Cayo Lara : « L’Espagne au début d’un nouveau processus politique »

16/11/2010

Pour le coordinateur national d’Izquierda Unida, le succès 
de la grève générale contre la réforme déréglementant 
le marché du travail, fin septembre, montre un divorce entre 
le mouvement social et le Parti socialiste et ouvre une nouvelle période politique. 

Quelles peuvent être 
les évolutions après la grève générale du 29 septembre en Espagne ?

Cayo Lara. La grève a été un grand succès. Elle intervient après une longue période sans mobilisation des travailleurs, elle met en cause la politique du gouvernement et presque toutes les forces politiques du pays, exceptée IU. Cela traduit un changement qualitatif et le pouvoir ne pourra pas rester muet. Même si pour l’instant il s’est contenté de changer le gouvernement sans changer de politique.

Quels sont les effets d’ores 
et déjà mesurables de la politique d’austérité du gouvernement Zapatero ?

Cayo Lara. Dès le mois d’août, après la mise en œuvre de la réforme du Code du travail qui, prétendument, devait réduire les contrats précaires, on a pu constater que ces derniers étaient plus nombreux après qu’avant la loi. La baisse des salaires des fonctionnaires de 5 % et le gel des pensions ont contribué à une contraction de la consommation. La réduction de l’investissement public va entraîner la perte d’un très grand nombre d’emplois. Le gouvernement a lui-même reconnu que le taux de chômage augmentera de 0,3 point en 2011. Il va être supérieur à 20 %.

Mais les gouvernements européens affirment que s’ils ne prennent pas de telles mesures, ils seront sanctionnés par les marchés.

Cayo Lara. Il y a des mesures alternatives. En Espagne, le niveau des prélèvements publics (impôts et cotisations sociales) est très inférieur à la moyenne européenne. Il est passé, en deux ans, de 37 % à 31 %, c’est dire qu’il y a eu d’énormes pertes de recettes. Il y a donc de la marge ! Par ailleurs, selon des données officielles, l’économie souterraine représente 23 % du PIB. Si on la ramène à 15 %, cela peut permettre de dégager des rentrées d’impôts et de cotisations très importantes. Il faut certes combattre le déficit, sans pour autant fixer 2013 comme objectif, mais l’on n’y parviendra pas par une réduction des dépenses publiques mais par l’augmentation des recettes et grâce à une politique de relance de l’économie réelle et de l’emploi. 

L’Espagne est-elle entrée dans 
une nouvelle période politique ?

Cayo Lara. Il y a deux choses importantes. Les mobilisations contre les mesures de régression du gouvernement ont été rares ces dernières années et aujourd’hui, comme l’ont déclaré les syndicats, nous sommes au début et non à la fin d’un processus de contestation de la politique gouvernementale. La grève générale constitue, de ce point de vue, un moment d’inflexion.

Ensuite, il apparaît que la référence politique des syndicats, tant de l’UGT que des CCOO, qui était jusque-là le PSOE, est désormais caduque. Je ne veux pas dire par là que nous sommes devenus la référence, mais assurément, le fait que nous soyons le seul parti de gouvernement à soutenir les objectifs des syndicats peut avoir des conséquences.

Enfin, la droite ne va pas pouvoir tirer profit de la lutte des syndicats contre les mesures du gouvernement. Les travailleurs savent que si le Parti populaire était au pouvoir, ce serait pire encore, plus en raison du style et de la façon d’appliquer les mesures d’ailleurs que par leur contenu.

N’avez-vous pas peur d’une montée du populisme en Espagne ?

Cayo Lara. Si, mais là où dans d’autres pays européens cette dimension est portée par des partis d’extrême droite, en Espagne, elle est intégrée au sein du PP. C’est le cas de la figure de proue du PP dans la capitale, Esperanza Aguirre, présidente dans la région autonome de Madrid. En Catalogne, ce sont des dirigeants du PP qui ont pris des positions xénophobes.

La politique de l’Union européenne n’aggrave-t-elle pas la situation 
des populations de chacun des pays membres et cela ne nécessite-t-il pas des changements, y compris 
à ce niveau, et lesquels ?

Cayo Lara. L’identité des politiques du PSOE et du PP tient aussi au fait qu’il y a en Europe un consensus entre la social-démocratie et la droite dans les institutions et au Parlement européens en faveur des traités et de la stratégie de Lisbonne, et ce consensus est à l’origine d’une situation insupportable qui tend à en finir avec le modèle social européen. Face à cela, il y a une réaction vigoureuse en Grèce, en France, en Espagne, et il est souhaitable qu’elle le soit plus encore. Les travailleurs luttent de manière très active contre ces mesures et, effectivement, il faut changer les critères pour passer d’une Europe sur des bases politiques néolibérales à une Europe fondée sur les besoins des peuples. C’est une tâche difficile, les pièces majeures de la construction européenne, les traités devront être changés. Cela demandera du temps car à l’heure actuelle, politiquement, c’est la droite qui tient les rênes et l’Allemagne qui domine. Pour changer les choses en Europe, nous comptons plus sur la mobilisation des travailleurs que dans des changements politiques qui ne pourraient intervenir qu’à moyen terme.

Mais ne faut-il pas également changer le rôle de la Banque centrale européenne ?

Cayo Lara. Certes, nous proposons qu’elle soit soumise au pouvoir politique, qu’elle ne soit pas au-dessus des Parlements et des gouvernements. Il faut réformer la BCE et les banques centrales de chaque pays de la zone euro.

Mais en Espagne aucun changement politique à gauche n’est envisageable sans le Parti socialiste. Comment faire dès lors ?

Cayo Lara. Certes. Nous croyons que le PSOE va subir une sévère sanction de sa base sociale qui devrait l’amener à une profonde réflexion. Un Parti socialiste en Espagne en dessous de 30 %, c’est pour lui très grave et on peut penser que des positions différentes vont se faire jour, plus favorables à un engagement politique progressiste. Nous comptons aussi pour cela sur un redressement de la représentation d’IU aux prochaines élections. Y compris actuellement, il y a une majorité suffisante pour une politique différente mais le problème c’est que Zapatero a fait sienne la politique de ce que l’on appelle les marchés.