
Henri Pena-Ruiz « Justice sociale et laïcité sont indissociables »
30/12/2010
Philosophe, Henri Pena-Ruizfut
membre de la commission Stasi sur la laïcité
dans la République. La laïcité
reste, pour lui, un combat d’actualité
intimement lié à l’émancipation.
Comment expliquer que la
laïcité revienne si régulièrement
dans les débats français ?
Henri Pena-Ruiz Actuellement, il existe une
stratégie des anti-laïcs qui consiste à dire que la laïcité est une
réalité propre à la France, un « particularisme » qu’ils veulent
supprimer. Les mêmes ont inventé les notions de « laïcité ouverte » ou
« positive ». Celles-ci n’ont aucun sens sinon celui d’un rejet
hypocrite de la laïcité. Parle-t-on de justice sociale ouverte ou de
droits de l’homme ouverts ? En réalité la laïcité, sans adjectif, peut
intéresser toute l’Europe. En Espagne, par exemple, les laïcs dénoncent
l’octroi de fonds publics à l’Église alors que les services publics,
communs aux croyants, aux athées, et aux agnostiques, sont maltraités.
La laïcité n’est pas « française » par essence, mais de portée
universelle. Dit-on que les droits de l’homme sont français, l’habeas
corpus anglais ou la pénicilline écossaise ? Il est vrai que la France
reste l’un des pays qui a séparé le plus nettement l’État de l’Église.
La laïcité appelle une stricte égalité de traitement entre les
croyants, les athées et les agnostiques ; il n’y a donc pas de raison
de créer des privilèges publics pour la religion, pas plus que pour
l’athéisme.
Qu’en est-il du débat sur la pratique des cultes ?
Henri Pena-Ruiz. Il convient
d’abord d’éviter toute
confusion entre immigrés et croyants pratiquants.
L’immigration
maghrébine et turque en France est faite de travailleurs qui
contribuent à produire la richesse du pays. Ils méritent
donc
exactement les mêmes droits que les travailleurs français.
Parmi ces
immigrés, certains seulement se reconnaissent dans
l’islam. Il y a
environ 5 millions de personnes issues de l’immigration
maghrébine et
turque. Il y aurait parmi eux 15 % de pratiquants,
c’est-à-dire qui se
rendent à la mosquée, et 85 % de personnes qui ne
sont pas musulmanes
ou qui, si elles le sont, appliquent les principes religieux dans leur
vie quotidienne sans rien exiger de plus. En revanche, ces personnes
attendent de la République qu’elle joue son rôle
social, et soit donc
présente dans les grands services publics
d’éducation, de culture, de
santé. Il faut éviter l’erreur de croire que, pour
mettre à égalité les
citoyens musulmans avec les catholiques, il faudrait construire des
mosquées grâce aux fonds publics. La justice sociale
consiste à
s’occuper d’abord de ce qui est commun à tous les
hommes : l’accès aisé
à la culture, à la santé, à
l’éducation, à un logement décent. La
gauche n’a pas à se soucier des 15 % de personnes
croyantes
pratiquantes, mais des 100 % de personnes qui aspirent à ce
qui importe
à tous. Ce n’est pas le rôle d’un État
laïc de construire des mosquées
ou des églises, mais c’est son rôle de faire des
écoles publiques, des
hôpitaux publics, des logements sociaux accessibles à
tous. D’ailleurs
il s’est construit 2 400 salles de prière ces
dernières années : c’est
désormais une légende de considérer que les
citoyens de confession
musulmane prient dans des caves. À Paris, il existe des
mosquées vides,
alors que des personnes prétendent prier dans la rue, à
l’appel de
responsables religieux salafistes. Il est clair ici que la religion
n’est qu’un prétexte à une
démonstration de défi à l’égard des
lois de
la République laïque. Il ne faut pas se tromper de combat.
