
Cayo Lara « Madrid s’est agenouillé devant
les marchés »
15/06/2011
Cayo Lara est coordinateur fédéral d’Izquierda
Unida. Il revient sur les raisons qui ont conduit des milliers de jeunes
à se rassembler contre les réformes censées combattre la crise. Pour le
responsable de la gauche espagnole, l’origine de la contestation est
l’écroulement du château de sable de la spéculation immobilière.
Madrid, envoyée spéciale.
Il y a un mois une manifestation contre la crise et en
faveur d’une démocratie réelle s’est muée en un mouvement social, celui
des Indignados qui a débattu politique sur les places publiques. Comment
Izquierda Unida (IU) l’analyse-t-il ?
Cayo Lara. Nous l’avons reçu comme une bouffée d’air
frais face au système. Ce mouvement n’est pas spontané. Il a grandi
avec la crise que nous subissons depuis 2008. Depuis que le chômage
s’est emballé au point d’atteindre aujourd’hui 5 millions de personnes.
Il touche 43 % des jeunes de moins de 25 ans. Le taux de précarité est
l’un des plus élevés de l’Union européenne. Cela a eu pour conséquences
une multitude de drames comme celui du logement.
Les gouvernements ont refusé de développer une politique de logement
public. L’économie de marché s’est concentrée sur ce secteur, avec une
production d’environ 800 000 logements par an. Les prix de vente ont
triplé. Pour rappel, la précédente génération, avec le salaire moyen de
l’époque, acquérait des logements en une quinzaine d’années. Les banques
ont vendu des crédits sur quarante ans, voire cinquante ans. Des
millions de familles se sont endettées à perpétuité. Il suffit juste
d’imaginer les conséquences lorsqu’il y a perte d’emploi dans un foyer.
Cette année, près de 300 000 expulsions de familles sont déjà
programmées contre 98 000 l’an dernier. Et fondamentalement ce sont les
banques qui récupèrent ces logements. Cela a généré un sentiment de
révolte et une colère spécifique des jeunes à l’encontre de ces choix
politiques et de la faiblesse de la démocratie.
Car la souveraineté populaire ne se retrouve pas reflétée dans le
Parlement en raison d’une loi électorale injuste. Un exemple : IU, pour
élire un député, doit obtenir quatre fois plus de voix que le PSOE
(Parti socialiste) ou le Parti populaire (PP, droite). Bref, tout cela a
provoqué de l’indignation alimentée par des mouvements de jeunes comme
Democracia real ya (DRY) ou Jeunes sans futur, qui sont à l’origine de
la manifestation du 15 mai. Sur le fond, il s’agit d’une contestation du
système et de certains aspects de la transition espagnole.
Quelle place a prise IU dans la montée en puissance de cette colère ?
Cayo Lara. Nous avons contribué à la maturation de
la réflexion sur les raisons de la crise du néolibéralisme en Espagne et
en Europe. Nous subissons deux crises : la crise financière mondiale et
la crise liée à notre propre modèle de développement basé sur le ciment
et la brique. Face aux politiques d’ajustements et de coupes
budgétaires dans les droits et les services, nous avons avancé l’idée
que les responsables de la crise doivent en supporter les coûts. Le
gouvernement s’est couché devant le patronat, les banques, les
spéculateurs financiers, les marchés et le Fonds monétaire
international. C’est pourquoi d’ailleurs la crise ne s’est pas résolue
mais aggravée, entraînant une sévère détérioration sociale qui a frappé
de très nombreux foyers.
Assiste-t-on au vacillement de l’édifice démocratique et
économique de la transition, pourtant érigé en modèle par l’Union
européenne ?
Cayo Lara. Oui. On a présenté ce pays comme un pays
modèle, celui du chômage zéro avec l’explosion de l’emploi dans le
secteur de la construction. Les jeunes ont vécu dans un château de
sable. Une sorte de bulle qui ne prendrait jamais fin, où le capitalisme
paraissait comme le moindre mal, n’a cessé d’enfler.
Après les chutes du mur de Berlin et des pays dits du socialisme réel
dans les années quatre-vingt-dix, c’est ce château de sable qui s’est
écroulé, ouvrant la voie au développement de la crise. Concernant la
démocratie, c’est le bipartisme qui est critiqué, PSOE et PP étant
coresponsables de la loi électorale irrespectueuse de la démocratie
représentative. Mais l’élément le plus important est l’offensive du
capitalisme. Sa feuille de route néolibérale a cogné l’État social, ses
services publics de qualité… En Espagne, c’est flagrant. Depuis ces
années-là, les politiques d’État ont été fragilisées. Les services
publics ont été privatisés. Les impôts des couches les plus riches ont
été réduits tandis que ceux sur la consommation et les salaires ont
augmenté.
