
Frédéric Mau : "Messieurs les nantis du CAC 40, soyez maudits !"
14/03/2011
Le
10 mai 2010, le tribunal des affaires de Sécurité sociale (Tass) de
Bourg-en-Bresse condamnait Eurovia, filiale du groupe Vinci, pour «
faute inexcusable », à la suite du cancer de la peau qui a emporté, à
cinquante-six ans, José-Francisco Serrano-Andrade, travailleur de la
route depuis 1986 et pendant vingt ans. Eurovia, son employeur,
continue de rejeter toute responsabilité. L’audience en appel de ce
jugement s’est tenue à Lyon, vendredi 11 mars. Délibéré prévu le 10 mai
prochain. Un rassemblement s’est tenu devant le Palais de Justice.
Frédéric Mau, délégué syndical central CGT d’Eurovia Rennes et
responsable de la Fédération CGT de la construction s’est adressé en
ces termes aux salariés concernés, aux grands groupes de l’industrie
routière et au Medef.
Tel quel
« Aujourd’hui, la justice aura à traiter du
devenir des salariés de l’industrie routière, de leur niveau de
citoyenneté. En effet, comment comprendre que tous les jours 85 000
hommes et femmes, investis dans les besoins fondamentaux de
construction de voies de communication de notre Nation puissent être
considérés comme quantité négligeable et jetable sur les problématiques
de fond que sont la vie et la mort. Quel décideur peut tolérer que ses
salariés soient envoyés à l’abattoir, et ce au quotidien, dans le cadre
de leur travail, en maîtrisant dans le même temps la gravité des
risques encourus et en pratiquant l’omerta sur ces risques afin
d’éviter une image professionnelle peu reluisante et ainsi la fuite
partielle de ses actionnaires ?
Nous construisons des routes depuis 130 ans dans ce pays. Nous avons
toujours payé un lourd tribu dans cette activité. Ô pas forcément
visible puisque nous avons droit soit à une mort violente, soit à une
mort lente dans des souffrances indescriptibles, selon nos affinités
avec le destin ou la grande faucheuse. La morbidité est telle, qu’elle
est complètement assimilée par nos compagnons. C’est notre culture,
aussi imprégnée dans nos esprits que peut l’être le bitume sur nos
visages et nos mains. Aussi ancrée et forte que peut l’être la fatalité
sur la nécessité de répondre en priorité, et ce quel qu’en soit le
prix, aux besoins de nos familles. Même le temps d’incubation des
différents cancers dont nous sommes victimes font partie intégrantes de
nos mécaniques d’esprit : « on verra plus tard », « normalement les
enfants devraient être tout juste élevés et la maison finie de payer… »
A ce jour et pour la première fois en France, une famille s’élève et
hurle qu’il y en a marre de perdre nos pères, nos maris, nos frères,
nos fils… Par son courage sans concession aucune, par sa détermination
sans cesse attaquée et néanmoins indéfectible, la famille
Andrade-Serrano a décidé de livrer combat. Pour elle, pour ce défunt
mari et père, pour tous ! Et en cela, la Fédération nationale des
salariés de la construction, bois et ameublement CGT n’avait d’autre
choix que de se joindre à elle. Depuis le 10 mai 2010, jour de la
condamnation contre la profession, en première instance du Tribunal des
Affaires de Sécurité sociale (TASS), notre travail d’investigation nous
a amenés à plusieurs découvertes. Toutes sont liées et ne dépendent en
fait que d’un seul élément, à savoir les résultats des études
épidémiologiques pratiquées depuis les années soixante, tant au champ
national et européen que mondial. On nous amuse depuis cinquante ans
sur les HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) et ce diable de
Benzo(a)pyrène, molécule hyper cancéreuse, épouvantail par excellence.
On nous amuse et surtout on s’emploie à orienter les recherches et
autres études, avec l’aval d’une poignée de scientifiques reconnus et
très bien rémunérés. Trop ?
