
La sécheresse pousse-t-elle l’agriculture à changer ? Table ronde
12/06/2011
Jean-Claude bévillard, chargé du dossier
agriculture à France Nature Environnement. Philippe Collin, porte-parole
de la Confédération paysanne. Daniel martin, président du syndicat
Irrigants de France.
Rappel des faits
Déficit de pluie depuis l’automne dernier, forte chaleur, l’agriculture
souffre d’une météo peu clémente. Des éleveurs en mal
de fourrage sont
dans la détresse. Plus de soixante départements ont pris des mesures de
restriction d’eau. Le monde agricole vit dans l’angoisse.
Prairies jaunies, réduction drastique de la récolte de fourrage : de
peur de ne plus pouvoir nourrir correctement leur cheptel ou de mettre
leur exploitation en péril, bon nombre d’éleveurs ont dû se résoudre à
faire abattre en urgence une partie de leurs bêtes. Parce que, dans
notre pays, les céréales sont cultivées dans des régions où il n’y a pas
d’élevage et que les troupeaux sont élevés là où il n’y a pas de
céréales, il leur a fallu aller chercher de la paille à des centaines de
kilomètres. Au-delà des graves problèmes des éleveurs, la sécheresse a
relancé le débat sur l’utilisation de l’eau. L’agriculture en est
aujourd’hui grande consommatrice. Doit-elle se contenter de s’adapter ou
changer du tout au tout ?
Face à la sécheresse, on a parlé de solidarité entre
agriculteurs et le gouvernement a annoncé l’ouverture du fonds de
garantie des calamités agricoles. Est-ce suffisant ?
Jean-Claude Bévillard. La sécheresse reste une
épreuve forte pour l’agriculture. Des éleveurs commencent à diminuer
leurs troupeaux parce que les réserves de fourrage et les perspectives
de récolte sont faibles. Une collaboration intelligente existe entre
ceux qui ont de la paille et les éleveurs, c’est un coup de pouce, mais
il ne faut pas être angélique : la solution ne peut pas être de verser
une obole aux éleveurs. Il est nécessaire de les aider, mais cela ne
réglera pas la question de fond.
Daniel Martin. Les échanges de paille, de foin,
quand on peut, s’organisent. Dans mon département, on a aujourd’hui
5 000 tonnes de paille collectées, un marché va être organisé. Nous
invitons les agriculteurs à ne pas broyer les pailles, à éviter de
couper les jachères où il y a de l’herbe pour éviter d’aller la chercher
à mille kilomètres, vu le prix du fuel. C’est de la solidarité, sans
être du don : il s’agit plutôt de compréhension, d’aide entre les
différents producteurs. Il fallait intervenir rapidement et cela a été
fait. Après, des éleveurs vont avoir besoin de trésorerie pour acheter
de la paille, de l’aliment. On sort d’une crise du lait avec un plan
d’urgence, il y a un an et demi, et les premières échéances de
remboursement vont arriver cette année. La situation qui s’améliorait va
de nouveau se dégrader : il faut donc activer un fonds de solidarité
pour aider les éleveurs. Il faut aider les entreprises à faire des
stocks, plutôt que bazarder dans d’autres pays. Pour éviter qu’à la fin
de cet épisode, on ait des problèmes d’approvisionnement en viande ou
qu’on soit contraints d’acheter à des prix élevés à l’étranger.
Philippe Collin. La solidarité, c’est du pipeau !
Des jachères, il y en a très peu. Les jachères obligatoires ont été
supprimées en 2008. Les jachères volontaires sont négligeables en
quantité et non productives en règle générale. Ça ne peut pas être
significatif pour procurer un fourrage. Entre l’annonce de cette
décision et son impact réel, il y a un fossé énorme ! De plus, que le
fonds de garantie intervienne, c’est juste normal, il ne s’agit pas
d’une décision gouvernementale, c’est l’application d’un dispositif
réglementaire existant. La question budgétaire restant en discussion
est : l’État va-t-il abonder, et à quel niveau, le fonds de garantie des
calamités agricoles ? Sachant que les caisses sont vides, comme l’a dit
François Fillon.
Y a-t-il des solutions techniques
pour répondre à la sécheresse ?
