Au matin du grand rendez-vous social du 19 mars, personne ne met en cause le
fait que la journée de grèves et de manifestations d’aujourd’hui sera un succès.
Le niveau de la mobilisation va atteindre et vraisemblablement dépasser celui du
29 janvier. Dépités, le MEDEF et le gouvernement s’enferrent dans une posture
d’intransigeance, Laurence Parisot, présidente du MEDEF, laissant sa hargne
éclater à l’égard de la CGT, syndicat qui mobilise le plus grand nombre de
manifestants, François Fillon répétant à tout-va qu’il « n’y aura aucune
enveloppe supplémentaire » pour les salariés. On fait mine, côté UMP, de
« comprendre » le mouvement, comme le prétendent Jean-François Copé ou
Jean-Pierre Raffarin. Chattemites, ils y décèlent « l’inquiétude des salariés
pour leur emploi et leur pouvoir d’achat ». Des inquiétudes que le gouvernement
aurait « prises en compte », si l’on en croit son porte-parole Luc Chatel.
Tremplin aux luttes
C’est justement là où le bât les blesse. Que le mouvement social
d’aujourd’hui atteigne ou dépasse en puissance celui du 29 janvier cela prouve
qu’il ne s’agit pas seulement d’une manifestation d’inquiétude face à la
fatalité d’une crise venue d’ailleurs. Depuis le 29 janvier, le président de la
République a parlé aux Français. Il a reçu les syndicats et annoncé des mesures.
Il a distribué des milliards d’euros aux constructeurs automobiles, aux banques.
Il a refusé toute remise en cause de ses « réformes ». Le grand patronat aussi a
agi, bloquant toute perspective de progression des salaires, supprimant des
emplois et délocalisant pour préserver profits, bonus et dividendes, la crise
faisant souvent effet d’aubaine. C’est cela que les salariés aujourd’hui
rejettent massivement. Les sondages parus ces deux derniers jours le confirment,
62 % jugent mauvaises la politique économique du gouvernement, et 74 % à 78 %
soutiennent la grève d’aujourd’hui. Les manifestants disent leur mécontentement
vis-à-vis de la politique du pouvoir, des stratégies des entreprises, des
mesures qui les frappent, licenciements, chômage partiel, gel des salaires,
autant de faits qui prouvent à quel point on cherche à leur faire payer une
crise dont ils ne sont pas responsables.
Aujourd’hui n’est donc pas seulement une seconde journée nationale
interprofessionnelle d’action unitaire, mais la relance spectaculaire d’un
mouvement de haut niveau engagé le 29 janvier. Un mouvement qui s’est ancré dans
les professions et les entreprises. Le 29 janvier a servi de tremplin aux luttes
engagées à l’université, dans les écoles, les hôpitaux. Mais aussi aux luttes et
aux résistances qui s’organisent face à la casse des emplois, aux fermetures de
sites ou d’entreprises. Hier, les salariés de la raffinerie Total du Havre ont
engagé une grève de quarante-huit heures pour dénoncer les 268 pertes d’emplois
programmées par le groupe. Ce matin, avant d’aller manifester à Pau, les
salariés de tout le complexe industriel de Lacq se rassemblent devant l’usine
Celanese. Chez Magnetto, un sous-traitant de PSA à Aulnay, après neuf jours
d’une grève débutée dans la foulée du 29 janvier, les travailleurs ont obtenu
près de 250 euros d’augmentation. _ _Ils défileront cet après-midi, à Paris. À
Mantes-la-Jolie, les salariés de la FCI, depuis trois semaines en grève
préventive contre la délocalisation de leur entreprise, animeront le défilé
unitaire. La liste serait très longue de tels exemples, dans le privé comme dans
le secteur public.
Des fronts unis
Il y aura donc des suites au mouvement du 29 janvier et du 19 mars. Quelle
impulsion la mobilisation d’aujourd’hui donnera-t-elle ? Personne ne peut le
dire. Dès demain, les huit organisations syndicales se revoient pour tirer
ensemble les enseignements et proposer d’autres initiatives. Leur unité a été
essentielle au succès du mouvement jusqu’à présent et sera une condition de son
avenir. D’autant qu’elle est ancrée sur un contenu clair, pour une relance par
la consommation et une autre répartition des richesses. Une plate-forme commune
qui permet à chacun de décliner ses propres propositions. François Chérèque,
pour la CFDT, insiste sur la formation des salariés et l’accompagnement des
chômeurs, avec sa proposition de fonds d’investissement social. _ L’augmentation
des salaires et la surtaxe des dividendes sont au cœur des demandes avancées par
FO. La CGT insiste sur la hausse du SMIC et des salaires, et demande que le
gouvernement conditionne les exonérations de charges à la conclusion d’accords
salariaux dans les entreprises. Contre les licenciements, l’ensemble des
syndicats revendiquent des droits nouveaux pour les salariés. Et les syndicats
ne sont pas seuls au front : 12 formations politiques de gauche, dont le PCF, le
PS, le NPA et les Verts, ont décidé ensemble d’accompagner ce mouvement social.
Les parlementaires communistes et du Parti de gauche déposent des propositions
de lois qui relaient les principales revendications syndicales et préparent un
rassemblement pour le 26 mars.
Le gouvernement et le patronat auront des difficultés à s’en sortir par des
postures, des manœuvres de division ou des diversions. Les enquêtes d’opinion
comme l’ampleur des mobilisations montrent qu’une grande partie des salariés, du
privé comme du public, et une majorité de la population attendent un changement
de cap dans la politique gouvernementale et la stratégie des entreprises. Et ce
changement se traduit dans des exigences concrètes et immédiates.
Olivier Mayer