« Dois-je
rappeler que les familles ont été menacées ? » Á la mi-avril, Chris
Schena, vice-président de Caterpillar Europe, sort l’artillerie lourde,
dans les colonnes du Figaro Magazine, contre les
ouvriers d’Échirolles et de Grenoble, coupables à ses yeux d’avoir
participé à la « séquestration » de cinq dirigeants « dans une
atmosphère de violence et de torture morale ». Hum ! les voilà, c’est
eux. La crise en pleine gueule. Quelques « tortionnaires » parmi
d’autres, en haut, en bas, de face. Identifiés comme le « noyau dur »
par la direction, ils nous encerclent, ils nous occupent. Il y a
Fernand, Ernesto, Cyril, Slim, Jonathan, Youcef, Abdou, Pierre,
Giovanni, Fabrice, Assane, Romain, Zizou, Thierry, etc.

Aujourd’hui, il leur reste un matricule. Puis, souvent, des enfants
eux aussi, et des familles en péril, elles, dans leur chair, dans leur
vie. Au printemps, ils se sont bagarrés contre les 733 licenciements
programmés dans les deux usines iséroises de Caterpillar. Et, quelques
mois plus tard, beaucoup d’entre eux connaissent le funeste destin
qu’ils ont combattu : virés, quelques-uns pour « faute lourde » ou
« grave », et les autres pour « motif économique », dans le cadre du
plan. Des bourreaux, les « Caterpillés » ? Ce sont ces hommes quasi
exclusivement que Bernard Ciancia, photographe professionnel et voisin
de l’usine Caterpillar de Grenoble, a choisi d’accompagner pendant et
après la lutte. Il vient de réaliser cette galerie de portraits,
rassemblés, avec d’autres images, dans un petit ouvrage publié par
l’association la Mémoire des Caters et présenté, vendredi dernier, lors
d’une rencontre publique à Échirolles.
Non sans difficulté : pendant des semaines, il a tenté, en vain, de
s’installer dans la cellule de « reclassement » mise en place pour le
compte de Caterpillar à Meylan, une banlieue huppée et éloignée des
quartiers populaires où, pour la plupart, vivent les salariés de
l’entreprise. « Je pensais que cela pouvait aller de pair avec une
reconversion, avance-t-il. C’est une manière de se reconstruire, de
reconnaître la dignité de ces gens. Mais les patrons ont refusé et, il
faut bien le dire, chez Caterpillar, ils veulent continuer de démolir
leurs anciens salariés, de les écraser. »
Le cas d’Alexis Mazza est, à cet égard, exemplaire. Délégué syndical
central CGT de Caterpillar depuis le départ en préretraite de son
prédécesseur, cet usineur de trente-huit ans, père de deux enfants,
continue de subir les foudres de la direction (lire son portrait dans l’Humanité du 27 avril).
Il a d’abord été mis à pied pendant deux mois, puis son licenciement
pour « faute lourde » a été refusé par l’inspection du travail et il a
réintégré l’usine fin juin. Mais, tout en contestant en justice sa
désignation comme délégué syndical, la direction a déposé un recours
hiérarchique auprès du ministère du Travail ; Xavier Darcos doit
l’examiner d’ici à janvier 2010. « Á entendre la direction, je suis le
meneur de tout et je suis extrêmement machiavélique, raille-t-il. Selon
eux, j’ai organisé la retenue des dirigeants, j’ai démonté un portail,
j’ai entraîné des gens “d’origine africaine ou maghrébine” à insulter
les patrons, j’ai bousculé des chefs, j’ai fait des réunions syndicales
sans autorisation… C’est totalement absurde et faux : j’ai une centaine
d’attestations dans mon dossier. Moi, je dois tout aux patrons. Il faut
le dire, c’est grâce à eux qu’on n’a jamais fait autant d’adhésions au
syndicat qu’aujourd’hui, que le niveau de conscience s’est élevé par la
lutte. C’est sans doute cela qui gêne la direction. »
Responsable CGT de la métallurgie dans l’Isère, Patrick Bernard
confirme : « Alexis Mazza paraît peut-être arrogant, mais en fait,
pendant la lutte, ce mec entier, apprécié par les salariés qu’il a
accompagnés, ce qu’il a fait, c’est d’éviter des drames humains.
Accepter qu’il soit licencié, ça serait une injustice insupportable à
mes yeux. » Pour Renzo Sulli, maire PCF d’Échirolles, « il y a une
volonté d’humilier, à travers l’acharnement contre Alexis, tous les
travailleurs en lutte de Caterpillar. La direction doit maintenant
adresser un signe d’apaisement. »
Les « Caterpillés », c’est entendu, sont des têtes brûlées,
consumées par l’atmosphère de violence et de torture morale ; dedans,
pour ceux qui restent, c’est la chasse aux temps morts à leur poste de
travail ; dehors, pour les sacrifiés aux dividendes, la traque au
bifteck. Doit-on rappeler que les familles sont menacées ?
Thomas Lemahieu
Photographies de Bernard Ciancia
L’ouvrage est disponible pour un prix minimal de 5
euros (plus 2,50 euros de frais de port) auprès de
l’association la Mémoire des Caters, 6, rue Nicéphore-Niépce, 38130 Échirolles. Contact : 06 70 99 70 88. Site Internet : www.les-cater-enlutte.fr