Paysans basques cherchent 
chambre où germer
03/04/2010


Association paysanne, Euskal Herriko Laborantza Ganbara, revendique une chambre d’agriculture propre au Pays basque. L’État la lui refuse. Depuis 2005, la bataille juridique fait rage.

Avec sa barbe taillée raz, son jean flottant et ce pull camionneur qui lui bouffe la carrure, Michel Berhocoirigoin a quelque chose du chat pelé. Un matou, pas un minet. Un qui aurait préféré très tôt les chemins de traverse au confort modulé des radiateurs et couru, solitaire, les layons vallonnés qui serpentent entre les maisons blanches et rouges, de Saint-Jean-Pied-de-Port à Pampelune. De l’humilité dans l’allure autant que dans le timbre, sec comme un vent chaud. L’œil du greffier qui ne ferait pas de mal à une souris, même insolente. Mais les apparences ne disent pas tout. S’il s’est vite écarté des routes balisées, Michel Berhocoirigoin n’a jamais voyagé en solo. Et pour être pacifique, il n’en est pas subordonné.

Pour preuve, la bagarre qui l’oppose, depuis trente ans, à la chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques. Elle a fini par le conduire devant les tribunaux, et avec lui l’association dont il est le président. Créée en janvier 2005, Euskal Herriko Laborantza Ganbara – parlons de Laborantza pour faire court – a été attaquée en justice par le préfet du département au motif pas banal qu’elle fait, en quelque sorte, concurrence à un service public.

La victoire de Laborantza en première instance

Visé, juridiquement  : son nom, que l’on peut traduire en français par « Chambre d’agriculture du Pays basque » et dont l’État estime qu’il est de nature « à créer dans l’esprit du public une confusion avec la chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques ». Jugée en première instance le 26 mai 2009, Laborantza est sortie victorieuse du procès. L’État a fait appel, et le deuxième round a eu lieu le 18 février, au tribunal de Pau. Les conclusions sont attendues le 6 mai. L’association risque l’interdiction, son président jusqu’à 2 000 euros d’amende.

Depuis deux ans, son comité de soutien ne cesse de s’étendre. Albert Jacquard, Danièle Mitterrand, Martine Aubry, André Chassaigne, Daniel Mermet, Susan George, ou encore Jean-Pierre Dubois (1) en font partie. L’ancienne ministre Corinne Lepage compte parmi ses avocats. Le jour du procès, plus d’un millier de personnes s’étaient donné rendez-vous à Pau pour défendre, qui le droit associatif, qui un certain modèle agricole. Pour comprendre ce qui vaut à Laboranza d’avoir rameuté tant de voix, il faut remonter son histoire. Et pour comprendre son histoire, il faut visualiser le département, avec, sur son flanc ouest, le Pays basque et, à l’est, le Béarn. Le premier, privilégiant l’agriculture extensive de basse montagne – l’élevage d’ovins, singulièrement. Le second, plus sûrement engagé dans la monoculture céréalière. Il faut aussi jeter un œil sur l’histoire du syndicalisme agricole, qui a longtemps laissé les chambres d’agriculture aux seules mains de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Les choses changent en 1981 (lire ci-dessous) avec la réforme du système représentatif. Les minorités peuvent enfin s’exprimer, et elles le font. La FDSEA – déclinaison départementale de la maison mère – est aux mains des céréaliers béarnais, accusent des paysans basques. Elle défend une monoculture productiviste et oriente la chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques en ce sens. En 1982, ils créent leur propre syndicat, Euskal Laborarien Batasuna (ELB, Paysans basques unis), qui ralliera, plus tard, la Confédération paysanne. Et se présentent aux élections. Au fil des scrutins, ELB progresse au Pays basque (il y obtient 51,5 % des suffrages en 2001), mais reste minoritaire à l’échelle départementale. Le syndicat se plaint de ne pas être entendu dans les instances, voire censuré, quand il revendique une pratique paysanne misant sur la valeur ajoutée des produits de terroir et des appellations d’origine contrôlée (AOC) pour garantir les revenus. « Les problèmes laitiers des éleveurs de brebis n’étaient même pas abordés », raconte Dominique Larretxea, éleveur à Saint-Pée. « Les seuls soutiens techniques proposés par la chambre étaient destinés à la culture du maïs. »

La revendication d’une chambre d’agriculture propre au Pays basque éclôt, drainée par celle de la reconnaissance de l’identité basque. « Ici, l’exploitation se transmet comme un outil de travail, sans qu’il soit question de rachat ou de vente de parts », raconte Michel Berhocoirigoin, expliquant là le maintien d’un grand nombre de fermes familiales.

En 2004, un rapport commandé par Hervé Gaymard, alors ministre, confirme. « L’identité basque est précisément associée à son modèle », écrivent les rapporteurs. Celui-ci « met en avant une recherche de viabilité à travers une plus forte valeur ajoutée plus que par accroissement du chiffre d’affaires », poursuivent-ils, notant par ailleurs que les efforts d’adaptation de la chambre d’agriculture « à la diversité des agriculteurs n’ont pas répondu à toutes les attentes ». Le rapport ne préconise pas, pour autant, de dédoubler la structure administrative.

ELB finit par prendre les devants. En janvier 2005, il crée Euskal Herriko Laborantza Ganbara. Association de loi 1901, elle défend une agriculture paysanne et se propose de soutenir les exploitants en quête d’autonomie. Composée de collèges de consommateurs, d’écologistes, d’exploitants et de salariés agricoles, elle emploie dix personnes et se dote de techniciens qualifiés.

