Monsieur
le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, sauf oubli de
ma part, ce projet de loi est le septième texte relatif aux étrangers
présenté par la droite depuis 2003, soit sept réformes en sept ans !
Permettez-moi de vous les rappeler : en 2003, loi relative à la
maîtrise de l’immigration, au séjour des étrangers en France et à la
nationalité et loi relative au droit d’asile ; en 2004, loi élargissant
les conditions d’expulsion du territoire ; en 2006, loi relative à
l’immigration et à l’intégration et loi relative au contrôle de la
validité des mariages ; en 2007, loi relative à la maîtrise de
l’immigration, à l’intégration et à l’asile ; cette année, enfin,
présent projet de loi.
C’est dire votre acharnement, votre obsession, mes chers collègues
de la majorité, à procéder au démantèlement du statut des étrangers, en
n’omettant jamais au passage de stigmatiser et de criminaliser les
populations étrangères, voire celles qui sont issues de l’immigration.
Je tiens à rappeler en cet instant les très nombreuses régressions
qui ont été adoptées en matière de regroupement familial et d’asile, au
nom de l’immigration choisie.
La transposition de directives européennes, monsieur le ministre,
n’est en l’occurrence qu’un prétexte qui vous sert à justifier votre
réforme et vous permet de faire de la surenchère en allant bien au-delà
des recommandations européennes.
Il est utile de souligner que le texte déposé par votre prédécesseur
intervient aujourd’hui dans une période électorale qui est l’occasion
pour vous de flatter à la fois l’électorat du Front national, afin de
récupérer des voix nouvelles, et la frange de votre électorat la plus
extrême, qui pourrait être tentée par les sirènes du Front national.
(Protestations sur les travées de l’UMP.- Approbations sur les travées
du groupe CRC-SPG.) Son examen va occuper le terrain politique pendant
la campagne des élections cantonales puis, en raison de la navette,
pendant celle des élections présidentielles.
Le projet de loi intervient également dans le contexte aggravé
encore et toujours par vos orientations politiques de crise économique
et sociale que connaît notre pays. Cette crise vous permet de désigner
à l’envi des boucs émissaires responsables de tous nos maux : les
étrangers, bien évidemment !
Ce texte intervient enfin après le débat nauséabond sur l’identité
nationale, dont le principal effet a été de libérer la parole raciste
dans le pays.
Mme Bariza Khiari. C’est vrai !
Mme Éliane Assassi. Le décor est planté !
Avec cette nouvelle réforme, vous traitez, comme à votre habitude,
la question migratoire essentiellement sous l’angle sécuritaire et
répressif. Vous n’hésitez pas à faire, une fois n’est pas coutume, des
amalgames douteux entre immigration et délinquance, terrorisme compris,
comme si l’une se nourrissait de l’autre et réciproquement. Je pense à
l’assignation à domicile avec surveillance électronique réservée
jusqu’à présent aux délinquants, à la création du délit de mariage
gris, à l’abus de droit au séjour ou à la déchéance de la nationalité.
L’étranger est sans cesse perçu comme un délinquant, voire un ennemi.
Le récent examen du projet de loi d’orientation et de programmation
pour la performance de la sécurité intérieure, dit « LOPPSI 2 »,
confirme, si besoin en était encore, cette tendance à assimiler
l’étranger à un délinquant, à moins que ce ne soit l’inverse. J’en veux
pour preuve le fait que certaines des dispositions du texte précité
télescopent, en quelque sorte, celles du présent texte !
Qui plus est, la LOPPSI 2 issue des travaux de la commission mixte
paritaire va être examinée le 8 février, soit en plein cœur du débat
sur l’immigration.
Vous n’hésitez pas non plus à remettre en cause au passage les
grands principes contenus dans la Constitution, la Déclaration
universelle des droits de l’homme, des textes internationaux ratifiés
par la France, comme l’évoquera tout à l’heure mon amie et collègue
Josiane Mathon-Poinat, à l’occasion de la présentation de la motion
tendant à opposer la question préalable.
Le projet de loi est donc un ramassis de dispositions plus
choquantes les unes que les autres, et le vocabulaire utilisé est
insupportable.
Mme Catherine Troendle. C’est inadmissible !
