
La Chine peut-elle s’enflammer?
15/03/2011
Ces
dernières années, les contestations sociales ont pointé
les
déséquilibres
du boum économique. L’Assemblée nationale, qui vient
de
tenir sa session, confirme le tournant
social que
devrait prendre
le
développement
de la Chine : priorité
à l’amélioration
de vie des
Chinois. Une orientation
qui devra être suivie par la nouvelle équipe
dirigeante qui sera élue en 2012 lors
du prochain congrès du PCC.
La Chine va-t-elle s’enflammer ? La Chine peut-elle
s’enflammer ? Depuis le 17 février, jour où, sur le site Boxun.com, un
forum sinophone installé aux États-Unis, un post signé d’un certain
« Mo Li Hua », signifiant « fleur de jasmin », invitait les « Chinois
qui rêvent d’une Chine meilleure » à aller « flâner à des points de
rassemblement », à Pékin, Shanghai ou dans une vingtaine de cités
chinoises, une fièvre qui aurait débarqué de Tunis, du Caire, ou
d’autres capitales arabes a provoqué des mesures de sécurité
exceptionnelles. Ces appels, émanant d’inconnus, fortement répercutés
par les médias occidentaux et chinois – mais non pour les mêmes
raisons – se réduisent-ils à vouloir créer quelques vaguelettes dans
une tasse de thé ou sont-ils quelques signes précurseurs d’un mouvement
appelé à s’étendre ?
La première surprise vient de la force de réaction du gouvernement à
des messages ultraconfidentiels. « Comme l’immense majorité d’entre
nous je n’étais au courant de rien, confie ce jeune fonctionnaire,
jusqu’au moment où les responsables des bureaux ont fait passer
l’avertissement de ne pas se rendre là où les rassemblements étaient
annoncés. On ne savait pas de quoi il s’agissait mais on s’est très
vite informés. Si on le veut, ce n’est pas difficile. » Il est vrai que
les médias officiels ont tendu la perche et enfoncé le clou par des
mises en garde contre ces appels. « Chacun sait que la stabilité est
une bénédiction et le chaos une calamité », écrivait l’éditorialiste du
Beijing Daily (le 5 mars). Depuis la révolution tunisienne, le
gouvernement chinois avait adopté une ligne d’information minimale
concernant les manifestations. Mais, en Chine, contourner la censure
est un sport national, et les internautes y excellent « parce que c’est
normal de chercher à savoir ce qui se passe dans le monde et d’en
discuter », estime notre interlocuteur fonctionnaire, représentatif de
la nouvelle société civile qui émerge et s’exprime sur Internet (plus
de 420 millions d’abonnés en juin 2010, en augmentation de 20 millions
par an). Ces blogs majoritairement écrits par des urbains éduqués y
parlaient des conséquences possibles en Chine des événements arabes et
de l’évolution démocratique du pays, mais aussi des freins que
constituent l’immensité de l’espace et le poids du nombre. Si la
contestation perce dans certains blogs, elle est tangible sur le
terrain.
Les capacités de mobilisation des Chinois se sont considérablement
renforcées. Preuve en est la vague de grèves du printemps 2010 qui a
touché non seulement la riche province méridionale du Guangdong mais
aussi les prospères régions côtières plus au nord : non seulement des
contestations ouvrières mais aussi celle des taxis à Chongqing. Plus
généralement, l’agitation sociale grandit depuis le milieu des années
1990 : arrêts de travail, lettres collectives adressées aux autorités
locales et à l’Assemblée nationale populaire, visites aux instances
administratives, doléances postées sur Internet… Ces mouvements
initient un processus qui modifie les relations de pouvoir entre
gouvernants et gouvernés.

