
La gauche, les ouvriers, les précaires : divorce ou intérêts communs ? Face-à-face
24/05/2011
Olivier Dartigolles,
Porte-parole du Parti
communiste français. Olivier Ferrand,
responsable socialiste, président
du club terra nova.
C’était quelques jours avant l’arrestation de DSK
aux États-Unis. Le 10 mai, le club de réflexion Terra Nova, réputé
proche de lui, publie une étude retentissante qui propose comme
stratégie centrale pour gagner en 2012 la mobilisation d’un nouvel
électorat de gauche (diplômés, jeunes, minorités des quartiers
populaires, femmes), qualifié de « France de demain », à la place de la
classe ouvrière traditionnelle qui serait désormais représentée par le
FN. L’Humanité ouvre le débat.
L’étude de Terra Nova a suscité
la polémique, tant au
sein du PS
que dans le reste de la gauche, puisque vous proposez une
rupture dans
la manière d’aborder l’électorat auquel
la gauche doit
s’adresser pour gagner.
Ne s’agit-il pas d’une rupture politique très
importante avec l’ambition historique, pour
la gauche, de fédérer
l’ensemble de l’électorat populaire autour d’un projet majoritaire ?
Olivier Ferrand. Notre étude est d’abord un exercice
de sociologie électorale. La question est de déterminer qui vote à
gauche, qui ne vote plus à gauche et qui votera demain à gauche. La
conclusion est justement de passer à une stratégie de valeurs,
c’est-à-dire que la gauche fasse campagne sur ses valeurs sans céder au
populisme pour aller chercher des électorats qui l’ont éventuellement
fuie ou d’autres qu’il faudrait aller conquérir. Nous disons justement
que la priorité réside dans le projet, que la gauche doit faire campagne
à partir de celui-ci et que, contrairement à ce qu’elle croit, elle est
majoritaire sur son projet. Et c’est l’un des vrais apports de cette
étude : la gauche n’a aucun intérêt à mettre de l’eau dans son vin, à
rompre avec ses valeurs au nom d’une stratégie visant à aller chercher
des électeurs.
Olivier Dartigolles. Revenons sur
le titre du rapport : « Gauche, quelle
majorité électorale pour 2012 ? » Il
semble plutôt alléchant puisque nous avons
évidemment tous envie, à gauche, d’en finir avec le
sarkozysme et de créer les conditions d’une
majorité politique en 2012. Ce rapport présente un
diagnostic que je partage pour une part et développe des
propositions. Pour résumer, Terra Nova présente une
stratégie centrale de premier tour qui s’adresse à
« la France de demain », ce qui est déjà un
peu préoccupant pour toutes celles et ceux qui n’en font
pas partie dans les catégories listées. La question que
vous posez : après avoir mobilisé cette France de
demain, nous adressons-nous aux classes moyennes ou aux classes
populaires ? Vous indiquez à partir de là un
chemin qui est davantage qu’un glissement idéologique
d’une partie de la gauche, c’est l’affirmation
d’un renoncement, une forme de capitulation. Il faudrait
d’abord s’interroger sur la division sociale du travail
sans laquelle on ne peut comprendre les réalités de
classes. Je pense qu’il faut avant tout parler du salariat. Or,
dans ce rapport, la manière dont vous opposez les uns aux autres
n’est pas le chemin qu’il faut prendre. Pour illustrer mon
propos, je prendrai deux extraits du rapport. Concernant les classes
populaires, vous dites : « Mobiliser les classes
populaires sera difficile parce que nous assistons à un
basculement de ces classes populaires vers la droite et que cela
conduirait la gauche à renier ses valeurs en faisant du
‘‘social-populisme’’. » Vous allez plus
loin en affirmant : « Pour la première fois depuis
trente ans, un parti entre à nouveau en résonance avec
les valeurs des classes populaires », et ce parti, pour vous,
c’est le Front national. C’est bien une capitulation qui
consiste à dire que la gauche n’aurait plus rien à
proposer aux couches populaires. La messe est dite. Dans un second
temps, vous tombez dans le piège de cette mystification
extraordinaire qui consiste à acter le virage dit
« social » du Front national. Or, vous savez comme moi que
le FN n’a en rien changé son programme social et
économique, même s’il y a une habileté de
Marine Le Pen dans le discours. Mais être de gauche, c’est
à la fois analyser quels ont été les derniers
comportements électoraux de notre peuple et lui proposer une
réponse forte à gauche. Soit mobiliser une
majorité d’idées. Il y aurait beaucoup à
dire sur la sociologie du vote FN mais il est vrai que Marine Le Pen a
marqué des points dans les bassins d’emploi touchés
durement par la désindustrialisation. Une fois que l’on a
dit ça, laisse-t-on les choses filer ou mobilise-t-on une
dynamique politique qui consiste à réunir la gauche sur
ses combats afin de lever le voile sur ce qu’est
véritablement le projet politique du FN ? Votre rapport
peut avoir la saveur d’une certaine modernité ou
d’une créativité, mais ses conclusions
relèvent de ce qui a fait l’échec de la
social-démocratie à l’échelle
européenne ces dernières années :
l’idée que la gauche ne pourrait plus changer les choses.
