Que propose la gauche pour l'éducation en 2012?

Table ronde

30/05/2011

avec Pierre Laurent, secrétaire national du PCF. Vincent Peillon, député européen, membre du Parti socialiste. Choukri Ben Ayed, sociologue, auteur de l’École démocratique (2010). et Stéphane Bonnéry, chercheur en sciences de l’éducation, membre du Réseau école du PCF.

Rappel des faits Suppressions de postes, abandon des zones d’éducation prioritaire, individualisation des destins scolaires… Après quatre ans de gouvernement Sarkozy, le constat est là : jamais le service public d’éducation n’avait dû affronter autant d’attaques à la fois. À un an de l’échéance présidentielle, quel projet peut proposer la gauche pour refaire de l’éducation une priorité ? «Nous pensons que les syndicalistes et les politiques ne doivent pas se croiser uniquement lors des manifestations. » C’est 
au nom de ce principe que la FSU 93 a décidé d’organiser, samedi 14 mai, à la Bourse du travailde Bobigny (Seine-Saint-Denis), un débat autour de l’école en invitant deux responsables politiques de gauche. Pendant deux heures, Vincent Peillon, du Parti socialiste, et Pierre Laurent, du PCF, ont accepté de se soumettre aux questions de deux chercheurs – Stéphane Bonnéry, chercheur en sciences de l’éducation à Paris-VIII, 
et Choukri Ben Ayed, sociologue – et de préciser leurs projets respectifs.

Stéphane Bonnéry. Aujourd’hui, dans une société où les savoirs sont de plus en plus exigeants, il y a un certain consensus pour reconnaître que les enfants sont tous capables. En revanche, on constate une vraie fracture lorsqu’il s’agit de dire de quoi ils sont capables... Certains sont sur l'idée que tous les élèves sont capables de progresser sur une idée de réussite individuelle. Tandis que d'autres, dont je suis, défendent l’idée que les enfants sont tous capables d'apprendre la même chose. Aussi, j’aimerais vous demander : dans la perspective de 2012, quelle est, vous, votre conception de l'école ?

 Vincent Peillon. Je pars d'un point de vue très simple et historique. Je pense que la République s'est construite autour et avec l'école. Or, aujourd’hui, le gouvernement développe un projet de société qui met l'école de côté. Pour nous, au Parti socialiste, la grande bataille idéologique pour 2012, c'est donc de recoudre ce lien, de proposer un nouveau contrat entre la nation et son école et d’en refaire la priorité de l'action publique. Ensuite, je pense qu’il ne faut pas tomber dans le piège de croire que l'école et les enseignants vont résoudre tous les problèmes de la société. La priorité que l’on veut donner à la question éducative doit s’accompagner d’un projet politique global qui va dans le même sens et qui traitera, dans le même temps, les injustices sociales, les inégalités de logement, les discriminations, etc. Si tel n’est pas le cas, on se retrouvera dans une impasse comme on en a déjà connu. La situation de l’école aujourd’hui est préoccupante. On voit des enseignants abandonnés de la puissance publique. On observe également qu’il y a une souffrance spécifique aux élèves français, et pas seulement chez les quelque 100 000 qui sortent sans qualification. Quant à la question des moyens, on peut en mettre davantage. La gauche l’a fait à certaines époques, mais je ne suis pas sûr que cela ait réglé toutes les questions. À partir de là, je crois qu’il y a certaines grandes réformes à mettre en place. Nous avons, d’abord, à poser sérieusement la question du temps scolaire. On ne peut se satisfaire d'avoir en France l'école qui offre le moins de jours de d'école aux élèves et en même temps d'avoir les journées d'école les plus chargées. Cette question doit être traitée en priorité si l’on veut s’attaquer sérieusement à la réduction des inégalités. Ensuite, il faut revaloriser la condition enseignante, de manière sonnante et trébuchante, sans doute, mais pas seulement. Il faut reposer la question du métier d'enseignant, sa présence devant les élèves, ses tâches à côté.

