Contemporain actif de l’insurrection de 1871, l’auteur du
Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards sans
jamais oublier le traumatisme de 1848. Sur le moment, Marx propose
aussi un « bilan » de la Commune inscrit dans la question de l’État.
«Jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde
de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer.» (1)
Philosophe jusqu’au bout de l’âme, Karl Marx a
toutefois élaboré un travail d’historien politique
moins déterministe qu’on ne le dit parfois. Pleinement
contemporain des événements de 1871, l’homme,
né en 1818, affiche avec volupté et gourmandise sa force
de l’âge comme sa maturité théorique
– mâtinée d’un soupçon de
méfiance à l’endroit des mouvements compulsifs.
Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps
au surgissement des événements qui couvent depuis
plusieurs mois dans cette France belliqueuse, Marx écrit en
février 1871: «La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles», et l’insurrection «serait une folie désespérée». Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante ? [...] Depuis une vingtaine d’années, le compagnon de
combats de Friedrich Engels pense que la révolution ne réussira pas sans
l’alliance des ouvriers et des paysans, des Parisiens et des
provinciaux. Or, depuis la guerre de 1870, Marx reste convaincu que
ceux-ci, majoritairement, sont soit bonapartistes, soit derrière le
gouvernement et l’Assemblée de Bordeaux, prêts à collaborer avec
l’occupant prussien pour avoir la paix à tout prix. A-t-il alors raison?
A-t-il tort? Le déroulement des faits est têtu. Le 19 juillet 1870, le
régime, trop sûr de lui, victime des manœuvres de Bismarck, déclare la
guerre à la Prusse. Le 2 septembre, le désastre de Sedan emporte tout
sur son passage et provoque des manifestations anti-impériales à Paris, à
Marseille, au Creusot et à Lyon. Le péril entraîne l’armement partiel
de la population parisienne, sous la forme de la garde nationale, dont
les ouvriers constituent l’ossature. Le 4, le Palais-Bourbon est envahi
et Gambetta y proclame la République. Mais une fois encore, comme en
1830 et en 1848, le pouvoir se trouve immédiatement accaparé par un
groupe de « politiciens républicains », pour reprendre l’expression du
philosophe Alain Badiou (2), les Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry
(3), Émile Picard, et même Adophe Thiers en coulisses, bref des
personnages qui, au fond, ne souhaitent qu’une chose : traiter avec
Bismarck pour mieux contenir la poussée politique populaire. Comme pour
amadouer la détermination de la population parisienne, ils annoncent
aussitôt la République, sans jamais en préciser le contenu
constitutionnel, avant de se déclarer « gouvernement de la défense
nationale ». Patriotique, la foule ne réagit pas, déjà tournée vers la
résistance qu’exacerbera le dur siège de Paris par les Prussiens.
Karl Marx n’est pas dupe. Le 9 septembre, dans une adresse, il dénonce
l’expansionnisme allemand et prévoit que ce conflit engendrera
immanquablement une nouvelle guerre, qu’il voit explicitement mondiale: «L’Allemagne,
emportée par la fortune des armes, l’arrogance de la victoire,
l’intrigue dynastique, commet une spoliation territoriale en France. De
deux choses l’une : ou elle devra se faire ouvertement l’instrument de
la politique conquérante de la Russie, ou bien, après un court
armistice, elle aura à braver une nouvelle guerre défensive, une guerre
qui, au lieu de ressembler à ces guerres “localisées” d’invention
moderne, sera une guerre contre les races slave et romane combinées. (…) Les
patriotes teutons s’imaginent-ils en réalité qu’ils vont assurer la
liberté et la paix en jetant la France dans les bras de la Russie?»
À Paris, le peuple commence à s’armer pour
résister au siège des Prussiens. Le 13 décembre,
Marx affirme, de manière explicite: «Quelle
que soit l’issue de la guerre, elle aura exercé le prolétariat français
au maniement des armes, et c’est là la meilleure garantie pour
l’avenir.» Engels
lui-même brûle de prendre les armes et d’aller
défendre le peuple parisien contre l’envahisseur. Marx le
dissuade.