Il est à cet égard très frappant de constater que
ce rapport a été publié le jour même du
trentième anniversaire de la victoire de mai 1981. La boucle est
bouclée, trente ans après on renoncerait à
l’espoir de « changer la vie », changer la
société. Le chemin que vous proposez n’est pas
celui qu’il faut prendre, tout simplement parce
qu’après trois élections présidentielles
perdues ce serait à coup sûr la quatrième, dans le
sens où nous ne créerions pas la dynamique
nécessaire. En renonçant à mobiliser les classes
populaires, celles et ceux qui ont le plus à attendre d’un
changement. Ceux-là ont été très durement
déçus car ils ont fait l’expérience
qu’une fois la gauche au pouvoir, après l’espoir, il
y a la déception. Il faut donc se poser à nouveau la
question : pour qui veut-on gouverner et à qui veut-on
donner le pouvoir ? Votre cible électorale de premier
tour n’est pas majoritaire dans le pays et je rappelle que les
ouvriers et les salariés constituent plus de la moitié du
corps électoral. C’est
cette France-là qu’il faut mobiliser.
Existe-t-il un véritable glissement à droite de l’électorat
ouvrier, ou bien n’a-t-on pas davantage affaire à un renoncement de
la
gauche à répondre aux préoccupations
de ces classes populaires qui se
tournent, faute de mieux, vers d’autres réponses politiques ?
Olivier Ferrand. Ce rapport ne va
pas dans ce sens. Le diagnostic que pose ce rapport est que le
cœur électoral de la gauche a changé entre 1981 et
2012. Il y a trente ans, 72 % de la classe ouvrière votait
Mitterrand au second tour. Autour de ce cœur
s’agrègent les employés et une partie des classes
moyennes, il y a donc un front de classe qui fait élire
François Mitterrand contre la droite. En 2007, la classe
ouvrière s’est répartie de manière à
peu près égale entre Nicolas Sarkozy et
Ségolène Royal. Rappelons également qu’en
2002, Lionel Jospin recueille 12 % des votes des ouvriers au premier
tour, ce qui signifie qu’il obtient 4 points de moins
auprès de cet électorat que son score national. Il existe
ainsi une évolution qui fait que ceux qui votent le plus
à gauche aujourd’hui sont les jeunes à 70 %, les
habitants des quartiers populaires à 80 %, et plus de 60 % des
femmes. Dans ce cœur électoral, on retrouve donc
massivement des classes populaires puisque, par définition, les
habitants des quartiers populaires sont issus de ces classes. De
même, une bonne partie de la jeunesse déclassée de
ce pays appartient aux milieux populaires, tout comme les femmes en
emploi précaire dans la grande distribution. Terra Nova ne
propose donc pas, contrairement à ce que sous-entend
l’UMP, que la gauche abandonne les classes populaires. On ne peut
pas être plus clair. Nous disons en revanche que les classes
populaires se sont divisées et que les stratégies de
classes que pouvait développer la gauche hier ne fonctionnent
plus, car les valeurs traversent toutes les classes. On ne peut plus
lire la société à travers les classes, il
n’y a donc plus de front de classe. Il y a deux classes
populaires aujourd’hui : l’une,
intégrée, l’autre, déclassée. Parmi
cette dernière, on trouve ceux qui occupent des emplois
précaires, qui sont au chômage ou exclus…
Ceux-là votent massivement à gauche. Quant aux classes
populaires intégrées qui ont un emploi en CDI, ont peur
du déclassement, et sont travaillées par la crise dans
les bassins où la désindustrialisation est forte, ce sont
elles qui se divisent, sont tentées par le vote FN après
avoir été attirées par le discours de Nicolas
Sarkozy sur « la France qui se lève tôt », le
pouvoir d’achat… C’est loin d’être un
scoop, puisque 36 % des intentions de vote des ouvriers au premier tour
vont au FN, qui est en train de devenir le premier parti ouvrier de
France. C’est un constat factuel, et cela ne veut pas dire
qu’il ne faut pas lutter contre cet état de fait.