Mme Éliane Assassi. J’assume tout à fait mes propos, ma chère collègue !
Ainsi, après les termes « immigration subie », « immigration
choisie », vous employez à présent des expressions telles que « charge
déraisonnable pour le système d’assistance sociale »,…
M. Louis Nègre. Mais qui paie ?
M. Guy Fischer. Les immigrés sont tous des fraudeurs !
Mme Éliane Assassi. …
« bannissement »,
« assimilation », terme qui
fait explicitement référence à
l’époque coloniale ! Mais comment s’en
étonner de la part de ceux qui prônent le rôle
positif de la
colonisation ?
Ce projet de loi – comme tous ceux qui l’ont précédé – est inutile,
inefficace, inconstitutionnel, idéologiquement dangereux et pervers.
C’est un texte de circonstance qui fait suite à plusieurs faits
divers : je pense, notamment, à l’arrivée de plus d’une centaine de
Kurdes sur les côtes corses, arrêtés puis libérés par le juge des
libertés et de la détention en raison d’irrégularités de procédure, et
à la destruction de camps occupés par des ressortissants roumains et
bulgares, dont l’expulsion collective a défrayé la chronique et valu à
la France, ne vous en déplaise, une condamnation à l’échelon européen.
M. Brice Hortefeux, ministre. Laquelle ?
Mme Éliane Assassi. N’oublions pas non plus le discours très dur de
Nicolas Sarkozy, prononcé à Grenoble et dans lequel il a évoqué,
notamment, la réévaluation des motifs donnant lieu à la déchéance de
nationalité, propos que n’ont pas manqué de reprendre, sous forme
d’amendements, les députés UMP.
Le Gouvernement, aidé en cela par sa majorité parlementaire, a ainsi
développé tout un catalogue de mesures pour supprimer ce qu’il estime
être des obstacles à sa politique d’enfermement et d’expulsion du
territoire des étrangers, à savoir l’intervention du juge des libertés
et de la détention jugée trop laxiste, des possibilités de recours pour
irrégularité contre des décisions de placement en rétention et
d’expulsion bien trop nombreuses, à la différence des obstacles à la
délivrance de titres de séjour, à l’intégration des étrangers.
Vous avez même profité de ce texte pour étendre et pérenniser en
outre-mer le régime dérogatoire au droit commun applicable aux
étrangers, comme s’il s’agissait d’une terre d’exception.
Tout y est, ou presque ! Ne manque plus, dans le présent projet de
loi, que la remise en cause du droit du sol au profit du droit du sang,
et l’édification de murs à nos frontières !
Je le dis d’emblée, ce ne sont pas les modifications adoptées en
commission des lois qui vont nous faire changer d’avis, tant elles
constituent un mini-dépoussiérage, de la poudre aux yeux. Nous ne
sommes pas dupes !
Ce projet de loi a pour objet la maîtrise autoritaire de
l’immigration, avec, d’une part, le renforcement du concept de
l’immigration choisie symbolisé par la fameuse carte bleue européenne,
et, d’autre part, la multiplication des dispositions restrictives et
répressives à l’encontre de tout étranger depuis son arrivée en France
jusqu’à son expulsion.
En effet, premièrement, vous voulez empêcher à tout prix les
étrangers d’entrer en France. Pour ce faire, vous avez créé, en
particulier, ce que l’on appelle des zones d’attente « sac à dos » :
l’étranger arrivant en France apporte avec lui, en quelque sorte, sa
zone d’attente. Cette zone d’attente virtuelle, même remaniée en
commission, a pour objet essentiel de faciliter le refoulement, en
catimini et loin de tout regard extérieur, de tout groupe d’étrangers
arrivant en tout point du territoire.
M. Guy Fischer. Voilà la vérité !
Mme Éliane Assassi. Cette mesure est grave, car elle empêchera les
intéressés de faire valoir leur éventuelle qualité de réfugiés,
assouplira considérablement les règles en matière de notification des
droits de ces derniers, et restreindra les pouvoirs du juge des
libertés et de la détention.
Par ailleurs, les possibilités de recourir à la procédure
prioritaire en matière d’asile sont facilitées, ce qui est inquiétant,
cette procédure constituant un frein à la reconnaissance du statut de
réfugié.
