
La France de L’Oréal
29/06/2010
Il aura donc fallu du temps pour que les médias s’emparent d’un
dossier qui fait désormais craqueler les lambris de l’Élysée. Ce qu’il
faut bien appeler « l’affaire Woerth-Bettencourt » a évidemment fait
couler moins d’encre et de salive que les frasques de nos Bleus en
Afrique du Sud. Seulement voilà, depuis que les hommes de Domenech ont
reçu plumes et goudron, un autre feuilleton beaucoup plus glauque nous
délivre quotidiennement des informations révélatrices de l’état dans
lequel se trouve notre pays. Du Fouquet’s à Bettencourt, au fil des
coups portés à l’esprit républicain, comment ne pas constater avec
effroi l’épouvantable dégradation du climat politique ?
La puissance (en euros) des copains et des coquins
de la sarkozye projette sur l’Hexagone une lumière
aveuglante sur une morale publique totalement dévoyée. De
ce point de vue, les liens entre le ministre du Travail, Éric
Woerth, par ailleurs ancien ministre du Budget, et madame Liliane
Bettencourt, à la tête de la fortune que l’on sait,
sont édifiants. Où l’on parle
d’évasion fiscale avérée, d’une
corrélation possible entre l’embauche de madame Woerth et
la présence de son mari au gouvernement. Où l’on
évoque le fait que Bercy était prévenu dès
2009 de la situation fiscale de la patronne de L’Oréal.
Où l’on apprend qu’il pourrait y avoir une nouvelle
« affaire fiscale » avec la famille Peugeot… La
collusion entre les arcanes du pouvoir sarkozyste et les puissances de
l’argent vire à la putréfaction idéologique
– le poisson pourrit toujours par la tête –
et nous fait plus penser à une République
bananière qu’à une nation digne
d’exemplarité… Après Kouchner (ses
accointances avec des dictateurs africains), Blanc (les cigares),
Joyandet (116 000 euros d’avion privé, les affaires
immobilières), voici Woerth, tous maintenus dans leurs fonctions
alors qu’ils ont en commun d’avoir franchi les limites de
l’indécence.
Si nous devons respecter au plus haut point la
présomption d’innocence, tout en espérant que la
justice œuvre en sérénité (sic), ne nions
pas la gravité de l’affaire Woerth-Bettencourt. Elle est
le sceau du sarkozysme et elle nous plonge dans les secrets du vrai
pouvoir, du médiocre et du somptuaire mêlés,
symbole d’un système. Le mélange des genres est
consubstantiel au sarkozysme: conflit d’intérêts
permanent, domination des intérêts privés,
mépris de l’intérêt
général… En d’autres temps, Éric
Woerth aurait déjà été
écarté. Au contraire reçoit-il des soutiens si
appuyés, si grandiloquents qu’ils nous feraient passer,
nous aussi, pour de vulgaires chiens de meute ! Et pendant ce
temps-là ? Sarkozy parle de morale à nos
Bleus… et le ministre du Travail peut continuer à
s’occuper de la démolition de nos retraites, comme si de
rien n’était…
Qu’on se le dise ! La virulence de notre critique légitime ne nous
fera pas sombrer dans l’un des pires dangers qui menacent la France, et
pour cause : le populisme à tous les étages. Reconnaissons que l’agenda
idéologique, depuis 2007, a pour le moins favorisé le terrain de la
démagogie, des mensonges, de la xénophobie, de la division… Pour éviter
le triomphe de la rumeur et de la suspicion généralisée, Éric Woerth
doit s’expliquer. Mais le fera-t-il ? La quasi-fusion du pouvoir
politique, d’un certain pouvoir judiciaire et de l’oligarchie financière
est telle que la tentation sera grande de régler en catimini leurs
petites et grandes affaires. Voilà la France de L’Oréal et de Sarkozy,
née d’une conception ultralibérale de la société, soumise à une nouvelle
architecture de subordination… Récemment, l’ineffable Jean-françois
Copé avouait qu’il redoutait une prochaine « nuit du 4 août ». La France
ne le vaut-elle pas ?
« L’affaire Woerth-Bettencourt » symbolise la domination des intérêts
privés sur l’intérêt général.
|