
Compétitivité de la France et de l’Allemagne : deux visions s'affrontent
26/02/2011
Nasser
Mansouri-Guilani,
responsable des études économiques pour la
CGT.Michel Didier,
président de l’institut
de conjoncture
Coe-Rexecode.
Le
gouvernement et le Medef font l’apologie du modèle « virtueux » de
compétitivité allemand. En s’appuyant sur l’étude récente
sur la
compétitivité en France et en Allemagne, de l’institut COE-Rexecode,
proche du patronat, ministres et grands patrons y sont allés de leur
couplet afin de montrer que la chute des exportations françaises était
due majoritairement à un écart important des « coûts du travail »
en
France depuis 2000. Une analyse serrée des stratégies à l’œuvre de part
et d’autre du Rhin montre que les choses ne sont pas si simple.
Votre
rapport met en avant un écart
de compétitivité dû principalement au
coût du travail. Cette vision
ne fait pas l’unanimité. N’est-elle
pas
réductrice compte tenu
du nombre de facteurs qui entrent
dans la
notion de compétitivité ?
Michel Didier. Sous cette forme la question est
réductrice. Le message qui ressort est qu’effectivement nous perdons en
compétitivité, tant sur les exportations que sur notre création de
valeur ajoutée dans l’industrie en France, par rapport à l’Allemagne.
C’est un fait. Le débat sur le niveau du coût de l’heure de travail
n’est pas, à mes yeux, central. En revanche, la divergence d’évolution
France-Allemagne l’est. Ce rapport n’est pas un rapport anti-coût du
travail, c’est un rapport cherchant des bons mécanismes pour que, dans
les entreprises, nous trouvions les bons arbitrages entre salaires,
emploi et durée du travail pour mettre fin à la divergence industrielle
France-Allemagne. À partir des années 2000, les Allemands ont mis en
œuvre une politique de compétitivité qui a été dure, en réformant le
marché du travail, avec des modérations salariales et des
renégociations collectives, une politique qui a permis de revenir dans
la compétitivité mondiale. La France a fait une politique inverse, en
réduisant de façon centralisée la durée du travail, ce qui a plusieurs
effets : perte de marchés, augmentation du coût de l’heure de travail
et limitation du champ de la négociation dans l’entreprise. Nous avons
eu des hausses de prix de nos produits supérieures aux Allemands avec
une divergence du coût salarial, même si le salarié n’en a pas
bénéficié.
Nasser Mansouri-Guilani. En préalable, j’insiste
sur le fait qu’il s’agit bien d’une commande confiée à un organisme
proche du patronat. Ce n’est pas anodin si Mme Parisot reprend à son
compte ce qui est proposé. Incontestablement, du point de vue des
salariés, la situation en France n’est pas satisfaisante, mais je
conteste le raccourci qui consiste à dire que parce que les
exportations allemandes sont supérieures aux nôtres, la situation est
meilleure en Allemagne et qu’il faut l’imiter. Lorsque l’on se place du
côté des salariés allemands, on a une forte progression de la
précarité, de fortes inégalités. Chez Volkswagen, il y a quatre statuts
différents. Dans certains établissements, les intérimaires sont payés
moitié moins que les autres salariés. Cette compression des salaires a
eu une conséquence négative sur la consommation. La forte augmentation
des exportations allemandes résulte en partie d’une insuffisance de
débouchés sur le marché intérieur. J’ajoute qu’il est possible d’avoir
des salaires élevés tout en étant compétitif, ce qui renforce la
question de la compétitivité hors prix, c’est-à-dire la capacité
d’innovation, la qualité des produits, etc. Ces éléments sont connus
depuis longtemps. Si vous les évoquez dans l’étude, ils ne figurent pas
comme élément central. En revanche, vous insistez sur le coût du
travail et la fiscalité du patrimoine.
Michel Didier. L’Allemagne fait mieux parce que
l’industrie au lieu de se contracter se maintient, et même se
développe. C’est notre objectif. Il existe tout de même un lien entre
les exportations, la capacité industrielle et l’emploi. Certes, nous
avons eu une consommation supérieure à l’Allemagne, les Allemands ont
quand même payé pour être compétitifs. Mais notre consommation, nous
l’avons soutenue en partie par du déficit public qu’il faut maintenant
payer, et aujourd’hui l’Allemagne a une croissance plus forte et plus
d’emplois. Que se passera-t-il dans la zone euro si nous continuons à
diverger ?