Laborantza s’implante peu à peu sur le territoire basque. Défend le maintien de la brebis Manech, autochtone centenaire concurrencée par la Lacaune, aveyronnaise plus productive. Soutient la relance de la cerise d’Itxassou, petit bourg du canton d’Espelette. La xapata rose et sucrée, la belcha, noire et charnue, et la précoce peloa. « Jusque dans les années cinquante, on en récoltait près de 300 tonnes », raconte Maryse Cachenaut, cofondatrice de Laborantza, elle-même productrice. Les lois de modernisation agricole ont poussé les exploitations à se spécialiser dans l’élevage, et les grossistes s’en sont désintéressés. « En 2000, nous avons relancé une douzaine de plantations, avec l’idée de conserver les variétés anciennes. » Et la visée, pas encore atteinte, d’obtenir une AOC, à l’instar du fameux voisin pimenté. « Relancer une production n’est jamais simple. Laborantza nous aide techniquement. »

Une aide aux exploitants en quête d’autonomie

Mise à disposition d’ingénieurs, travail avec des intervenants extérieurs… l’association offre aussi des services mécaniques aux exploitants en quête d’autonomie. Une fromagerie mobile tourne entre les éleveurs désireux de se lancer dans la transformation de leur lait. Une presse à huile végétale fait de même auprès de ceux qui visent l’autoproduction énergétique. L’œil rigolard et le pull remonté sur ses joues rafraîchies, snobant la neige qui s’apprête à tomber sans s’être fait annoncer, Mixel Lahetjuzan en est. « À la base, on voulait cultiver nos propres tournesols pour nourrir nos bêtes », explique-t-il. Question de traçabilité. « Les tourteaux importés d’Amérique contiennent des OGM. Le 0 % n’existe plus… » Pour tenir économiquement, l’idée pointe de tirer l’huile de la fleur et de la recycler en carburant. Laborantza propose un accompagnement. Quatre-vingts euros à l’hectare et une animatrice technique. De six à s’être lancés dans l’aventure en 2006, ils sont aujourd’hui 16 producteurs, organisés autour d’une coopérative – Nouste Ekilili – qu’ils gèrent avec des paysans béarnais. Depuis 2009, ils ont leur propre presse. Bizi Garbilla, le syndicat de communes voisin, se dit prêt à leur acheter leur huile et la pêcherie de Saint-Jean-de-Luz l’expérimente déjà sur deux de ses bateaux.

La belle vie, quoi. Ou presque. Sept mois après sa création, en juillet 2005, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques porte plainte contre l’association, invective les communes qui prétendent la soutenir (lire ci-contre) et demande son changement de nom ou sa disparition. Pour le préfet de l’époque et ceux qui lui succéderont, il s’agit de faire respecter l’État de droit. Il ne peut exister deux chambres d’agriculture dans un même département, argumentent-ils en substance. Pour Michel Berhocoirigoin, la cible de l’attaque étatique est le modèle agricole que Laborantza promeut, autonome, équitable, écolo. « Son nom fait directement référence à notre revendication d’une seconde chambre. Nous ne le changerons qu’après avoir obtenu satisfaction. » Partie civile dans l’affaire, au côté de la préfecture, la chambre d’agriculture y voit, quant à elle, un message autrement politique. « Il ne s’agit en rien d’une bataille entre deux modèles agricoles », assure Jean-Michel Anxolabehere, son président depuis 2007. « Nous sommes pris en otages dans une lutte pour la reconnaissance d’une entité basque. » ELB et les élus qui le soutiennent sont membres de Batera, organisation partisane d’un département basque, avance-t-il. Admettant les travers passés de la chambre d’agriculture, il affirme, par ailleurs, que les choses ont changé. « Les petits paysans existent aussi en Béarn et il est faux de dire que nous négligeons la valorisation des produits du terroir. Nous soutenons notamment le piment d’Espelette. » Son cas personnel prend valeur d’exemple, quand lui-même élève des Manechs et fournit le fromage AOC d’ossau iraty. Cerise sur le gâteau  : il est basque. Le premier à occuper ce poste depuis plus de vingt ans, soulignent les membres de Laborantza. Qui jouent, pour le reste, la carte de la transparence. « La revendication séparatiste existe dans le paysage politique », admet Michel Berhocoirigoin. Mais Laborantza ne s’inscrit pas dans une logique autonomiste, affirme-t-il. « Nous ne cherchons pas à mettre des murs autour du Pays basque. Nous nous posons uniquement la question de savoir quoi produire, comment, pour qui et à partir de qui. »

Quant à l’identité basque, ils en font leur affaire. Pantxika Predaigne, vingt-trois ans et 250 Manechs, maman d’Ibai, un an, s’est fixé comme objectifs de lancer sa production de glaces au lait de brebis et d’apprendre le basque à son enfant. Elle-même le parle comme tout le monde, ici, où les bouches sautent d’une langue à l’autre comme des cabrettes agiles. « Tout ce que je dis, c’est oui au droit d’être entendue dans mes pratiques agricoles autant que culturelles, relève la jeune femme. Et non, au fait que l’on m’impose des modèles qui ne sont pas les miens. »

(1) Respectivement généticien, présidente de France Libertés, secrétaire générale du PS, député PCF, journaliste, écrivain, président de la Ligue des droits de l’homme.