Avec sa barbe taillée raz, son jean flottant et
ce pull camionneur qui lui bouffe la carrure, Michel Berhocoirigoin a
quelque chose du chat pelé. Un matou, pas un minet. Un qui aurait
préféré très tôt les chemins de traverse au confort modulé des
radiateurs et couru, solitaire, les layons vallonnés qui serpentent
entre les maisons blanches et rouges, de Saint-Jean-Pied-de-Port à
Pampelune. De l’humilité dans l’allure autant que dans le timbre, sec
comme un vent chaud. L’œil du greffier qui ne ferait pas de mal à une
souris, même insolente. Mais les apparences ne disent pas tout. S’il
s’est vite écarté des routes balisées, Michel Berhocoirigoin n’a jamais
voyagé en solo. Et pour être pacifique, il n’en est pas subordonné.
Pour preuve, la bagarre qui l’oppose, depuis trente ans, à la chambre
d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques. Elle a fini par le conduire
devant les tribunaux, et avec lui l’association dont il est le
président. Créée en janvier 2005, Euskal Herriko Laborantza Ganbara
– parlons de Laborantza pour faire court – a été attaquée en justice par
le préfet du département au motif pas banal qu’elle fait, en quelque
sorte, concurrence à un service public.
La victoire de Laborantza
en première instance
Visé, juridiquement : son nom, que l’on peut traduire en français
par « Chambre d’agriculture du Pays basque » et dont l’État estime qu’il
est de nature « à créer dans l’esprit du public une confusion avec la
chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques ». Jugée en première
instance le 26 mai 2009, Laborantza est sortie victorieuse du procès.
L’État a fait appel, et le deuxième round a eu lieu le 18 février, au
tribunal de Pau. Les conclusions sont attendues le 6 mai. L’association
risque l’interdiction, son président jusqu’à 2 000 euros d’amende.
Depuis deux ans, son comité de soutien ne cesse de s’étendre. Albert
Jacquard, Danièle Mitterrand, Martine Aubry, André Chassaigne, Daniel
Mermet, Susan George, ou encore Jean-Pierre Dubois (1) en font partie.
L’ancienne ministre Corinne Lepage compte parmi ses avocats. Le jour du
procès, plus d’un millier de personnes s’étaient donné rendez-vous à Pau
pour défendre, qui le droit associatif, qui un certain modèle agricole.
Pour comprendre ce qui vaut à Laboranza d’avoir rameuté tant de voix, il
faut remonter son histoire. Et pour comprendre son histoire, il faut
visualiser le département, avec, sur son flanc ouest, le Pays basque et,
à l’est, le Béarn. Le premier, privilégiant l’agriculture extensive de
basse montagne – l’élevage d’ovins, singulièrement. Le second, plus
sûrement engagé dans la monoculture céréalière. Il faut aussi jeter un
œil sur l’histoire du syndicalisme agricole, qui a longtemps laissé les
chambres d’agriculture aux seules mains de la Fédération nationale des
syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Les choses changent en 1981
(lire ci-dessous) avec la réforme du système représentatif. Les
minorités peuvent enfin s’exprimer, et elles le font. La FDSEA
– déclinaison départementale de la maison mère – est aux mains des
céréaliers béarnais, accusent des paysans basques. Elle défend une
monoculture productiviste et oriente la chambre d’agriculture des
Pyrénées-Atlantiques en ce sens. En 1982, ils créent leur propre
syndicat, Euskal Laborarien Batasuna (ELB, Paysans basques unis), qui
ralliera, plus tard, la Confédération paysanne. Et se présentent aux
élections.
Au fil des scrutins, ELB progresse au Pays basque (il y obtient 51,5 %
des suffrages en 2001), mais reste minoritaire à l’échelle
départementale. Le syndicat se plaint de ne pas être entendu dans les
instances, voire censuré, quand il revendique une pratique paysanne
misant sur la valeur ajoutée des produits de terroir et des appellations
d’origine contrôlée (AOC) pour garantir les revenus. « Les problèmes
laitiers des éleveurs de brebis n’étaient même pas abordés », raconte
Dominique Larretxea, éleveur à Saint-Pée. « Les seuls soutiens techniques proposés par la
chambre étaient destinés à la culture du maïs. »
La revendication d’une chambre d’agriculture propre au Pays basque
éclôt, drainée par celle de la reconnaissance de l’identité basque.
« Ici, l’exploitation se transmet comme un outil de travail, sans qu’il
soit question de rachat ou de vente de parts », raconte Michel
Berhocoirigoin, expliquant là le maintien d’un grand nombre de fermes
familiales.
En 2004, un rapport commandé par Hervé
Gaymard, alors ministre, confirme. « L’identité
basque est précisément associée à son
modèle », écrivent les rapporteurs. Celui-ci
« met en avant une recherche de viabilité à
travers une plus forte valeur ajoutée plus que par accroissement
du chiffre d’affaires », poursuivent-ils, notant par
ailleurs que les efforts d’adaptation de la chambre
d’agriculture « à la diversité des
agriculteurs n’ont pas répondu à toutes les
attentes ». Le rapport ne préconise pas, pour autant,
de dédoubler la structure administrative.
ELB finit par prendre les devants. En janvier 2005, il crée Euskal
Herriko Laborantza Ganbara. Association de loi 1901, elle défend une
agriculture paysanne et se propose de soutenir les exploitants en quête
d’autonomie. Composée de collèges de consommateurs, d’écologistes,
d’exploitants et de salariés agricoles, elle emploie dix personnes et se
dote de techniciens qualifiés.