Après la capitulation des troupes à Metz, puis la reddition de Paris et
l’armistice du 28 janvier 1871, les ennemis de Marx ne font dans le
détail. Peu avant l’insurrection parisienne du 18 mars, ils voient en
lui non seulement l’inspirateur des troubles mais assurément
l’organisateur. Le 14, dans un quotidien parisien encore bonapartiste,
Paris-Journal, sous le titre « Le grand chef de l’Internationale », Marx
est ainsi vilipendé par la propagande bismarckienne et les plumitifs de
Thiers. Aussitôt repris par le Times, l’exilé le plus célèbre de
Londres devient en quelques jours une menace mondiale vivante pour tous
les pouvoirs établis, bourgeois, monarchistes et autres…
Profondément hanté par le souvenir des journées de juin 1848, Marx se
sent intensément dans le deuil de «la prochaine» révolution, si ce n’est
«la» révolution. Aussi développe-t-il une théorie qui consiste à
constater qu’à chaque stade de l’histoire les forces productives «se
révoltent» contre les rapports de production au sein desquels les
premières se sont développées et aboutissent à un nouveau mode de
production. Il constate: «Réduits à leurs grandes lignes, les modes
de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne
apparaissent comme des époques progressives de la formation économique
de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière
forme antagonique du procès social de la production.» (4)
Le drame de 1848 va-t-il se reproduire, avec son désespoir, sa fureur,
ses massacres? Marx le sait mieux que quiconque: l’aspiration française à
la « révolution », toujours très présente au XIXe siècle, a quand même
permis les Trois Glorieuses de juillet 1830 et la chute de Charles X,
février 1848, et la chute de Louis-Philippe, et finalement le
4 septembre 1870 et la chute de Napoléon III… En somme, en quarante ans,
les jeunes républicains et les ouvriers armés ont fait tomber deux
monarchies et un empire. Voilà pourquoi Marx, considérant la France
comme «la terre classique de la lutte des classes», a écrit ses
chefs-d’œuvre que sont les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire
de Louis-Napoléon Bonaparte et la Guerre civile en France. Dans ce
dernier texte, des générations entières liront ces formules d’histoire: «Le
Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux
fourrier d’une société nouvelle. (…) Le souvenir des martyrs de la
Commune est conservé pieusement dans le grand cœur de la classe
ouvrière.»
Mais, pour en arriver là, Karl Marx vit la Commune de Paris au jour le
jour. Quelques-uns de ses proches, comme son gendre Paul Lafargue,
désigné délégué auprès de la Commune dans la ville de Bordeaux, vivent
d’ailleurs les événements dans leur chair. Tandis que le mouvement
insurrectionnel et bientôt communaliste se propage à Lyon,
Saint-Etienne, Marseille, Toulouse, Narbonne, etc., Marx désespère
toutefois de ne pas voir le pays massivement basculer dans la levée en
masse et regrette l’attitude d’une province matée et apeurée par l’armée
versaillaise. Tout en sympathisant de tout son cœur avec le mouvement,
il se désole de constater que les insurgés perdent un temps précieux en
procédures électorales, alors que, dans le même mouvement, ils devraient
déjà exercer le pouvoir, s’emparer du trésor de la Banque de France,
et, surtout, fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes
de Thiers… L’avenir lui donnera raison.
Car à Paris, comme redouté, le siège tourne à l’enfer. Le 30 mars, deux
dirigeants communalistes, Léo Franckel et Eugène Varlin, réussissent à
transmettre à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur «les réformes sociales à appliquer». Enthousiaste, Marx écrit le 12 avril à un correspondant: «Si
tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que
j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France, il ne
sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine
bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la
condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le
continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti
de Paris.» Et il précise dès le lendemain au même destinataire: «(…) Merveille
de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel.
Il serait évidemment fort commode de faire l’Histoire si l’on ne devait
engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables. (…) Grâce
au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la
classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle
phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau
point de départ d’une importance historique universelle.» (5)
Alors que 1848 avait créé de façon anticipée et pour un bref instant la
forme de la domination politique de la bourgeoisie, la république
parlementaire, la Commune de Paris, pour Marx, est «la
forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser
l’émancipation économique du
prolétariat». Sur
le moment, Marx propose un «bilan» de la Commune – qu’il sait pourtant
condamnée – entièrement inscrit dans la question de l’État. Pour lui,
pas de doute. La Commune de Paris est le premier cas historique où le
prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou
d’administration, de la société tout entière. Autrement dit l’apparition
véritable de l’être-ouvrier ; l’impossible possibilité de l’existence
ouvrière totale…
Des possibilités comme des échecs de la
Commune, Marx en tire la conclusion – déjà
formulée auparavant – qu’il ne faut pas
«prendre» ou «occuper» la machine
d’État, mais la briser! Comment y parvenir? Comme chacun
le sait, Marx n’a jamais écrit son grand livre sur
«la Révolution et l’État», qui a tant
manqué à tous les Marxiens du XXe siècle (6), il
se contente de prophétiser que «la Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde» et sera «acclamée
par la classe ouvrière d’Europe et des États-Unis,
comme le mot magique de la délivrance». Il ajoute: «Si
la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée. Les
principes de la Commune sont éternels et ne peuvent être détruits ; ils
seront toujours mis à nouveau à l’ordre du jour, aussi longtemps que la
classe ouvrière n’aura pas conquis sa libération.»