Daniel Martin. Je pense qu’il faut encourager à
modifier un peu les assolements, se battre sur la maîtrise de l’eau. Il
tombe 175 milliards de mètres cubes d’eau en France chaque année et on
n’en mobilise que 30 %. Le reste va gonfler les océans. Il faut stocker
l’eau quand elle tombe en abondance, pouvoir l’utiliser sur l’herbe, sur
les stocks fourragers. Il faut s’adapter sur les dates de semis. Cette
année, les gens ont semé très tôt leurs céréales de printemps. Ce qui
suppose d’avoir des variétés qui résistent au froid pendant le
printemps. Il ne faut pas que les semis gèlent et la génétique doit nous
y aider. Les variétés dont nous disposons aujourd’hui ne sont pas
suffisamment résistantes. L’Inra, Arvalis (centre de recherche géré par
les producteurs – NDLR) travaillent sur des programmes. À plus long
terme, les pratiques coutumières seront-elles remplacées par des
cultures de protection, avec des couverts – semis sous couvert, semis
sous labour ? Tout cela fait partie de nos réflexions.
Philippe Collin. Il y a beaucoup de gesticulations
autour d’autorisations de retenues collinaires, de dérogations pour les
autorisations d’irrigation… Outre que c’est discutable d’un point de vue
général, ce n’est surtout pas le sujet aujourd’hui. Les deux questions
du jour sont : que fait-on pour les animaux, et que fait-on pour que les
propriétaires de ces animaux puissent continuer d’être paysans. Les
retenues d’eau, quand il n’a pas plu depuis quatre mois, elles sont
quasiment vides. Ça ne règle pas le problème. Il faut interdire le
broyage des pailles. Les ruminants ont besoin de cellulose, donc le
fourrage grossier peut faire l’affaire. Il faut s’assurer ensuite que
des compléments sont à des prix abordables pour les éleveurs. On
pourrait retenir comme base de prix celui auquel les céréaliers vendent
leur blé pour faire de l’éthanol, à savoir 120 euros la tonne. Il faut
que les éleveurs soient certains de pouvoir nourrir leurs animaux.
Jean-Claude Bévillard. Le stockage de l’eau, nous ne
le rejetons pas, mais il ne s’agit pas d’une solution qui va permettre
de résoudre les problèmes dans la durée. Pour une raison très simple.
Nous faisons face à une sécheresse qui fait suite à une année 2010 déjà
déficitaire et nous avons abordé l’année avec des nappes déjà basses. Le
problème est chronique. Comme on mise trop sur les équipements
d’irrigation, on est devenus totalement dépendants de ce système. Déjà,
les années moyennes, on observe des dégâts dans des rivières, c’est
dangereux pour le milieu naturel. Et quand la pluviométrie est très
basse, comme cette année, c’est la catastrophe ! On ne peut pas caler un
système sans tenir compte des ressources du milieu naturel, ce n’est
pas possible.
L’irrigation est-elle la voie
de l’avenir ?
Jean-Claude Bévillard. Les équipements d’irrigation
sont financés à plus de 80 % par des fonds publics. Et parfois, c’est
plus encore. Parce que l’activité agricole n’est pas à même de les
amortir. Donc, nous nous trouvons dans un système artificiel, même
économiquement. Jusqu’au non-sens : on irrigue la pomme de terre, qui
n’en a pas besoin, seulement parce que les industries agroalimentaires
et de transformation veulent des pommes de terre calibrées et sans
points noirs, qui sont dus au stress hydrique. Il faut reconsidérer
l’ensemble de toute cette construction pour rebâtir un système qui est
plus en lien avec le sol. Si nous avons eu un développement aussi fort
du maïs irrigué, c’est parce que son rendement est élevé, mais aussi
parce que, pendant des années, via les aides de la PAC, on a encouragé
fortement cette culture. Les gens s’engouffraient là-dedans, bien sûr.
Aujourd’hui, les aides sont déconnectées, découplées, mais les
équipements sont là et on s’aperçoit que, dans les zones équipées pour
l’irrigation, qu’on ne va pas vers une diversification mais vers une
spécialisation très forte. Donc, vers une fragilisation de l’ensemble du
système. C’est clair et net.
Daniel Martin. Je paie mon irrigation. J’achète mon
matériel de surface, les pompes, les tuyaux enterrés, l’électricité et
la main-d’œuvre. L’État nous a aidés à créer des réseaux collectifs pour
éviter de pomper dans la nappe et aller chercher l’eau dans le Rhône.