Laborantza s’implante peu à peu sur le territoire basque. Défend le
maintien de la brebis Manech, autochtone centenaire concurrencée par la
Lacaune, aveyronnaise plus productive. Soutient la relance de la cerise
d’Itxassou, petit bourg du canton d’Espelette. La xapata rose et sucrée,
la belcha, noire et charnue, et la précoce peloa. « Jusque dans les
années cinquante, on en récoltait près de 300 tonnes », raconte Maryse
Cachenaut, cofondatrice de Laborantza, elle-même productrice. Les lois
de modernisation agricole ont poussé les exploitations à se spécialiser
dans l’élevage, et les grossistes s’en sont désintéressés. « En 2000,
nous avons relancé une douzaine de plantations, avec l’idée de conserver
les variétés anciennes. » Et la visée, pas encore atteinte, d’obtenir
une AOC, à l’instar du fameux voisin pimenté. « Relancer une production
n’est jamais simple. Laborantza nous aide techniquement. »
Une aide aux exploitants
en quête d’autonomie
Mise à disposition d’ingénieurs, travail avec des intervenants
extérieurs… l’association offre aussi des services mécaniques aux
exploitants en quête d’autonomie. Une fromagerie mobile tourne entre les
éleveurs désireux de se lancer dans la transformation de leur lait. Une
presse à huile végétale fait de même auprès de ceux qui visent
l’autoproduction énergétique. L’œil rigolard et le pull remonté sur ses
joues rafraîchies, snobant la neige qui s’apprête à tomber sans s’être
fait annoncer, Mixel Lahetjuzan en est. « À la base, on voulait cultiver
nos propres tournesols pour nourrir nos bêtes », explique-t-il.
Question de traçabilité. « Les tourteaux importés d’Amérique contiennent
des OGM. Le 0 % n’existe plus… » Pour tenir économiquement, l’idée
pointe de tirer l’huile de la fleur et de la recycler en carburant.
Laborantza propose un accompagnement. Quatre-vingts euros à l’hectare et
une animatrice technique. De six à s’être lancés dans l’aventure en
2006, ils sont aujourd’hui 16 producteurs, organisés autour d’une
coopérative – Nouste Ekilili – qu’ils gèrent avec des paysans béarnais.
Depuis 2009, ils ont leur propre presse. Bizi Garbilla, le syndicat de
communes voisin, se dit prêt à leur acheter leur huile et la pêcherie de
Saint-Jean-de-Luz l’expérimente déjà sur deux de ses bateaux.
La belle vie, quoi. Ou presque. Sept mois après sa création, en
juillet 2005, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques porte plainte
contre l’association, invective les communes qui prétendent la soutenir
(lire ci-contre) et demande son changement de nom ou sa disparition.
Pour le préfet de l’époque et ceux qui lui succéderont, il s’agit de
faire respecter l’État de droit. Il ne peut exister deux chambres
d’agriculture dans un même département, argumentent-ils en substance.
Pour Michel Berhocoirigoin, la cible de l’attaque étatique est le modèle
agricole que Laborantza promeut, autonome, équitable, écolo. « Son nom
fait directement référence à notre revendication d’une seconde chambre.
Nous ne le changerons qu’après avoir obtenu satisfaction. »
Partie civile dans l’affaire, au côté de la préfecture, la chambre
d’agriculture y voit, quant à elle, un message autrement politique. « Il
ne s’agit en rien d’une bataille entre deux modèles agricoles », assure
Jean-Michel Anxolabehere, son président depuis 2007. « Nous sommes pris
en otages dans une lutte pour la reconnaissance d’une entité basque. »
ELB et les élus qui le soutiennent sont membres de Batera, organisation
partisane d’un département basque, avance-t-il. Admettant les travers
passés de la chambre d’agriculture, il affirme, par ailleurs, que les
choses ont changé. « Les petits paysans existent aussi en Béarn et il
est faux de dire que nous négligeons la valorisation des produits du
terroir. Nous soutenons notamment le piment d’Espelette. » Son cas
personnel prend valeur d’exemple, quand lui-même élève des Manechs et
fournit le fromage AOC d’ossau iraty. Cerise sur le gâteau : il est
basque. Le premier à occuper ce poste depuis plus de vingt ans,
soulignent les membres de Laborantza. Qui jouent, pour le reste, la
carte de la transparence. « La revendication séparatiste existe dans le
paysage politique », admet Michel Berhocoirigoin. Mais Laborantza ne
s’inscrit pas dans une logique autonomiste, affirme-t-il. « Nous ne
cherchons pas à mettre des murs autour du Pays basque. Nous nous posons
uniquement la question de savoir quoi produire, comment, pour qui et à
partir de qui. »
Quant à l’identité basque, ils en font leur affaire. Pantxika
Predaigne, vingt-trois ans et 250 Manechs, maman d’Ibai, un an, s’est
fixé comme objectifs de lancer sa production de glaces au lait de brebis
et d’apprendre le basque à son enfant. Elle-même le parle comme tout le
monde, ici, où les bouches sautent d’une langue à l’autre comme des
cabrettes agiles. « Tout ce que je dis, c’est oui au droit d’être
entendue dans mes pratiques agricoles autant que culturelles, relève la
jeune femme. Et non, au fait que l’on m’impose des modèles qui ne sont
pas les miens. »
(1) Respectivement généticien,
présidente de France Libertés, secrétaire
générale du PS, député PCF, journaliste,
écrivain, président de la Ligue des droits de
l’homme.