A Zhongshan, en juin 2010, les salariés de l'usine de Honda manifestent
Autre souci venu se greffer, l’inflation, moteur potentiel de
mécontentement durable : les prix ont augmenté en moyenne de près de
5 % au cours des derniers mois, une hausse qui peut atteindre 10 % pour
de nombreux produits de première nécessité. « La révolution du jasmin
est impossible
en Chine. L’opinion chinoise, qui a vu son niveau de
vie augmenter depuis trente ans, n’en veut pas », nous assure cet
économiste connu de la mouvance libérale nationaliste. « Il y a du
mécontentement mais ne l’exagérons pas. Les gens ne vont pas descendre
dans la rue pour réclamer un système politique comme en Occident,
lequel renvoie aujourd’hui une bien piètre image, tant de ses
dirigeants politiques que des capacités de son système lui-même à
empêcher la débâcle financière qui frappe la planète. Est-ce normal que
la finance commande à l’État ? »
« Croire que les mouvements de révolte dans les pays arabes
pourraient être imités en Chine serait se tromper totalement sur la
nature du mécontentement qui y existe », relève Zhao, étudiante à
Beida. Ce que réfute en partie le professeur Zhang Ming, politologue à
l’Université du peuple, qui voit d’un « œil optimiste » les influences
venues du monde arabe. « C’est un encouragement pour les Chinois à
poursuivre leurs pressions vers plus de démocratie. » Il estime le
régime dans « une période critique face à une multiplication de
problèmes sociaux accumulés qu’il ne peut régler efficacement ». « Si
le gouvernement ne peut agir, qui peut nier qu’il peut y avoir une
explosion sociale ? interroge-t-il. C’est une question de survie pour
le régime. D’ailleurs de hauts cadres du Parti le disent également. »
Tout au long de l’année 2010, de telles voix se sont fait entendre,
pointant du doigt les blocages du système et les incohérences du schéma
de développement, de plus en plus souvent attribués à l’absence
d’ouverture politique. Elles sont convaincues que l’écoute, le dialogue
et la justice sociale renforceraient le Parti au lieu de l’affaiblir.
Des professeurs de l’École centrale du PCC, Xing Ming ou Du Guang, se
sont exprimés sur la démocratisation politique et ce qu’elle génère
comme renouvellement de structures : « Processus d’élargissement des
droits civiques, créations d’associations permettant aux plus démunis
de résister à ceux qui empiètent sur leurs droits, meilleurs moyens de
lutter contre la corruption… »
Lau Kin-Chi, professeure à l’université Lingnan de Hong Kong et
présidente de l’organisation alternative Arena (proche de Samir Amin),
au sein de laquelle se retrouvent les membres de la « Nouvelle Gauche »
chinoise, pointe aussi les inégalités sociales comme la principale
cause du mécontentement. « Le degré d’inégalité est actuellement de
0,47, selon le coefficient Gini qui le mesure. C’est plus que la barre
de 0,4 considérée comme potentiellement dangereuse. Mais contrairement
aux analyses faites par les libéraux, nous estimons que ce
mécontentement n’est pas porteur de la même idéologie que les
“révolutions de couleur” en Europe de l’Est. Contrairement aux peuples
de ces pays, les Chinois ont fait ces dernières décennies l’expérience
des pratiques capitalistes. Même si les conditions de vie ont changé,
l’ouverture à la mondialisation leur a valu la perte d’acquis sociaux,
des pressions de la compétitivité, de la précarité, du chômage… Nous
voulons aujourd’hui obtenir du pouvoir des solutions collectives et non
individuelles, un retour à des valeurs de justice sociale, d’équité, de
confiance en l’avenir. »

Les Chinois ont fait ces dernières décennies l’expérience des pratiques capitalistes
Des aspirations qui se manifestent de diverses façons. Un sondage paru dans le China Daily
(3 mars), quotidien en langue anglaise, a suscité bien des
commentaires. Il révèle que 6 % seulement des Chinois interrogés se
disent heureux, déclinant les nombreuses causes du mal-être, dont la
précarité, les pressions sociales, les prix des logements… Or la
publication d’une telle enquête correspond à un concept récemment
avancé par le premier ministre chinois, Wen Jiabao, lors d’un chat avec
des internautes, de mise en place d’un « indice de félicité nationale »
intégrant un certain nombre d’« indicateurs du bonheur » et venant
contrebalancer le seul PNB comme indicateur de bien-être. La
proposition aurait été suggérée par les assemblées populaires
provinciales qui ont préparé les sessions parlementaires nationales. Au
moment même où l’on annonçait que la croissance chinoise à deux
chiffres venait de propulser le pays sur la deuxième marche du podium
pour ce qui est du produit intérieur brut !