Messieurs les nantis du CAC 40, soyez maudits !! Vous, tous ! Qui
avez organisé ce mensonge sur des décennies, au nom du sacro-saint
profit, en continuant de vous bâfrer sur un monceau de cadavres. Bien
sûr que l’on ne trouve rien dans les produits épandus ! Puisque ce type
de molécules n’entre pas ou si peu dans leur composition. Par contre,
nous avons trouvé une poignée de chercheurs, de médecins du travail et
de préventeurs qui ont vu leur carrière bousillée pour avoir eu
l’audace de chercher ailleurs. Des combattants, qui n’ont pu poursuivre
leurs travaux sur le Thiophène, sur l’analyse globale des constituants
des fumées, sur les volumes et les types de recyclage de produits
industriels ajoutés aux formules globales des enrobés !
Sur les enrobés fluxés, sur les routes amiantées, sur les enrobés
abti-kérosène etc. C’est bien cette partie morbide de « poker-menteur »
qui a coûté la vie à José Francisco Andrade Serrano et à bien d’autres,
dans des souffrances sans aucune mesure avec ce que peut supporter
l’humain. Ô ça n’a pas été fait méchamment ! Depuis toujours les
salariés souffrent et meurent en silence pendant que les profits
s’accumulent. C’est un long fleuve qui s’étire tranquille dans le
confort et l’abondance ! Eh bien aujourd’hui messieurs, la fête est
finie et l’heure de payer la note est venue ! Quelle que soit la
décision que prendra le tribunal à l’issue des débats, nous allons
continuer d’amasser les témoignages, continuer de recenser nos morts,
qu’ils soient au beld, au Portugal, ou en France. Afin de vous faire
plier, fortement, pour faire autrement, autrement et mieux. Car ceci
est possible et nous ne vous en laisserons pas le choix. Comme vous ne
nous avez pas donné le choix avec la réforme des retraites, mise en
musique par votre représentant qui siège à l’Elysée. Une réforme qui ne
signifie qu’une seule et unique chose à nos yeux : l’allongement des
durées d’expositions chimiques sans protection, ainsi qu’une multitude
d’autres expositions sur un ensemble de risques. Sept salariés sur dix
n’atteignent pas l’âge de la retraite (60 ans) en activité, pour raison
de santé ou reconversion professionnelle ou décès. Un mort tous les
deux jours et une trentaine de mille en invalidité permanente par
an dans le BTP ! C’est beaucoup plus que les forces de Gendarmerie, de
la Police, des pompiers et de l’armée réunies. Sans aucun ministre aux
enterrements ! Et en ce qui nous concerne, cela occuperait un ministre
à temps plein ! M%ais nous préférons rester entre nous, avec nos
morts ! Sans être à nouveau pollués par l’hypocrisie et afin de
conserver notre dignité et notre fierté.
Et pourtant des solutions existent. Les produits de substitution
existent. Les équipements de protection collective existent. les
compétences et parfois la sagesse de ceux qui œuvrent au quotidien sont
là, prêtes à être utilisées à bon escient. Mais c’est bien de vos égos
et de votre arrogance en termes de freins, dont il s’agit.
Messieurs les décideurs de la SCREG, de la SACER, d’Eurovia, de la
COLAS, de Eiffage TP, de Bouygues, pour les principaux majors, soyez
assurés de notre détermination ! Nous irons jusqu’au bout. le serment
en a été fait auprès de Mme veuve Serrano-Andrade.
L’article L 4121-1 du Code du travail prévoit et met à la charge de
l’employeur, l’obligation de veiller à la santé physique et mentale des
salariés. Le tarif quand un patron se fait condamner se situe dans les
30 000 euros environs. Pour le Code pénal et s’agissant d’un homicide
par empoissonnement, le tarif est de 30 ans de réclusion ! Le MEDEF ne
veut pas convenir de négocier les temps d’exposition et de la
pénibilité en général. Nous allons vous démontrer que le choix n’est
plus permis. Notre offensive dans la mobilisation est déjà en marche et
elle a dépassé les frontières de l’hexagone. Une seule et unique
famille est déjà partie en guerre contre cette injustice sans égale.
Comptez sur nous, demain, nous serons légion ».
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