Cette détérioration du rôle de l’État s’est traduite par un
questionnement de la démocratie : ce ne sont plus les institutions qui
contrôlent les pouvoirs financiers et les marchés mais l’inverse. En
mars 2010, le président du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero,
est monté à la tribune du Parlement pour demander un plan d’ajustement
antisocial connu comme le tijeretazo (le coup de ciseaux – NDLR). Puis
il a lancé la réforme de l’emploi qui revient à assouplir les conditions
de licenciement et ses coûts, puis la réforme des retraites, qui n’a
pas encore été votée, préconisant de rallonger l’âge de départ à 67 ans.
Bref, le gouvernement a fait le choix de contenter les marchés. Il a
agenouillé la démocratie devant les pouvoirs financiers.
Vous évoquez la réforme des retraites. Sa ratification par
les centrales syndicales et singulièrement par
les commissions
ouvrières (Ccoo)
a soulevé de vives critiques chez ses adhérents. Ce
choix est fortement contesté dans les rassemblements actuels. Comment
réagi IU ?
Cayo Lara. Nous avons une position différente de
celle des syndicats. Pour nous, cette réforme n’a pas lieu d’être, sauf à
vouloir pousser les gens vers les fonds de pension privés. Elle est
d’autant moins nécessaire que les comptes de la Sécurité sociale sont
excédentaires. Nous respectons la décision des syndicats mais nous
défendons notre opposition.
Les opinions critiques émises contre cette réforme doivent s’exprimer
au sein des syndicats et, souverainement, les adhérents doivent dire si
leurs directions ont agi correctement ou non. Mais à nos yeux le
principal responsable est le gouvernement puisque c’est lui qui a décidé
de réformer les retraites. Nous avons présenté un amendement contre
l’ensemble de cette réforme qui a été rejeté par le PSOE et le
Convergencia i unio (parti nationaliste catalan conservateur). Et nous
continuerons de défendre l’idée qu’il n’y a pas besoin de réformer le
système des retraites.
Vous déclarez que le président
du gouvernement socialiste a
abdiqué devant les marchés financiers.
Cela n’est-il pas aussi
révélateur
de la crise idéologique de la social-démocratie en Europe ?
Cayo Lara. Oui. La social-démocratie a réduit le
rôle et la force de l’État. Un exemple révélateur : le FMI a déclaré que
40 % du déficit des comptes de l’État correspondent aux baisses
successives des impôts des plus hauts revenus décidées, durant ces 15
dernières années, par les gouvernements du PP et du PSOE. En Europe,
elle a décidé de ne plus affronter le pouvoir économique. Pis, elle suit
la feuille de route tracée par le néolibéralisme. D’où le fait qu’elle
entre en collision avec son propre électorat. Et ce dernier ne se
retrouve pas encore dans les partis de la gauche alternative.
Ce phénomène est à l’œuvre dans toute l’Europe. Les derniers
résultats électoraux en Espagne et au Portugal en attestent. On assiste à
un basculement vers la droite mais également à une hausse de
l’abstention. Plus grave, les partis xénophobes et racistes creusent
leur trou, en développant le discours selon lequel l’ennemi serait
l’immigré.
Le mécontentement se traduit
ainsi électoralement par le vote blanc et nul…
Cayo Lara. En effet, les premières forces sont le PP
et le PSOE, suivies d’Izquierda Unida avec 1,7 million de voix, puis le
vote blanc et nul avec environ 900 000 suffrages, c’est-à-dire 4,24 %
des votes sur les 22,8 millions d’inscrits. Nous parlons de personnes
qui veulent voter mais ne trouvent pas l’espace politique pour le faire.
C’est le vote colère, et il a progressé d’environ 300 000 voix par
rapport aux dernières élections.
Cela n’interpelle-t-il pas IU ?
Cayo Lara. Bien sûr. IU revient d’une longue période
de baisse électorale constante. Lors des dernières élections, nous
avons amorcé une remontée de 1 % alors que le contexte européen est
défavorable. Il nous faut travailler à capitaliser une grande partie du
vote de colère et celui de la gauche du Parti socialiste, les deux se
sentant floués par ces politiques. Cela veut dire plus de cohésion
sociale et politique. Sur le plan médiatique, c’est l’horreur. Une étude
en Andalousie a démontré qu’IU ne représente que 2 % du traitement
médiatique consacré aux forces politiques. Dans les médias privés, il
tombe à 0,7 %.