La légende ne dit-elle pas que Lénine dansa dans la neige le jour où le
pouvoir bolchevique atteignit, puis dépassa les soixante-douze jours où
s’accomplit le destin des communards ?...
La Commune a donc, comme tout événement véritable, non pas «réalisé» un
possible, mais l’a «créé»: celui d’une «politique» prolétaire
indépendante. À lire toute l’œuvre de Marx (d’une brûlante actualité!),
le capitalisme porte en lui, comme l’enfant procréé sera accouché un
jour ou l’autre, la révolution totale du communisme. Or, qu’est-ce que
le communisme, selon Marx et Engels? Le principe de l’autodétermination
appliqué au domaine économique; la démocratie étendue aux rapports de
production ; la constitution démocratique généralisée. Marx le signe: «Les
hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein
gré, dans des circonstances choisies.» Aussi
longtemps que règne un système d’exploitation et
d’oppression, progrès et catastrophes demeurent
mortellement enlacés. «La
révolution sociale ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement
de l’avenir. Elle ne peut pas commencer sa propre tâche avant de s’être
débarrassée de toute superstition à l’égard du passé.» Voilà
pourquoi l’histoire doit être pensée politiquement
et la politique pensée historiquement.
Si la lutte des classes n’est pas seulement la lutte puis le soulèvement
des prolétaires mais d’abord la lutte permanente du capital pour
soumettre le travail, Marx avait compris très tôt que cette lutte, au
cœur des sociétés en mutation avancée, n’était jamais aussi visible
qu’au moment des grandes crises vécues ou prévisibles. En révélant avant
tous que la dynamique même de l’économie capitaliste crée les
conditions de son dépassement – et même du dépassement de toute
économie –, Marx ne s’appuyait pas sur l’Histoire et sa «force motrice»
pour rien. Le communisme ne sera possible que lorsque la conscience des
travailleurs, dans des circonstances historiques déterminées, leur
permettra de devenir révolutionnaires. Marx délimite ainsi le périmètre
idéologique: «Les prolétaires se trouvent en opposition directe avec
la forme que les individus de la société ont jusqu’à présent choisie
comme expression d’ensemble, c’est-à-dire en opposition avec l’État ; et
il leur faut renverser l’État pour réaliser leur personnalité.»
Que le communisme s’affirme comme une piste majeure du vaste mouvement
d’émancipation humaine est, à ses yeux, une exigence politique qui n’a
rien d’un vague idéal mais procède d’un mouvement historique. Pour
s’ériger en «classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation», le prolétariat «doit conquérir le pouvoir politique». À
une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore
une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette «première étape de la révolution sociale» comme
synonyme de « conquête de la démocratie » et d’établissement du
suffrage universel. À ce titre, c’est donc logiquement que la Commune de
Paris leur apparaît comme sa forme enfin trouvée. Marx l’appelle un «gouvernement des producteurs par eux-mêmes».
Le hors-série de l'Humanité
publié en mars 2011.
Un autre spectre hante l’Europe: le spectre de la Commune. Sorte de
résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêve l’auteur du
Manifeste, la Commune est, selon lui, formée par des représentants de la
classe ouvrière élus au suffrage universel, responsables devant les
électeurs et révocables à tout moment. Elle abolit l’armée permanente et
la police et confie sa défense au peuple en armes, supprime les
privilèges des hauts fonctionnaires et soumet les organes administratifs
aux pouvoirs à la fois législatifs et exécutifs de la Commune, qui
décrète la séparation de l’Église et de l’État, et instaure
l’enseignement libre et gratuit, etc. Les communards, note Marx, ont
transformé l’«impossible» en possible. Et il le clame: «Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme?»
(1) Thèses sur Feuerbach, Karl Marx, PUF, 1987. (2) Lire absolument dans l’Hypothèse communiste, d’Alain
Badiou, le chapitre intitulé « La Commune de Paris : une déclaration
politique sur la politique », éditions Lignes, 2009. (3) La République des Jules, écrira l’historien Henri Guillemin. (4) Critique de l’économie politique (1859), « La Pléiade », Gallimard. (5) Lettres à Kugelmann, préface de Lénine, Paris, Anthropos, 1968. (6) L’État et la Révolution est un essai politique célèbre de
Lénine, mais, avant lui, ce fut d’abord sous ce même titre un livre
publié en 1877 par le communard Arthur Arnould, une histoire populaire
et parlementaire de la Commune de Paris (disponible aux éditions
Res-Publica).