Mais cela ne conduit-il pas à renoncer,
comme le souligne
Olivier Dartigolles,
à proposer un projet qui unifie le salariat
et
l’ensemble des classes populaires ?
Olivier Ferrand. C’est le vrai sujet. Le cœur
électoral de la gauche réside justement dans cette France déclassée des
quartiers populaires qu’il convient de mobiliser au premier tour. Ces
personnes qui sont aujourd’hui violentées par Sarkozy à travers la
stigmatisation de l’islam ou de l’assistanat ne viendront pas voter si
on ne les défend pas. Peut-on avoir une stratégie de réunification des
classes ? La réponse du rapport est clairement « non » puisque les
classes populaires sont divisées. Il nous faut une stratégie de valeurs
qui réunifiera une bonne partie des classes populaires et une part des
classes moyennes. Je le redis : la bonne nouvelle est que ces valeurs
sont majoritaires en France et que la France n’a pas basculé à droite.
Si la droite s’est radicalisée, la gauche n’a pas basculé à droite.
Olivier Dartigolles. Il vous est manifestement
difficile d’assumer jusqu’au bout ce que propose ce rapport. Vous
théorisez beaucoup, et c’est une erreur, la division entre classes
populaires et classes moyennes. Vous indiquez que le raisonnement en
termes de classes est caduc. Vous auriez eu intérêt à déterminer
aujourd’hui ce qui rassemble celles et ceux qui constituent le salariat.
Aujourd’hui, huit embauches sur dix se font sur des contrats précaires.
Et la jeunesse vit à peu près dix ans de sas de précarité à l’entrée du
marché du travail avant de décrocher un emploi stable. Vous distinguez,
d’une part, ceux qui ont envie de « faire leur place » dans cette
société : le visage de demain, tolérant, ouvert, solidaire, optimiste et
offensif, et, d’autre part, les classes populaires qui défendent le
présent et le passé, qui seraient contre le changement, inquiètes,
pessimistes, fermées et défensives. Pour moi, c’est le retour au galop
de la campagne des partisans du « oui » de 2005 sur le traité
constitutionnel européen. Pour vous, il y a les vaincus de l’histoire à
qui la gauche n’aurait plus rien à raconter ou à proposer. Et il
faudrait mobiliser ceux qui auraient envie de prendre leur place dans ce
monde fait d’inégalités, d’exploitation et de domination. La gauche
devrait rompre avec cette utopie qui consisterait à changer radicalement
cette société, sans tirer le bilan de l’échec de la social-démocratie
ces vingt dernières années à l’échelle de l’Europe. Or, selon moi, le
bouillonnement que nous vivons actuellement, et dont les révolutions
arabes sont l’illustration, la crise de légitimité de la construction
européenne et l’envie de rompre avec les logiques libérales, mettent la
gauche au pied du mur. On sent qu’un espoir peut se lever. À un an de la
présidentielle, la gauche a réellement la possibilité de mobiliser
autour d’une autre politique. À qui doit-on s’adresser, dès lors ? Je
conteste très fortement la séparation des catégories que vous mettez en
avant pour constituer cette majorité. D’une certaine manière, cela vous
permet d’éviter d’énoncer clairement le postulat qui sous-tend votre
étude : il ne pourrait plus y avoir, à gauche, un projet capable de
mobiliser majoritairement l’électorat populaire. Le rapport est tronqué
puisqu’il omet de poser la question : quelle politique peut réussir à
gauche ? Cette omission vous fait prendre le chemin d’une défaite
annoncée.