Nous avons porté plainte contre ce manque de respect du temps qui
nous est imparti en tant que troisième force politique du pays. Je ne
veux pas dire qu’il s’agit là de la seule raison mais elle est
importante. Car notre discours est crédible. Il porte une alternative
face à la résignation ambiante et les politiques contre les dépenses
publiques que l’on présente comme inévitables. Mais ce discours
n’atteint pas l’ensemble du territoire, faute d’instruments pour notre
organisation et en raison de la crise interne dont nous avons souffert
de 1999 à 2008.
Le gouvernement socialiste
et les autonomies annoncent
d’importantes coupes budgétaires.
Le débat est toujours vif concernant
les réformes de l’emploi, des retraites
et sur les conventions
collectives.
Comment IU aborde-t-elle la période ?
Cayo Lara. Nous affrontons une offensive
néolibérale, en vertu des accords européens de Lisbonne. Le gouvernement
a décidé de réajuster les comptes en coupant dans les budgets et les
investissements de l’État, en diminuant les salaires des fonctionnaires,
en gelant les pensions… Dans l’emploi public, seul un départ sur dix à
la retraite sera remplacé. Tout cela va signifier une baisse du pouvoir
d’achat des Espagnols. Cette atonie de la consommation conduit à une
baisse des ventes des entreprises. Et nous voilà pris dans la spirale du
serpent qui se mord la queue.
Mais l’Espagne est le pays européen où la fraude fiscale est la plus
importante. Le manque à gagner est de 5 000 millions d’euros par an. La
baisse des impôts sur les sociétés et la suppression de l’impôt sur le
patrimoine dont s’acquittaient les grandes fortunes représentent 2 200
millions d’euros en moins dans les caisses publiques. Le gouvernement a
par ailleurs diminué l’impôt sur les salaires élevés (60 000 euros
annuels).
Il faut, à l’inverse, une réforme fiscale progressive qui revienne
sur ces choix. Il faut affronter le pouvoir des banques. Et pousser à
l’investissement public dans l’emploi, la santé, l’éducation, la
recherche et le développement. Nous défendons la proposition d’une
banque publique face à la privatisation des caisses d’épargne du
gouvernement. Le crédit doit favoriser les PME mais également promouvoir
un nouveau modèle productif. Un exemple : en pleine crise, la banque de
Santander présente 35 000 millions de bénéfices sur ces quatre
dernières années. Les actionnaires se sont partagé 19 000 millions. Les
propos du président de la banque, Botin, résument parfaitement le nœud
gordien lorsqu’il déclare que son organisme est incontestablement le
grand gagnant de cette crise. Telefonica (entreprise de
télécommunications) a présenté des bénéfices de 10,1 milliards en 2010
mais elle va licencier 20 % de ses effectifs en Espagne. À nos yeux, il
s’agit d’un délit. Voilà le visage de l’économie espagnole : davantage
de bénéfices pour les entreprises et pour la banque, plus d’impôts pour
les couches populaires, un service public détérioré, voire privatisé, la
fragilisation de l’État et de la démocratie.
Le Mouvement du 15 mai, Democracia Real Ya et d’autres
appellent à des manifestations
le 19 juin contre la crise, le pacte
dit euro plus… IU en sera-t-elle ?
Cayo Lara. Nous appuierons ces manifestations comme
nous avons soutenu celles d’hier et comme nous serons demain de toutes
les mobilisations contre la crise. Le 16 juin, les syndicats déposeront
une demande d’annulation de la réforme de l’emploi qui a recueilli
l’assentiment d’un million de signatures. Nous continuerons à nous
opposer à la réforme des retraites, aux coupes budgétaires et à
l’offensive patronale contre les conventions des négociations
collectives.
Levée de camp mais pas du combat
Les Indignés de la Puerta del Sol ont levé, dimanche, le camp qu’ils
avaient installé au cœur de la capitale espagnole. Durant quatre
semaines, cette cité éphémère était devenue le symbole de la
contestation des jeunes contre les effets de la crise économique et la
représentativité politique. Lors de leur assemblée générale, les
Indignados ont décidé de poursuivre leur mobilisation dans les quartiers
de Madrid et des grandes villes, tout en conservant un point
d’information sur la Puerta del Sol. Samedi, ils se sont invités aux
prises de fonctions des maires et des présidents des communautés
autonomes au cri de « ils ne nous représentent pas ».
Le 19 juin, le
mouvement du 15 mai, Democracia Real Ya et d’autres collectifs
et
organisations appellent à des manifestations dans les principales villes
du pays.
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