Une fois encore, l’amalgame entre immigration irrégulière et
demandeurs d’asile, notions qui, pourtant, n’ont rien à voir, est fait !
Deuxièmement, pour ceux qui auraient tout de même réussi à entrer en France,…
M. Brice Hortefeux, ministre. Il y en a !
Mme Éliane Assassi. … vous avez prévu des mesures les empêchant de
se maintenir sur le territoire national, qu’il s’agisse des mariages
gris, blancs – appelez-les comme vous le souhaitez –, de la
stigmatisation des populations roumaines et bulgares, pourtant parties
intégrantes de l’Union européenne, par le biais de l’abus de droit au
séjour.
Les obstacles sont également multipliés : remise en cause du droit
au séjour pour les étrangers gravement malades, contrôle de
l’assimilation…
Mme Catherine Troendle. C’est très important !
Mme Éliane Assassi. … par le biais de la signature de la charte des
droits et devoirs, aux contours très flous, de la maîtrise de la langue
française, ou bien encore durcissement des conditions lors du
renouvellement de la carte de séjour.
La question de fond n’est pourtant pas celle de l’intégration ou de l’assimilation,…
M. Guy Fischer. Les colonies, c’est terminé !
Mme Éliane Assassi. … concepts utilisés à des fins idéologiques pour
masquer les échecs patents des politiques de ceux qui nous gouvernent
en complicité totale avec le MEDEF. (M. Louis Nègre s’exclame.) Nous
parlerons des patrons voyous au cours du débat, mon cher collègue.
La question de fond est celle des inégalités qui ne permettent pas
aux populations, singulièrement celles qui demeurent dans les quartiers
populaires, de vivre bien dans notre société.
Est-on intégré quand on pointe à Pôle emploi, quand on ne peut plus
se soigner, quand on est mal logé, quand on vit de petits boulots, sous
le seuil de pauvreté ? Non ! Faut-il rappeler dans cette enceinte que
des millions de nos concitoyens subissent cette situation, comme en
témoigne le dernier rapport de la fondation Abbé Pierre ?
M. Guy Fischer. Et que n’avons-nous entendu !
Mme Éliane Assassi. Je ne vois pas comment les travailleurs sans
papiers pourraient s’intégrer, eux qui subissent une quadruple peine :
ne pas pouvoir obtenir de titre de séjour, être exploités par des
patrons voyous – le présent texte les protège toujours –, être mal
logés, enfin ne pas pouvoir se soigner en raison de la récente remise
en cause de l’aide médicale de l’État, l’AME. À ce sujet, il s’en est
fallu de peu de voir réapparaître l’article 17 ter dans le projet de
loi. En effet, l’un de nos collègues UMP avait déposé en ce sens un
amendement, fort heureusement rejeté par la commission des lois ce
matin. La vigilance s’impose donc.
Ces attaques représentent une aberration en
termes de santé publique, et une atteinte à la
dignité humaine.
Troisièmement, pour ceux qui auraient réussi à entrer en France,
passé tous les obstacles, même s’ils ont été naturalisés, l’épée de
Damoclès planera toujours au-dessus leur tête, la suspicion sera
toujours présente. Ce ne seront jamais de bons Français à vos yeux.
C’est pourquoi vous avez prévu la déchéance de nationalité au cas où
ils tueraient un magistrat ou des représentants des forces de l’ordre !
M. Louis Nègre. C’est grave !
Mme Nicole Borvo Cohen-Seat. Ce n’est pas grave quand c’est un Français ?
Mme Éliane Assassi. Mon cher collègue, tout assassinat est grave,
quelle que soit la situation ou la fonction de l’auteur de cet acte !
L’Assemblée nationale a également souhaité étendre le délai durant
lequel un décret de naturalisation ou de réintégration de la
nationalité française peut être rapporté en cas d’erreur ou de fraude.
Les conditions d’accès à la nationalité française sont, elles aussi, durcies.
Quatrièmement, eu égard aux mesures restrictives contenues dans ce
texte qui vont avoir pour effet de multiplier le nombre de
sans-papiers, vous allez devoir faciliter et rendre effective
l’expulsion de ceux-ci.