 Stéphane Bonnéry. Allonger le temps de l'année scolaire, comme je l'ai lu dans le programme du PS, est une discussion qui mérite que l'on s'y arrête. Mais on ne peut s’en tenir là. La question fondamentale est de savoir quelle école on veut pour quelle société. Aujourd’hui, je vois des organisations de gauche faire le choix du socle commun de compétences. Or on sait tous que se profile derrière le risque de voir naître des « écoles du socle » avec pour mission d’offrir le minimum aux élèves jugés les moins capables et qui, au final, n’auront pas vocation à poursuivre au-delà du collège. Alors, je veux bien qu'on allonge le temps scolaire sur l'année mais si, en même temps, l’idée est de réduire le temps de la scolarité, comme le programme du PS le fait comprendre entre les lignes en s'alignant sur des propositions du gouvernement et de l'OCDE, cela pose un sacré problème de choix de société…

 Vincent Peillon. Je veux être très clair : l'idée que je défends, et qui engage le Parti socialiste, n'est pas qu'il y ait deux écoles. Et je n'ai jamais croisé un socialiste qui pense qu'il faille revenir à ce système d'un autre siècle. Pour nous, l'investissement dans l'éducation et le bagage commun est évidemment la priorité.

 Pierre Laurent. Pour ma part, je pense que ce n'est pas seulement la question de l'école qui devrait être au cœur d'un projet. La question des savoirs, et plus globalement de la culture et de la capacité collective et individuelle à maîtriser les enjeux du monde, devient une question centrale. L'ampleur de la crise actuelle impose, en effet, l'invention d'un autre mode de développement humain. Et dans cette perspective, la maîtrise des savoirs et de l'émancipation culturelle des individus devient un enjeu plus que jamais décisif. Or, sous l’ère Sarkozy, l’Éducation nationale affronte tous les dangers en même temps : un recul du niveau d'exigence demandé à tous les enfants, une réduction des postes d’enseignants, une attaque sur les programmes, une formation des profs détruite, un effondrement du nombre d'étudiants qui se dirigent vers cette voie... Tout cela tire le système scolaire vers le bas et accroît l'écart avec les exigences qui devraient être celles de la société. En même temps, on assiste à une accélération de la mise en concurrence. Et pas seulement des établissements scolaires. Tous les systèmes d'évaluation qui sont mis en place poussent à l'individualisation et la stigmatisation des enfants ainsi qu’à la culpabilisation des enseignants. Si la gauche l'emporte en 2012, elle devra affronter cette situation considérablement dégradée. Face à cela, est-elle prête à mener une politique d'ambition maximum ? Pour ma part, je pense qu’il faut investir de manière considérable, notamment au plan pédagogique, et aller à l'inverse des processus actuels en visant pour les enfants un socle commun élevé. C'est pourquoi nous défendons l'idée d'un allongement de la scolarisation, en la rendant obligatoire de 3 à 18 ans. Sur la question des moyens, Vincent, il ne faudra pas seulement arrêter la politique de RGPP mais se réengager dans une politique de développement de l'emploi enseignant et au-delà. On a beaucoup de chose à construire sur les équipes éducatives. Je pense également qu'il faut mettre un terme aux politiques de mise en concurrence territoriale parce qu'elles ont pour effet d'amplifier la ségrégation. Bien sûr, Vincent, on ne peut que partager le constat que l'école ne peut résoudre tous les problèmes. Mais, en même temps, on ne peut pas grand-chose sans l'école…

 Choukri Ben Ayed. Pour ma part j’aurais trois questions. Lors de la dernière élection présidentielle, Ségolène Royal, que vous avez soutenue, proposait un « assouplissement » de la carte scolaire, ce qu’a réalisé depuis par l’UMP. Or, moi, je considère que cette attaque contre la sectorisation est assez emblématique de l'esprit éducatif que porte la majorité : une école de la concurrence, de la compétition interindividuelle, du chacun pour soi. Une école où l'État n'est plus en position d'arbitre mais d'aménageur des possibilités de chacun de se retrouver dans un marché éducatif en expansion. J’ai lu dans le programme du PS sur l'égalité réelle que l’on ne reviendra pas sur la sectorisation telle qu'elle existait avant. Quelle est votre conception de la sectorisation ? Ma deuxième question porte sur l'autonomie des établissements et de leur gestion. Est-ce que vous pensez que l'unité pertinente est l'établissement singulier avec à sa tête un « patron manager », comme le disent certains responsables de l'UMP ? Ma dernière question porte sur la décentralisation. Comment pensez-vous les articulations entre l'État et les collectivités locales et notamment les transferts de « compétences » qui sont en fait des problèmes dont se débarrasse l’État ?