On a économisé ainsi 10 millions de mètres cubes dans la nappe de notre
secteur. Aujourd’hui, ce que nous demandons à l’État, c’est de nous
aider à stocker cette eau l’hiver. Je suis agriculteur mais aussi
citoyen français, je préfère laisser l’eau dans les nappes. Si je
pouvais utiliser de l’eau qui a déjà servi, sortie d’usine où elle
aurait été utilisée, pour le refroidissement par exemple, je serais
pour. Mais ça demande des investissements, l’eau n’est pas disponible
sur place. Il nous faut un coup de pouce pour y parvenir. De plus,
l’irrigation n’est plus subventionnée comme avant par la PAC. La
compensation sera bientôt unique, qu’on produise ou pas. Ce qui ne nous
convient pas : pour nous, l’avenir, c’est de nourrir tout le monde sur
la planète. Nous ferons des cultures en fonction de nos capacités à
mobiliser l’eau. Ce ne sera pas facile. Mais, moi, je fais confiance à
l’homme. On a des chercheurs, des gens qui savent réfléchir et
travailler. Ce qui est moins évident, pour moi, c’est que les hommes
politiques arrivent à mettre en place une politique cohérente.
Philippe Collin. La question de l’eau est à manier
avec prudence : l’agriculture, par nature, utilise de l’eau, qu’elle
tombe ou pas. Le problème, c’est qu’on a concentré dans des zones où il
ne pleut pas une agriculture qui consomme beaucoup d’eau et, dans les
régions où il pleut, une agriculture moins consommatrice. La
céréaliculture se trouve en région parisienne et en Poitou-Charentes.
Les zones plus humides – Massif central, Franche-Comté – sont des zones
d’élevage. La question de l’eau n’a pas été intégrée dans la
spécialisation des régions. Il vaudrait mieux examiner le potentiel
naturel local et essayer de le valoriser, plutôt que de transporter des
marchandises qui viennent de loin pour artificialiser des régions.
L’élevage du cochon est une caricature : tout est concentré en Bretagne,
où on ne produit quasiment pas de céréales. Dans les grandes régions
céréalières, il n’y a plus d’animaux, il n’y a plus de fumier. On
pourrait tout à fait imaginer une grande politique de rééquilibrage des
régions. Ce n’est envisageable que si on admet que la seule rentabilité
du capital investi dans les industries agroalimentaires ne doit pas être
le moteur de l’orientation de l’agriculture. On pourrait aussi imaginer
que les vaches se remettent à manger de l’herbe, plutôt que du maïs et
du soja. Ce serait un rêve d’un monde futur. Mais les modèles de
production imposés l’empêchent aujourd’hui.
La génétique peut-elle sauver une agriculture qui manquerait d’eau ?
Daniel Martin. À production égale, les plantes – qui
ont besoin de tant de CO2, de tant d’eau pour faire un kilo de matière
sèche – sont capables de produire aujourd’hui beaucoup plus qu’hier. Le
blé ou le maïs qui, il y a quarante ans, faisaient 50 quintaux à
l’hectare, donnent aujourd’hui
100 quintaux. On a diminué la
consommation d’eau pour aboutir à la même production. La génétique nous
permettra de produire plus avec moins d’eau.
Jean-Claude Bévillard. On sera toujours sur la corde
raide. Même avec les OGM, on ne peut pas produire sans eau.
L’agriculture doit revoir un certain nombre de pratiques, mais on ne
peut pas imaginer de solution sans une évolution de nos modes de
consommation. Il faut réfléchir sur l’ensemble de la filière jusqu’au
consommateur, qui doit être de la partie. Il faut imaginer des modes de
consommation et d’alimentation qui soient en rapport avec nos capacités
de production, tout simplement. Ce qui est sûr, c’est que la situation
est fragile dès qu’on privilégie la monoculture, sur des systèmes calés
sur le principe d’une irrigation forte. Il faut diversifier, adapter des
variétés plus résistantes. Et, fondamentalement, il faudrait réassocier
des élevages avec des cultures fourragères. Ne pas mettre tous les œufs
dans le même panier, partager les risques et arriver à quelque chose
qui soit plus robuste.
Philippe Collin. Quand on parle de plantes
résistantes à la sécheresse, je sais bien ce qui se cache derrière : le
développement des biotechnologies et en particulier les OGM. Je connais
la face cachée de cette belle terminologie. Ce n’est pas la solution.
Les « nécrotechnologies », comme les appelle Jean-Pierre Berland, ne
seront jamais une solution à des problèmes de pluviométrie. On ne va pas
fonder un système sur une modification
complète de la physiologie des
plantes, ça n’a pas de sens ! Même si on refuse la perspective d’un
changement de mode de consommation, il faudra y venir. Cette année
encore, il s’agit d’un signal d’alarme. La rupture se fera. On ne peut
pas fonder un système d’agriculture sur la mise en place d’un dispositif
d’intervention massif, de mesures exceptionnelles qui deviendraient
annuelles.
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