C’est ce que vous vous appliquez à faire en « rognant » les droits
des étrangers placés en centre de rétention : augmentation de la durée
d’enfermement pouvant aller jusqu’à quarante-cinq jours – mesure
disproportionnée et inutile par rapport à la finalité visée –,
tentative de reporter l’intervention du juge des libertés et de la
détention, limitation des pouvoirs de celui-ci en cas d’irrégularités,
renforcement des pouvoirs accordés à l’administration au détriment du
pouvoir de contrôle du juge judiciaire, pourtant garant de la liberté
individuelle, absence de caractère suspensif en cas de recours,
remplacement de l’arrêté préfectoral de reconduite à la frontière par
l’obligation de quitter le territoire français, etc.
Bref, tout est bon pour accélérer la machine à expulser, afin
d’atteindre les quotas annuels d’expulsions que le Gouvernement se fixe
à lui-même, en dehors de tout cadre législatif.
M. Guy Fischer. Et afin de les dépasser !
Mme Éliane Assassi. Cinquièmement, et la boucle sera bouclée, une
fois expulsés du territoire, il ne faut surtout pas que les étrangers
puissent revenir.
Mme Catherine Troendle. Mais oui !
Mme Éliane Assassi. Aussi avez-vous créé la possibilité, pour
l’administration, d’assortir presque systématiquement une mesure
d’éloignement d’une interdiction de retour d’une durée allant de deux à
cinq ans. Véritable peine de bannissement, ce mécanisme sera, de
surcroît, applicable sur l’ensemble du territoire européen, via
l’inscription systématique au fichier système d’information Schengen,
ou fichier SIS.
M. Guy Fischer. C’est la double peine !
Mme Éliane Assassi. Les bannis d’un État membre de l’Union
européenne se verront également interdire l’accès des vingt-six autres
États membres !
Toutes ces mesures sont contraires à nos valeurs humanistes, à nos
principes d’égalité, de liberté, de fraternité, de dignité, de
solidarité, que vous n’avez du reste de cesse de fouler aux pieds avec
vos réformes libérales imposant un modèle de société que nous rejetons.
Vous le savez, nous défendons, quant à nous, une tout autre
politique de l’immigration : plus juste, plus humaine, fondée sur de
nouveaux rapports Nord-Sud, sur l’égalité des droits, sur une
intégration synonyme d’octroi et de respect des droits des migrants,
sur la liberté de circulation des hommes et des femmes.
D’autres choix sont possibles et nécessaires. Nous détaillerons nos
propositions en la matière à l’occasion de la présentation des
amendements que nous avons déposés.
Mes chers collègues, faisons preuve de courage, n’ayons pas peur
d’octroyer certains droits fondamentaux, comme le droit de vote, aux
résidents étrangers sous certaines conditions que les communistes
réclament en vain depuis des années ; mettons en place un vrai droit de
formation à la langue du pays d’accueil ; redonnons du sens aux mots
« accueil », « intégration », en stabilisant et en sécurisant le droit
au séjour ; respectons le droit de vivre en famille, les droits de
l’enfant, les engagements nationaux et internationaux pris par la
France ; promouvons un nouveau type de développement ; ratifions la
convention du 18 décembre 1990 sur les droits des migrants. Votre
texte, aggravé par l’Assemblée nationale, ne prévoit évidemment pas de
telles mesures.
Nombre de dispositions aussi stigmatisantes que perverses, dont nous
demanderons la suppression, ont en effet été insérées par les députés.
Je l’ai déjà indiqué à plusieurs reprises dans cet hémicycle, mais
je tiens à le rappeler : on ne change pas les trajectoires migratoires
à coup d’articles de loi !
Dans ces conditions, vous l’aurez compris, les sénateurs du groupe
CRC-SPG voteront contre le présent projet de loi, qui aura comme
conséquence non pas la maîtrise des flux migratoires, mais
l’enfermement, la mise à l’écart, la stigmatisation de ressortissants
communautaires et extracommunautaires, l’industrialisation des
expulsions associée à l’impossibilité pour les étrangers de faire
valoir leurs droits, faute de garanties procédurales suffisantes, la
complexification des procédures d’expulsion, la remise en cause du
droit d’asile, et j’en passe…