En inaugurant samedi dernier la session annuelle de l’Assemblée
nationale à l’issue de laquelle sera adopté aujourd’hui le 12e plan
quinquennal, courant jusqu’en 2015, Wen Jiabao a exprimé l’inquiétude
des autorités face au potentiel de tensions. À l’adresse des Chinois,
le premier ministre a reconnu le grand ressentiment et la colère
sociale généralisée face à l’inflation, les prix du logement, les
expropriations brutales ou encore la corruption des fonctionnaires :
« rendre la vie moins chère et plus juste sera donc la priorité du
gouvernement », a déclaré Wen Jiabao. « Nous devons faire de
l’amélioration des conditions de vie de la population un pivot
combinant réformes, développement et stabilité », a-t-il résumé. Un
discours assez loin du laconique « Enrichissez-vous » des années 1990
et ressassé pour faire admettre – en vain – la fulgurante montée des
inégalités. Priorité, donc, à la lutte contre l’inflation,
l’augmentation des revenus des paysans, une hausse du smic et la
création d’emplois, l’augmentation des dépenses sociales ou la lutte
anticorruption. Deuxième urgence : contrôler l’envolée des prix de
l’immobilier qui empêche l’accès au logement des classes moyennes et
modestes, et aussi maîtriser les opérations immobilières douteuses.

Un cultivateur de maïs dans le nord de la Chine
Et surtout, le gouvernement confirme la prise en compte du monde
rural, laissé à l’écart de la croissance depuis la fin des années 1990.
« Le développement du monde rural est considéré comme la priorité des
priorités de notre travail », a répété Wen Jiabao. C’est à peu près
700 millions de la population chinoise qui est concernée (sur plus de
1,3 milliard d’habitants que compte la Chine).
Ces objectifs imposent d’une part un véritable tournant social du
développement chinois, avec des préoccupations recentrées sur les
grands équilibres internes de la Chine, et d’autre part des
transformations radicales du mode de production. D’ores et déjà,
plusieurs questions sont posées. Les engagements du gouvernement pour
ce plan quinquennal devront être suivis dès 2012 par une autre équipe
dirigeante, renouvelée au prochain congrès du PCC. Et selon l’avis de
nombreux experts, un tel recentrage du développement prendra plusieurs
années. Le gouverneur de la Banque populaire de Chine, Zhou Xiaochuan,
estime qu’il faudra au moins une décennie pour changer de modèle. Et
cela peut-il se faire sans heurts ?
- Coup de Booster sur la consommation
Le gouvernement compte au total accroître les dépenses de 12,5 % en
2011, avec des budgets en hausse pour l’éducation, les créations
d’emplois,
le logement, la santé, les retraites et autres assurances
sociales. Le budget santé passerait à 5,35 % en 2011, contre 4,57 % en
2008. Des dépenses
qui permettraient d’élargir la couverture sociale à
90 % des citadins d’ici
à la fin 2011. Depuis 2008, des prises en
charge médicales sont étendues dans les campagnes et bénéficient à 90 %
des ruraux, mais pour des compensations jugées trop faibles. Par
ailleurs, la hausse du seuil d’imposition sur le revenu individuel va
être réévaluée afin de doper la croissance intérieure et d’alléger
les
charges fiscales des revenus bas et moyens.
|