La religion
n’est pas un service public, et elle est dans certains cas
instrumentalisée contre les droits des femmes, contre la
culture,
contre la libre disposition de soi. La gauche ne doit pas laisser la
défense de la laïcité à la droite, qui
d’ailleurs l’a copieusement
bafouée en subventionnant les écoles privées
religieuses alors qu’elle
ne cessait d’aggraver les conditions matérielles de
l’école publique
par des milliers de suppressions de postes. La boussole, en la
matière,
est simple : tout l’argent public pour les services
publics, qui sont
universels, donc communs aux croyants et aux athées. Justice
sociale et
laïcité sont indissociables : il y a des vases
communicants. Un rappel.
Au moment où Jean Jaurès préparait la loi de
séparation de l’État et
des églises, il pensait déjà aux retraites
ouvrières. L’argent qui ne
va plus aux cultes peut désormais être consacré
à l’intérêt général.
Les retraites ouvrières sont communes aux croyants et aux
athées.
Aujourd’hui c’est l’inverse :
l’État se prétend trop pauvre pour
assurer ces retraites, mais il se découvre assez riche pour
financer
des religions qui n’engagent que les croyants…
Pourquoi de telles idées sont-elles masquées par des faux-semblants ?
Henri Pena-Ruiz. Les responsables politiques
doivent avoir le courage de dire que la religion n’engage que les
croyants. Lorsqu’un croyant va à l’hôpital, il doit être soigné
gratuitement au lieu de payer ses soins chaque fois plus cher du fait
de la logique des dépassements d’honoraires et des franchises
médicales, qui a introduit une médecine à deux vitesses. Ainsi, il fait
des économies sur les soins et peut plus aisément se cotiser avec
d’autres croyants s’il veut financer son culte, dans la sphère privée.
On rend un très mauvais service à la population issue de l’immigration
maghrébine ou turque en l’amalgamant aux religieux qui défient la
République laïque. La laïcité, l’égalité des sexes, le droit aux études
et au savoir ne doivent pas être entravés par des traditions
rétrogrades. Il faut lutter résolument contre les discriminations
sociales qui frappent certaines populations. Mais ce n’est pas une
raison pour entrer dans le jeu de chefs religieux intolérants qui ne
représentent qu’eux-mêmes en leur prêtant une attention particulière.
C’est donc aussi la
question de l’émancipation qui est
posée par la laïcité ?
Henri Pena-Ruiz. L’émancipation est l’idée que les
êtres humains ne doivent pas vivre sous tutelle. Avec la laïcité, une
telle idée s’affirme. Si on laisse des populations entières entre les
mains de salafistes qui sont porteurs de régression sociale et
d’inégalité entre les sexes, on ne joue pas le jeu de l’émancipation.
Dire que la République est laïque signifie qu’elle est liée à
l’ensemble du peuple et pas à la partie qui croit en Dieu. Dire qu’elle
est sociale signifie qu’elle doit jouer son rôle en matière de services
publics et de droits sociaux.
En quoi l’intégrisme religieux est-il le complice de la dérégulation libérale ?
Henri Pena-Ruiz. Non sans hasard, il existe un
couplage saisissant entre, d’une part, une mondialisationultralibérale
qui détruit les droits des travailleurs et, d’autre part, la résurgence
de la compensation religieuse. Il n’y a pas si longtemps, Margaret
Thatcher a brisé la dernière grande grève des mineurs britanniques, a
privatisé les services publics comme le rail, et détruit les conquêtes
sociales. Elle a par ailleurs encouragé les confessions religieuses à
prendre le relais de l’État social défaillant, et ce sur un mode
caritatif. Si la charité part d’un bon sentiment, elle ne peut tenir
lieu de politique sociale, ni de solidarité redistributive.
Les grandes dates de la laïcité
1881-1882 : les lois Ferry instituent l’école publique gratuite, laïque et obligatoire.
1905 : la loi de séparation des églises et de l’État stipule dans
son article 1 que « la République assure la liberté de conscience » et
« garantit le libre exercice des cultes ». Dans son article 2, la
« République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ».
1946 : le principe de laïcité est inscrit dans le préambule de la Constitution.
2004 : loi interdisant, dans les établissements scolaires, le port
de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse.
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