Résistant, ancien déporté, dirigeant clandestin du Parti
communiste espagnol (PCE) et ministre, l'écrivain espagnol Jorge
Semprun, dont l'essentiel de l'oeuvre est écrite en français, s'est
éteint mardi soir à Paris à 87 ans, sa mort suscitant une grande
émotion, notamment en France et en Espagne.
Témoin des grandes déchirures politiques du XXe siècle, il en a tiré
une oeuvre marquante en littérature et au cinéma. Jorge Semprun s'est
éteint "très paisiblement" à son domicile parisien des suites d'une
tumeur au cerveau, a indiqué son petit-fils Thomas Landman.
Brièvement ministre espagnol de la Culture, au sein du gouvernement
socialiste de Felipe Gonzalez à la fin des années 1980, Jorge Semprun
s'était exilé avec sa famille dès le début de la guerre civile espagnole
(1936-39). Le ministre français de la Culture, Frédéric Mitterrand, a
rendu hommage à cet écrivain "majeur" qui avait "choisi la langue
française comme seconde patrie". "Semprun, pour qui l'indicible, c'est ce qu'on ne peut pas taire,
restera pour nous tous l'une des plus belles figures du penseur engagé
au service de l'idéal européen", a-t-il ajouté. Martine Aubry,
première secrétaire du Parti socialiste, a salué le "combattant infatigable de la liberté et de la justice" mais aussi "l'inoubliable peintre de la nudité métaphysique de l'homme, comme il aimait à la désigner". L'écrivain Erik Orsenna a regretté le départ d'un "grand frère en même temps qu'un grand d'Espagne", évoquant sur RTL une
soirée au cours de laquelle Semprun lui avait raconté, une main sur
son épaule, ses combats contre le nazisme puis contre "l'horreur de
Franco". Pour le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez
Zapatero, "il est déjà inscrit dans l'histoire comme l'un des plus grands démocrates d'Europe et d'Espagne, il a été un militant des libertés, un militant de la culture, de la pensée".
Pour le président Nicolas Sarkozy, Jorge Semprun était , "une figure
tutélaire parmi les écrivains engagés du XXe siècle" et a souligné sa
contribution "décisive" à "la compréhension des ressorts des
totalitarismes". Pierre Laurent lui a rendu hommage en reconnaissant en
lui " une des incarnations fortes de la solidarité des communistes
français et espagnols dans le combat contre le franquisime" et en
célébrant son parcours artistique : "son œuvre s'est nourrie des espoirs
et des douleurs pour un monde nouveau ; espoirs et douleurs qu'exprima
avec force et sensibilité sa collaboration avec de grands cinéastes."
Né le 10 décembre 1923 à Madrid dans une famille aux valeurs
républicaines profondément ancrées, Semprun rencontre l'exil dès
l'enfance. Son père, avocat républicain, pour lui un "exemple moral",
quitte l'Espagne dès 1936 par "fidélité à ses idées", avec ses sept
enfants. D'abord pour la Suisse et les Pays-Bas, puis pour la France.
Depuis Paris, la chute de Madrid tombée aux mains des franquistes, en
mars 1939, insuffle à Jorge Semprun la conviction d'être à tout jamais "rouge espagnol".
Avec la Seconde guerre mondiale, il s'engage dans un réseau de
résistance, dans les Francs tireurs et partisans (FTP). Mais en
septembre 1943, à l'âge de 19 ans, il est arrêté par la Gestapo et déporté à Buchenwald.
A la libération du camp, en avril 1945, il choisit "l'amnésie
délibérée pour survivre". Traumatisé par son expérience des camps, il
tente d'écrire ce qu'il a vécu avant d'abandonner pour un temps par peur
de représailles. Il rompra ce silence en 1963 avec son premier récit, Le grand voyage, et reviendra notamment sur cette expérience douloureuse en 1994 dans L'écriture ou la vie.
Après quelques années comme traducteur à l'UNESCO, il repart pour
l'Espagne où il coordonne l'action clandestine du Parti communiste
espagnol, sous le pseudonyme de Federico Sanchez. Mais en 1964, le chef
du PCE, Santiago Carillo, l'exclut du parti pour "déviationnisme". Il
se consacre alors à l'écriture, en français et en espagnol. En 1969,
son roman La deuxième mort de Ramon Mercader obtient le prix Femina. Adaptateur et dialoguiste des films Z (1969) et L'aveu (1970), il est aussi le complice au cinéma d'Yves Montand et du réalisateur Costa Gavras.
Considérant l'engagement politique comme la "création la plus pure",
il n'a de cesse de faire entendre sa voix. En 1988, le chef du
gouvernement espagnol, le socialiste Felipe Gonzalez, lui offre le
ministère de la Culture. Mais l'ancien militant joue les trouble-fêtes,
se montre critique et quitte ses fonctions en 1991, pour divergeance
d'opinions.
Pour mémoire :
Deux chroniques de notre chroniqueur littéraire Jean-Claude Lebrun :
L'enfer sous un autre jour parue le 12 avril 2001
Jorge Semprun ne cesse pas d'être habité par la mémoire de
Buchenwald, où il se trouva déporté pendant la dernière année de
guerre. Il avait alors vingt ans et derrière lui déjà un exil, après la
défaite des républicains en Espagne. Élève en classes préparatoires à
Henri IV, puis étudiant en philosophie, il avait ensuite rejoint un
maquis en Côte-d'Or. La Gestapo l'avait arrêté en 1943. Dès son premier
roman, le Grand voyage, paru en 1963, il faisait retour sur
cette période. Depuis lors, on l'a vu à plusieurs reprises tourner
autour du sujet, mais en changeant les angles d'approche, en
multipliant les axes de réflexion. --> Lire la suite
Jorge Semprun, la maison Espagne parue le 13 mai 2004
Pour Vingt ans et un jour, Jorge Semprun a choisi de revenir
à sa langue natale, l'espagnol. Non pas en raison de quelque
capricieuse nostalgie, au terme d'une vingtaine de livres. Mais parce
qu'il y avait là une évidente nécessité littéraire. L'obligation pour
lui d'accorder un sujet âpre, rude, plein de bruits et de fureurs
rentrés, dans le droit-fil de ce qu'il désigne comme la " barbarie
hispanique ", à la langue sans doute la mieux apte à en donner la
complète représentation. --> Lire la suite