
Camila Vallejo «Notre mécontentement est dû à l’insoutenable inégalité»
24/09/2011
Âgée de vingt-trois ans, Camila Vallejo,
s’est
imposée à la tête du mouvement de contestation étudiante qui secoue
actuellement
le Chili. Elle étudie
la géographie
et elle est membre
des Jeunesses communistes.
Correspondance. Depuis plus de trois mois, vous
manifestez pour une éducation publique, gratuite et de qualité. Pourquoi
faut-il réformer
le système éducatif chilien ?
Camila Vallejo. La mobilisation actuelle a atteint
ce niveau de pertinence et attire autant l’attention, car nos
revendications reflètent le sentiment des Chiliens et de nombreux
citoyens du monde. Les médias parlent de LA crise de l’éducation, mais
le problème va beaucoup plus loin. Il s’agit d’une crise du système
démocratique et d’un mécontentement généralisé dû à l’insoutenable
inégalité qui maintient l’énorme majorité des Chiliens dans la
précarité, sans santé publique, sans éducation publique et endettés
jusqu’au cou, en raison des salaires trop bas. Dans ce contexte, nous
n’exigeons pas une réforme du système, mais un changement radical des
fondements de celui-ci. Car, dans l’éducation, en premier lieu, c’est à
cause de ces fondements que nous sommes encore un pays sous-développé,
sans les projets nationaux qui envisagent d’autres valeurs que celles du
marché.
Chaque année, les étudiants chiliens se mobilisent. Le mouvement de 2011 semble plus fort et plus entendu...
Camila Vallejo. Tant que le Chili sera un pays
injuste et inégalitaire, les gens descendront dans la rue pour le
dénoncer. Cela a toujours été la note dominante, même depuis la fin de
la dictature. Depuis l’arrivée de Piñera au pouvoir, toutefois,
l’évidente défense du privé dans les services basiques du pays et
l’assaut de privatisations que le gouvernement a tenté de lancer dans le
dos des acteurs sociaux, ont provoqué un mécontentement tel parmi les
citoyens qu’il a débouché sur la mobilisation sociale la plus grande
depuis les années 1980. Les contradictions entre ce que propose le
gouvernement de droite et ce que les citoyens veulent défendre sont de
plus en plus aiguës. D’où, la popularité très basse de l’exécutif ces
derniers mois.
Qu’attendez-vous du dialogue
avec le gouvernement ?
Camila Vallejo. Durant ces mois de mobilisation,
nous avons été marqués par l’intransigeance avec laquelle le
gouvernement a défendu le modèle néolibéral qui prédomine dans
l’éducation. En particulier, lorsqu’il s’est montré prêt à exprimer son
côté le plus violent et répressif. Après tant de manifestations de
centaines de milliers de personnes, qu’il commence juste à vouloir faire
respecter la loi (qui interdit le profit dans l’éducation – NDLR) sonne
comme un manque de respect. Ce mouvement mérite d’être écouté. Et si le
président n’est pas disposé à céder par le dialogue, nous exigerons un
référendum pour démontrer et faire respecter l’opinion de la majorité.
Est-ce un avantage
ou un inconvénient d’être face
à un gouvernement de droite ?
Camila Vallejo. Avec le gouvernement Piñera, le
Chili a compris qu’il n’y a rien de pire pour le peuple qu’un programme
de droite. Difficile donc d’y voir un avantage. Cependant, l’assaut de
privatisations et les graves erreurs du gouvernement – comme la
répression excessive et l’intransigeance idéologique – ont généré une
plus grande émotion dans la population, fatiguée des privilèges de
quelques-uns. Ceci nous a permis d’atteindre une participation
historique aux manifestations et un soutien jamais vu auparavant. À
l’inverse, les ferventes convictions néolibérales du gouvernement
rendent les avancées et les possibilités d’accord plus difficiles. De
plus, cette droite est liée aux « propriétaires du Chili », c’est-à-dire
au secteur entrepreneurial et aux familles les plus riches. Elle
dispose donc de la grande majorité des médias de masse, de l’influence
des riches entrepreneurs, en plus des forces policières et militaires.
Déjà en vigueur sous la Concertación (coalition de centre gauche, au
pouvoir pendant vingt ans – NDLR), cette situation est encore plus forte
aujourd’hui, car le mouvement effraie les plus privilégiés.
En 2006, la mobilisation étudiante avait obtenu une grande
table de travail sur l’éducation. Mais, arrivés au Parlement, les
projets de loi ont été vidés de leur substance. Comment éviter un échec
similaire ?
Camila Vallejo. Même si les deux mouvements se
ressemblent, de nouveaux éléments font aujourd’hui envisager une issue
positive. D’une part, malgré les efforts de la presse pour nous diviser
ou détourner l’attention de la population, nous bénéficions toujours
d’un très fort soutien et nos opinions comme dirigeants étudiants sont
bien évaluées. D’autre part, même si c’est en partie par opportunisme,
la Concertación et ses parlementaires ont une posture plus proche de la
nôtre que de celle de l’exécutif. Enfin, nous nous préparons pour cette
étape de dialogue. Nous avons exigé des garanties (débats télévisés, gel
des projets de loi sur l’éducation lancés au Parlement notamment), pour
que le dialogue ne se transforme pas en un accord de coalitions
politiques en catimini. Surtout, nous continuerons à manifester.
Vous faites partie des Jeunesses communistes. Quelle
influence
a cet engagement sur votre travail
de leader et sur le
mouvement ?
Camila Vallejo. Une grande partie de la dirigeante
que je suis aujourd’hui vient de la militante d’hier. Ma formation
politique, la discipline et le soutien de nombreux camarades engagés me
permettent de réaliser mon travail avec clarté et tranquillité. Sans
eux, ce serait impossible. Par ailleurs, la lutte de ce mouvement est
aussi la lutte de ma jeunesse. J’endosse cette cause en tant que
représentante des étudiants de l’Université du Chili, mais c’est aussi
par conviction personnelle que je me bats pour rétablir l’éducation
publique dans mon pays.
En plus d’écrire sur votre rôle à la tête du mouvement, des
médias ont évoqué votre physique, vous qualifiant de « belle rebelle »,
voire de « leader sexy ». Quelle est votre réaction ?
Camila Vallejo. Cela répond au machisme qui,
malheureusement, caractérise encore notre société. Mais je crois aussi
qu’à cette occasion, nous apprenons quelque chose des capacités des
femmes, et j’espère que nous pourrons avancer en matière de
discrimination sexiste. Pour que cette situation ne devienne pas juste
une anecdote de mauvais goût derrière l’historique mobilisation de cette
année.
|