
En France, la double peine des séropositifs
01/12/2010
Même
si l’on meurt moins aujourd’hui du sida qu’il y a dix ans, les préjugés
et autres discriminations liés à la séropositivité ont, eux, la vie
dure. Emploi, accès aux soins, logement… C’est toute la vie quotidienne
des malades qui en est affectée.
Thierry a une allure
christique : corps svelte, cheveux longs, la barbe naissante. Atteint
du VIH depuis 2003, il « porte sa croix » avec courage. En sept ans, il
a appris à vivre avec cette compagne funeste. « Impossible de faire
autrement. Le sida est une maladie totale. Un virus qui grignote le
corps mais aussi tous les aspects de la vie. »
Son histoire est singulière, mais le cas de Thierry est loin d’être
isolé. Pour les 150 000 personnes porteuses de la maladie en France, le
VIH demeure une épine dans le pied qui « empêche d’avancer ». Bien sûr,
depuis 1996, l’arrivée des antirétroviraux a bouleversé la prise en
charge médicale du virus. Mais si la trithérapie rallonge l’espérance
de vie, elle n’a pas malheureusement vocation à infléchir la pression
sociale, qui continue de s’abattre sur les patients comme une chape de
plomb.
L’enquête réalisée en 2009 par l’observatoire Sida info service
parle d’elle-même : 54,2 % des personnes interrogées confient s’être
déjà senties discriminées du fait de leur séropositivité. Et quand les
questions se font plus précises, ramenant à la surface des souvenirs
douloureux, le chiffre remonte en flèche à 70 %. « Avec les immigrés et
les sans-abri, nous sommes une des couches de la population qui nourrit
le plus de fantasmes et de craintes, observe Thierry. Aujourd’hui, j’ai
appris à l’accepter mais, au fond, de quoi suis-je coupable ? Je vais
mourir d’avoir aimé, c’est tout. »
La maladie de l’amour reste pourtant imprimée à l’eau-forte dans la
conscience collective comme celle du sexe et du péché, déclenchant sur
son passage des comportements irrationnels jusque dans le corps
médical, pourtant bien informé. D’après l’enquête, 48,4 % des
séropositifs interrogés rapportent au moins une situation de
discrimination dans le domaine de la santé. Compliqué quand on sait que
le VIH oblige ses hôtes à fréquenter les milieux stériles plus que de
raison. Comportements humiliants, arrêts de consultation au beau milieu
des soins ou refus simple et net de prendre un rendez-vous : toutes les
catégories médicales sont pourtant concernées, dentistes et
gynécologues en tête. « La dernière fois que je suis allé chez le
dentiste, il a accepté de me soigner mais je suis ressorti la bouche en
sang parce qu’il a refusé que je crache dans le lavabo », témoigne un
jeune homme. Pourtant, en trente ans de maladie, aucune contamination
dentiste-patient n’a été observée, contrairement à l’hépatite C.
D’après l’enquête réalisée en 2005 par l’observatoire Sida info
service, dans les milieux autres que médical, la séropositivité est
plus souvent tue. Mais silence et mensonges ne suffisent pas toujours à
empêcher les discriminations. Notamment dans le monde du travail,
puisque seulement 49,7 % des séropositifs ont un emploi. Et encore,
parmi eux, 84 % sont en CDI ou fonctionnaires, d’où la relative
stabilité.
Enquêtes sur la nature des arrêts maladie
Dans le secteur privé, ça se corse. Certains employeurs vont même
jusqu’à recourir à un cabinet privé pour enquêter sur la nature
d’arrêts maladie trop fréquents. Quand le verdict tombe, c’est trop
tard. Imperceptiblement, la situation s’altère : « On m’a changée de
poste, j’étais rétrogradée systématiquement. On m’a reproché mes
problèmes de santé et mes absences pour me rendre à l’hôpital en me
disant que la société n’avait pas à en pâtir », explique cette femme
âgée d’une cinquantaine d’années. Beaucoup se retrouvent poussés à la
démission ou licenciés, sans pouvoir attester du motif réel de ce rejet
brutal.
Évidemment, la question de l’emploi ne va pas sans celle du
logement. Être séropositif rime bien souvent avec précarité. Sans
emploi, la majeure partie d’entre eux sont condamnés à survivre avec
l’allocation adulte handicapé (AAH) et beaucoup contraints de louer à
bas prix ou de se faire héberger gratuitement, s’ils n’ont pas eu la
chance, comme Thierry, de devenir propriétaires avant de se découvrir
porteurs du VIH.
Enfin, outre ces multiples discriminations sociales, ce qui pèse le
plus sur le quotidien des séropositifs est plus difficilement
quantifiable : l’isolement affectif. « Aujourd’hui, je suis célibataire
par la force des choses, confie Thierry. La maladie rend la vie de
couple impossible. J’ai bien essayé, par le passé, de me mettre en
couple avec un autre séropositif, mais rapidement le virus a pris le
pas sur notre histoire. »
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