On dit souvent que les Français
sont les plus productifs au
monde.
La productivité ne compense-t-elle
pas la différence du coût
du travail ?
Michel Didier. Durant la
période, les gains de
productivité réalisés n’ont pas
été supérieurs en France. Ils n’ont
été
distribués ni en salaire ni en baisse de prix. On les a
utilisés à
travailler moins. L’Allemagne les a utilisés pour
renforcer son
industrie. Hélas on a perdu en compétitivité.
Nasser Mansouri-Guilani. Le passage aux 35 heures a
coïncidé avec une hausse de la productivité du travail, et les gains de
productivité sont plus forts en France. Les statistiques le prouvent.
De plus, globalement, les Français travaillent plus que les Allemands.
Par ailleurs, la réduction du temps de travail a été compensée par une
modération salariale.
Les médecines mise en œuvre depuis
près de vingt ans n’ont
pas produit
leurs effets. Ne faudrait-il pas
une tout autre politique
industrielle ?
Michel Didier. L’effort de recherche en entreprise
est plus élevé en Allemagne, nos travaux le confirment. Les entreprises
françaises ne dégagent pas assez de marges pour les affecter à la
recherche. Et on ne peut pas forcer les entreprises à faire plus de
recherche puisqu’elles n’ont pas les moyens. Le gouvernement a mis en
place le crédit impôt recherche qui ne compense qu’en partie ce
problème de financement. Il faudrait que les entreprises fassent plus
de marges plutôt que de solliciter la puissance publique. Les
dividendes des multinationales, c’est vrai, ont beaucoup augmenté, mais
il faut voir d’où viennent ces profits des multinationales. Ils sont
réalisés dans les autres pays, dans les pays émergents. C’est une
réalité qui ne doit pas être transposée au tissu productif français.
L’histoire des profits qu’on redistribue à tour de bras à l’actionnaire
n’est pas celle de nos PME.
Nasser Mansouri-Guilani. Dans cette étude, il y a
des absences, extrêmement importantes, comme les choix de politique
économique et de gestion des entreprises. C’est là que le rôle de la
puissance publique et de la politique industrielle a toute sa
pertinence. Par exemple, le crédit impôt recherche (CIR) n’a pas
profité aux entreprises qui font de la recherche, un effet d’aubaine a
vu le jour. Plus de la moitié des CIR ont été utilisés par les
services. Par ailleurs, il est faux de dire que les entreprises
manquent de marges pour arriver à financer leur recherche. Selon les
comptes nationaux, les dividendes distribués par les sociétés non
financières à leurs actionnaires sont passés de 5 % de la valeur
ajoutée, au milieu des années quatre-vingt, à 25 % aujourd’hui. Il y a
là un problème d’efficacité du système productif. C’est pourquoi on ne
peut pas faire abstraction de la stratégie des entreprises, quand on
veut traiter de la compétitivité. Les groupes français ont donné la
priorité aux marges et à la production totale sur le marché extérieur.
Leurs sous-traitants les ont suivis. Les constructeurs automobiles
français délocalisent une partie importante de leurs productions à
l’extérieur, puis ils importent dans l’Hexagone. Les Allemands ont de
la sous-traitance dans les Peco, mais ils ont gardé des bases
industrielles. La baisse de la base industrielle en France n’est pas
sans lien avec la stratégie des entreprises.
Michel Didier. C’est vrai que les entreprises
allemandes ont plus externalisé dans les Peco. Du côté de l’outre-Rhin,
l’objectif de créer de la valeur est partagé, c’est peut-être parce
qu’il y a plus de capacité à travailler ensemble.
Nasser Mansouri-Guilani. Les choix stratégiques de
l’entreprise obéissent aujourd’hui à la création de valeur pour
l’actionnaire et non de la valeur ajoutée pour répondre aux besoins
sociaux et économiques. La priorité est accordée à la rentabilité
financière à court terme, au détriment de l’emploi, des salaires, de la
recherche-développement, de l’investissement productif. Cette
financiarisation de l’économie est apparue moins brutale en Allemagne,
y compris parce que les banques ont joué un rôle plus favorable pour
l’industrie.
