs pour
stabiliser la crise. Il n’en est rien. La moelle épinière, c’est-à-dire le
système financier qui soutient le capitalisme, est en crise. Au-delà d’un débat
concernant de nouvelles institutions, qui seraient une réponse concrète aux
problèmes posés, quel pourrait être le nouveau système financier ? Quels
changements pourrait-on espérer pour en finir avec le système monétaire et
d’échanges
inégal ? Quelle serait la régulation
de la finance internationale ? Quelles institutions seraient
à même de débattre de la pertinence du capitalisme
comme système économique ? Il convient d’en
débattre avec les citoyens à l’heure où un
groupe de la planète pense qu’il peut se sauver en
laissant le reste du monde à la dérive. Le
président Chavez a avancé l’idée d’une
réunion mondiale des chefs d’État et de
gouvernement pour débattre et élaborer une formule
commune face à cette crise. Mardi, il rencontrera à ce
propos en Équateur ses homologuesbolivien et équatorien, Evo Morales et Rafael Correa.
Quelles propositions faites-vous ?
Nicolas Maduro.
Actuellement, il n’existe aucune institution à même
de juguler la crise. Un consensus se dégage sur la
nécessité d’organiser une ère post-Bretton
Woods. Le maniement irresponsable du dollar comme monnaie principale
des échanges, son caractère spéculatif, la
reconnaissance des États-Unis comme centre du système
financier mondial ont conduit à un effondrement du
fonctionnement du système dans son ensemble. Nous entrons dans
une phase où, s’il n’y a pas de réponses
concrètes, la crise financière et économique
pourrait avoir de graves conséquences sur la stabilité
politique et sociale mondiale. Pour l’heure, nous pouvons dire
que la crise n’a pas encore touché notre région en
raison du décrochage des mécanismes de domination
économiques, selon la formule du président Chavez. Nous
avons une plus grande autonomie financière, économique et
commerciale que dans les années quatre-vingt-dix. La situation
nous invite à penser la transformation des schémas
actuels. Il existe un grand bouleversement dans le champ des
idées. Aux côtés de la chute des Bourses, les
paradigmes, qui ont été les piliers du système
néolibéral présenté comme parfait,
s’écroulent. Soyons attentifs au débat qui se
développe chez les citoyens. Toute crise civilisationnelle
comporte une phase de maturation de nouveaux paradigmes à
même de surmonter cette crise. Mais également
d’établir les grandes lignes d’un nouveau
fonctionnement international. Ce que nous appelons un monde
multipolaire. Il s’agit de relations d’égal à
égal entre les différents pôles existants.
L’Asie, la Chine à elle seule sont des pôles
économiques, culturels, technologiques, politiques, militaires.
Tout comme la Russie, l’Afrique, l’Europe.
L’Amérique du Sud est aujourd’hui un grand
pôle politiquement revitalisé. Un autre type de relations
est possible si l’on transforme les paradigmes politiques qui ont
régné jusqu’à présent.
Vous évoquiez un Venezuela encore épargné par la crise. On
peut néanmoins douter que cela sera le cas pour l’ensemble des pays de la région
et d’autres continents tels que l’Afrique…
Nicolas Maduro. L’économie
du Sud va être affectée tant en raison de la nature de sa production que des
niveaux d’importation qui vont baisser. Les prix des matières premières
commencent à chuter. Cela a des conséquences directes dans la récession. Il est
opportun de mettre en place des mécanismes multilatéraux très efficaces.
L’urgence est de remettre à plat la dette extérieure des pays du Sud. Laquelle
est certainement infiniment moins élevée que les milliards de dollars et d’euros
injectés dans les banques en faillite. Cet argent constituerait un ballon
d’oxygène. On pourrait également créer un fonds d’aide, doté de suffisamment de
ressources pour que les niveaux d’investissement ne chutent pas. Si ces derniers
s’écroulent, on pourrait assister à un phénomène de désindustrialisation des
pays du Sud. Il existe des réponses, l’important est que des mécanismes les
mettent rapidement en place.
La Banque du Sud, présentée comme un moyen d’intégration
des pays d’Amérique latine, pourrait-elle s’étendre à d’autres pays du Sud,
voire devenir une alternative aux institutions telles que le FMI ?
Nicolas Maduro. La mise en
route de la Banque du Sud, dont le siège sera basé à Caracas, devrait débuter en
décembre avec sept pays (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Équateur, Bolivie
et Venezuela). C’est une banque de développement, avec, pour commencer, un
apport de capital important, de l’ordre de 20 000 millions de dollars, afin de
réaliser des oeuvres fondamentales dans ces sept pays. Nous étudions la
possibilité de l’accroître et de mettre en place de nouveaux mécanismes tels
qu’un fonds de réserves utiles aux investissements autonomes, ou de prêts et de
crédits dont a besoin la région. Par exemple, la construction d’infrastructures
routières ou ferroviaires, des réseaux énergétiques sécurisés. La Banque du Sud,
et les initiatives qui en dériveront, vise à instaurer un nouveau système
financier. C’est le point de départ d’autres enjeux comme une monnaie
sud-américaine, les échanges de monnaie locale et régionale. Après une longue
histoire de dépendance, nous démontrons que la région a la capacité de se lever
et de marcher de manière autonome.
Qu’attendez-vous de l’issue de l’élection présidentielle
américaine ?
Nicolas Maduro. Avant toute
chose, nous disons que l’Amérique latine est fin prête pour de nouvelles
relations avec les États-Unis. Les temps d’une région subordonnée sont révolus.
Ainsi quel est le sens pour les États-Unis et pour le prochain gouvernement de
maintenir le blocus contre Cuba ? Les États-Unis devront un jour reconnaître
qu’ils ne sont plus un empire mais une nation importante très influente dans le
cadre de rapports d’égaux à égaux. Nous aspirons à de tels changements et à de
bonnes relations. Pour nous, le plus important est de poursuivre sur le chemin
de notre autonomie et de notre souveraineté.