 Vincent Peillon. D'abord, je voudrais lever une incompréhension. Pour moi, dire « l'école ne peut pas tout » vise à éviter de la disqualifier en prétendant qu'elle devrait résoudre tous les problèmes. Elle ne peut, à elle seule, réduire toutes les inégalités, et je ne pense pas que les enseignants aient à jouer tous les rôles en se substituant à d'autres professions. Par ailleurs, il n’y aura pas de revalorisation du métier d'enseignant, y compris financière, si nous n’acceptons pas que dans ce métier se généralise ce que beaucoup font déjà, à savoir la concertation en équipe, ou encore l'accompagnement individualisé. Ce point est fondamental pour réduire les inégalités et faire reculer la concurrence exacerbée qui existe aujourd’hui entre public et privé. On voit actuellement fleurir partout des instituts de soutien scolaire où ceux qui en ont les moyens payent à leurs enfants des cours privés. Tout cela doit être réintégré dans le service public, en donnant les moyens aux enseignants d’assurer cette demande des familles. Mais, attention, nous voulons être sûrs que ces moyens permettront une réduction réelle des inégalités. Il nous est arrivé de mettre 50 milliards sur la revalorisation de la condition enseignante sans que l'on soit quitte d'une évolution du système... Sur la question de la carte scolaire, on constate que l’assouplissement voulu par la droite a fait croître les inégalités et les ségrégations. En même temps, nous ne pouvons pas être non plus satisfaits de la sectorisation telle qu’elle existait avant. Sur ce point, nous n'avons pas de solution toute faite. Quant à l'autonomie des établissements, je veux dire ici que nous sommes pour des programmes nationaux et également une certaine autonomie dans la gestion des équipes. Mais il n'a jamais été question d'aller jusqu'à toucher au mode de recrutement...

 Choukri Ben Ayed. Lorsque je vois l'enjeu de l'échéance de 2012, je suis un peu surpris du désintérêt des politiques pour ce qui s'écrit dans la recherche. Sur la carte scolaire, vous nous dites par exemple que vous ne savez pas, mais alors demandez-nous des conseils ! Faites des tables rondes avec des personnes qui étudient ces questions depuis des années. Quand on est un responsable politique, à un an de l'échéance de 2012, ne pas avoir de solution sur un sujet aussi crucial est inquiétant...

 Vincent Peillon. Je vous redis que nous sommes prêts, dans un premier temps, à revenir à la situation d'avant et, ensuite, à prendre des décisions en concertation pour l'améliorer. Au final, cela ne sera sûrement pas une décision uniforme car nous voyons bien que la sectorisation est une problématique des plus difficiles. Encore une fois, l'ampleur du sujet sur l'éducation mérite que l'on dépasse le simple débat entre nous. Il va falloir convaincre la totalité de la nation et se battre pour que ce thème s'impose dans le paysage, au milieu de l'immigration ou la sécurité, plus faciles à manipuler. Sur la décentralisation, enfin, pas de difficulté : pour moi, l'éducation est nationale.

 Pierre Laurent. On va être d'accord sur un point : la remise en cause de la carte scolaire accélère la ghettoïsation. Il faut absolument mettre un terme à cette logique. Derrière, je pense qu’il faut sortir de cette vision qui consiste à considérer les classes populaires comme un problème. Il faut inverser le regard. Si on est d'accord sur l'ambition éducative – encore faut-il l'être –, il faut se dire qu'il y a un potentiel extraordinaire dans les endroits qui sont les plus discriminés aujourd’hui. Il faut donner les moyens pour que ce potentiel s'exprime. En Seine-Saint-Denis, on a la population la plus jeune de l’Île-de-France. Si on mettait les moyens dans un département comme celui-là, on aurait un élément de dynamisme pour la région et pour la société qui serait considérable. Or, actuellement, on continue de faire l'inverse… Sur l'autonomie des établissements, une logique extrêmement perverse est à l'œuvre, avec l’introduction d’un fonctionnement managérial. Pour enrayer cette logique de concurrence, il faut préserver les systèmes nationaux de recrutement et de mutation face aux logiques d'individualisation, de profil de poste et de rémunération individualisée qui sont en train d'être mise en place. Sur la décentralisation, enfin, il faut tirer la sonnette d'alarme. Les collectivités locales sont dans une impasse financière totale. Plus globalement, sur la question des marges de manœuvre, il va falloir inverser la machine très sérieusement. On est au terme de vingt ans d'un système économique qui a organisé le prélèvement sur la richesse pour les marchés financiers. Il faut une autre politique fiscale, et notamment reprendre la main sur le système bancaire. Je termine sur une chose : les « politiques », pour moi, je ne sais pas ce que c'est. Il y a des citoyens qui s'engagent dans le débat public. Si on veut du changement en 2012, il faut que chacun s’en mêle.