Partagez-vous cet avis sur le rôle
des banques dans le
financement
des dépenses de recherche et d’investissement de
l’industrie en Allemagne ?
Michel Didier. Je ne crois pas que ce soit un bon
procès à faire aux banques. Je suis d’accord sur le diagnostic, mais
les banques face à des entreprises risquées, avec des marges plus
limitées, sont obligées d’être plus prudentes. En Allemagne, les
entreprises sont plus stables, plus pérennes. Les banques peuvent
donner plus de crédits sans prendre plus de risques.
Nasser Mansouri-Guilani. Avant la crise, les trois
quarts de l’activité des banques allemandes se sont réalisés sur la
sphère réelle alors qu’en France on a à peu près la relation inverse.
Les banques ont tendance à accorder plus facilement des crédits aux
financiers qu’au projet d’investissement. J’ai des exemples où le
projet de rachat viable par des salariés n’a pas été appuyé par une
banque alors que le financier a obtenu le crédit nécessaire. Le rôle de
la puissance publique est de mettre le risque au bon endroit. C’est
pour cela qu’à la CGT nous proposons de créer un pôle financier public.
Le rapport insiste sur le besoin
de baisser de 10 % le coût du travail.
Michel Didier. Il y a deux manières de gagner en
compétitivité. La première à long terme est de développer des actions
industrielles. La seconde est de prendre rapidement des mesures pour
interrompre la baisse du tissu industriel. Ces deux manières sont
complémentaires et nécessaires. Nous ne demandons absolument pas aux
salariés de baisser de 10 % leurs salaires, au contraire. La seule
manière est de baisser les charges sur le travail, ce n’est pas dans la
poche du salarié. À condition que les entreprises les répercutent bien
sur les prix, pour regagner en compétitivité. Ce débat doit avoir lieu,
aucune solution n’est bonne du côté de la compensation, parce que c’est
soit de l’impôt soit de la dépense en moins.
Nasser Mansouri-Guilani. Nous y sommes totalement
opposés. Cette idée de réduire les salaires n’est pas nouvelle. Les
cotisations sociales font partie intégrante du salaire, elles financent
la Sécurité sociale. Dire qu’il faut réduire les cotisations sociales
revient à dire qu’il faut baisser le salaire. Si nous sommes d’accord
pour développer l’industrie, je suis absolument contre l’idée de
demander encore et davantage de sacrifices aux salariés. Le
gouvernement allemand a joué un jeu non coopératif, en portant le
fardeau sur les travailleurs. Ce n’est pas un schéma admissible dans
l’optique des travailleurs. Demain, on nous comparera avec les
travailleurs chinois pour nous demander de nous y adapter. On trouvera
toujours un moins-disant social.
Vous mettez en avant le besoin de négociation dans les entreprises. Qu’entendez-vous par là ?
Michel Didier. Sur la dernière décennie, grâce à un
meilleur système de négociation et à une bonne capacité à travailler
ensemble, les Allemands ont obtenu un résultat en termes de
compétitivité et aussi d’emploi. C’est un concept qui peut s’appliquer
aux relations donneurs d’ordres sous-traitants, et surtout qui peut
permettre de trouver de bons compromis dans l’entreprise. C’est au
niveau de l’entreprise que les questions relatives à l’emploi, aux
salaires ainsi qu’à l’organisation de la durée du travail se dénouent
le mieux. Il faut libérer la capacité de négocier pour être plus
compétitif.
Nasser Mansouri-Guilani. Sur le « travailler
ensemble », la question de fond est bien celle de critères et de
droits. Quelle est la finalité de l’entreprise ? Quelle est la place
des salariés dans la définition des choix stratégiques de
l’entreprise ? Il existe des négociations dans les entreprises. Mais
dès lors qu’il s’agit d’intervenir sur les choix stratégiques, la
réponse est non. Nous avons des exemples très nets dans les conseils
d’administration. C’est là aussi que la loi doit jouer un rôle.
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