L’étude de Terra Nova ne vise-t-elle pas
à justifier, sur le
fond, un tournant stratégique sur le contenu de la politique que la
gauche doit conduire ? Pouvez-vous énoncer plus précisément ces valeurs
de gauche auxquelles Terra Nova se réfère ?
Olivier Ferrand. Prenons ce que l’on appelle
l’assistanat. Aujourd’hui, on assiste à deux types de réactions. Il y a
d’un côté ceux qui refusent ce débat parce qu’ils craignent qu’en
abordant le sujet, on ne favorise le FN. Nous disons qu’il faut non
seulement en parler mais il faut faire reculer le FN en s’adressant aux
Français issus de la diversité. Qu’a fait Nicolas Sarkozy ? Il a
justement divisé les classes populaires et joué sur ce rapport
intégrés/déclassés que notre étude pointe du doigt. Il a violenté les
classes populaires déclassées en leur expliquant qu’elles étaient
fainéantes, assistées, tricheuses ou faisaient partie de la
« racaille ». Il les a stigmatisées pour mieux récupérer la classe
populaire intégrée en jouant de ces divisions. Cette stratégie a réussi à
Nicolas Sarkozy car elle s’appuie sur une réalité, les valeurs de ces
classes ne sont pas les mêmes. Ceux à qui la gauche doit s’adresser sont
les victimes déclassées de cette société et qui souhaitent justement y
rentrer. Cela tombe bien, cette catégorie vote à gauche. La gauche doit
réaffirmer que, lorsqu’on est chômeur, on ne l’est pas volontairement,
mais la société vous empêche de vous réintégrer. Il faut faire reculer
ce virus anti-assistanat qui a gangrené la société française. Non, les
minima sociaux ne sont pas trop élevés en France. À côté des questions
économiques et sociales, il y a un autre débat qui divise la société
française : celui des identités culturelles et de l’intégration. Nous
estimons, pour notre part, que, sur ce sujet, une partie de la gauche
recule idéologiquement, et nous l’appelons à ne pas céder aux sirènes du
FN.
Olivier Dartigolles. J’ai le sentiment que vous
adoucissez le trait par rapport à la réalité de votre étude. Le
« nouveau » FN serait là, si l’on suit votre travail, pour répondre aux
classes populaires dont le basculement est inévitable. N’est-ce pas là
un renoncement ?
Olivier Ferrand. Ce parti est en train de changer.
On ne peut plus désormais lui renvoyer l’image du parti néonazi du père
ou celle du parti poujadiste néolibéral.
Olivier Dartigolles. Raison de plus pour bien
requalifier au-delà des apparences ce que sont réellement les options
économiques du FN. Il a un programme libéral, de capitalisme à
préférence nationale. Les classes populaires ont tout à craindre de
cela. Historiquement, c’est justement quand la gauche a manqué de
courage que l’on a connu les pires heures de notre pays.
Olivier Ferrand. C’est un parti qui est en train de
se « républicaniser », même s’il reste incontestablement xénophobe.
Pendant la campagne, nous aurons le plus grand mal à distinguer le
programme de protection économique du FN de celui du Front de gauche.
Olivier Dartigolles. Lorsque l’on parlera de réforme
fiscale, de réforme des retraites, de nouvelle répartition des
richesses… la distinction se fera naturellement. Nous sommes désormais
dans une course de vitesse. Nous avons fait l’expérience que, lorsque le
débat politique se droitise, c’est la droite qui l’emporte. Il faut
faire la démonstration qu’il existe des solutions pour sortir de la
crise à partir de trois chantiers : pouvons-nous véritablement dégager
les moyens financiers pour une autre répartition des richesses en allant
chercher l’argent là où il est ? Quels moyens démocratiques faut-il
mettre en place pour rompre avec le présidentialisme et travailler à de
nouveaux pouvoirs dans la cité et dans l’entreprise ? Enfin, la gauche
ne pourra pas contourner la dimension européenne, il ne pourra y avoir
de vrai changement dans notre pays si l’on passe sous les fourches
Caudines du pacte euro plus, qui instaure la précarité généralisée
doublée d’un recul de la démocratie, notamment parlementaire. Je suis
préoccupé par le fait que vous puissiez renoncer à réveiller une envie
de gauche chez les déçus de la politique qui se tournent vers
l’abstention ou le vote FN.
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