De longue date, persuadé qu’il est vain d’espérer le changement auquel aspire
la majorité de notre peuple, sans l’émergence d’une initiative novatrice
inédite, capable de promouvoir un large rassemblement populaire et un nouveau
rapport de forces, je rallie l’idée de la constitution de listes du Front de
gauche, dès le premier tour des élections régionales. Dans la situation
actuelle, lourde de nouveaux dangers de régression sociale et démocratique en
tout genre, mais forte de la résistance, de la colère et de la profonde volonté
de changement du monde du travail, cette offre du Parti communiste revêt une
signification nouvelle qui dépasse les classiques accords électoraux au
lendemain desquels les dissidences partisanes et les clivages politiques refont
stérilement surface. Une offre de nature à prolonger le vaste mouvement social
du printemps dernier et à stimuler une dynamique politique sans précédent sous
la Ve République, ouvrant la perspective, enfin crédible, d’une alternative
économique, sociale et culturelle, mobilisatrice des nouvelles générations, plus
sensibles à l’innovation qu’à la tradition.
L’étape du premier tour des régionales prend donc la double importance d’une
victoire de la gauche et de l’éclosion d’une nouvelle espérance républicaine,
d’où l’intérêt de l’élaboration de programmes régionaux proches des
préoccupations citoyennes, mais aussi de projets de transformation profonds en
rupture avec la voracité du capitalisme. À cet égard, bien que le syndicalisme
ne soit pas impliqué dans les élections politiques, son indépendance ne saurait
le laisser indifférent quant à la signification de leurs résultats, et je pense
que les cinq propositions économiques, sociales et fiscales contenues dans la
déclaration commune des huit organisations syndicales du 5 janvier 2009,
approuvées par tous les partis politiques de gauche, restent d’une brûlante
actualité. Je suis sûr que les huit signataires de ce texte apprécieraient que
l’approbation unanime de ces partis se prolonge en soutien concret dans leur
programme et leurs actions. D’ailleurs, la votation citoyenne pour la poste
publique à laquelle ont participé plus de soixante organisations est instructive
des dynamiques possibles à créer.
Les débats engagés à
l’approche du scrutin des 14 et 21 mars 2010 devraient permettre
d’éclairer certaines des différences, voire des
divergences subsistant entre les tendances de la gauche et nuisant
à leur cohésion, à propos notamment de
l’édification de l’Europe sociale, des
réformes structurelles et fiscales dont dépendent
l’emploi, le pouvoir d’achat, la Sécurité
sociale, les retraites et les services publics. Ces débats
devraient également s’étendre aux traits les plus
antidémocratiques de la Ve République, sous la domination
de N. Sarkozy, et spécialement la question de savoir si le
moment n’est pas de remettre en cause l’élection du
président de la République au suffrage universel. Quand,
en 1962, Charles de Gaulle proposa aux Français d’adopter
ce système par référendum, la majorité
pensait que ce mode d’élection garantirait
l’équilibre du pouvoir, dans des circonstances fortement
perturbées par l’écroulement de l’empire
colonial français et la faillite de la IVe République. De
plus, le prestige personnel du Général écartait
toute crainte d’atteinte à la démocratie, que
dénonçaient les adversaires de cette institution du
pouvoir présidentiel.
Un siècle après, la situation dans laquelle se débat la Ve République
démontre, de toute évidence, que les adversaires de ce présidentialisme étaient
loin d’avoir tort. On pourrait, certes, épiloguer sur l’envergure d’homme d’État
du président des années 1960, comparée à celle de Nicolas Sarkozy, mais
l’essentiel n’est pas là. L’essentiel réside dans les évolutions économiques,
sociales et politiques, nationales et internationales de ces cinquante dernières
années durant lesquelles les fameuses trente glorieuses ont lamentablement
dérivé vers une crise mondiale du capitalisme sous la protection, en France,
d’un pouvoir outrancièrement personnalisé qui, par réformes constitutionnelles,
ordonnances, décrets ou charcutage électoral, est en train de se transformer en
monarchie sous la haute autorité d’un autocrate. Quand on sait que, pour la
partie la moins politisée de l’électorat, certes infime mais réelle, le look et
le bagout des candidats à l’Élysée séduisent plus que leurs idées ou leurs
programmes, on comprend qu’un petit pourcentage de ces électeurs puisse au
second tour plébisciter, dans l’exercice des pleins pouvoirs, l’un des deux
outsiders. Drôle de démocratie ! Sans aller jusqu’à boycotter ce scrutin tant
qu’il existe, il faut bien admettre, aujourd’hui, que l’élection du président de
la République au suffrage universel est incompatible avec la participation
citoyenne à la vie publique et caricature la République. Voilà pourquoi il me
paraît incohérent et illusoire de vitupérer les abus de pouvoir de N. Sarkozy
tout en laissant entendre que désormais l’élection présidentielle est le seul
moyen de lui succéder. Cette singulière stratégie strictement consacrée au
meilleur candidat vedette anti-Sarkozy concourt à valoriser la nocivité du
présidentialisme et tourne le dos au rassemblement unitaire, seule force capable
de sortir le pays du marasme.
Alors, avec ou sans appartenance politique, syndicale, associative,
écologique, militants de toutes sensibilités du Front de gauche,
unissez-vous !