Des champs à perte de vue succèdent à des bâtiments qui barrent l’horizon.
L’Oise esquisse un paysage mi-rural, mi-urbain. Ses 80 000 habitants le hissent
au rang de département le plus peuplé de Picardie, devant la Somme et l’Aisne.
L’Oise est aussi une terre où s’enracinent les communistes, avec près de 1 000
adhérents, de nombreux maires et élus à divers échelons. Ici, comme ailleurs,
les débats sur la stratégie politique à adopter aux élections régionales de
mars2010 passionnent actuellement les réunions au sein du PCF.
Mais ici, sans doute comme ailleurs, la frontière ne se situe pas entre les
militants acquis à la constitution de listes du Front de gauche, autonomes du
PS, au premier tour du scrutin, et les conseillers régionaux inamovibles,
accrochés à leur siège comme bernard-l’ermite à sa coquille. Daniel Beurdeley et
Viviane Claux ont une même longue expérience syndicale, sont de la même
génération, résident tous deux dans l’Oise, mais n’ont pas le même avis. Les
divergences séparent aussi cet homme et cette femme qui partagent pourtant le
même banc au conseil régional de Picardie. Lui, n’en démord pas : c’est une
« erreur politique », un acte « suicidaire » que de se détacher du Parti
socialiste au premier tour. Elle, persiste : « On ne peut continuer à accepter
l’hégémonie socialiste et appliquer les décisions prises unilatéralement par la
majorité socialiste. »
La puissante voix de Daniel Beurdeley (soixante et un ans) résonne dans son
étroit bureau de maire de la petite commune de Longueil-Annel. « Comment
expliquer aux électeurs que nous avons géré, et bien géré, la région pendant six
ans et partir sans les socialistes le 14 mars prochain ? » Il y voit une
contradiction qui le rend d’autant plus « perplexe » qu’il occupe le poste de
premier vice-président de l’assemblée régionale, conquise à la droite en 2004,
avec 45,47 % des voix (contre 35,87 %). « Je ne peux que me féliciter de mon
bilan dans mon domaine de compétence. Un effort considérable a été fourni pour
améliorer la desserte des TER. J’ai beaucoup influencé les décisions prises
collectivement, notamment sur les abattements tarifaires ou la gratuité des
transports pour les étudiants boursiers. » La passion enveloppe son visage quand
il parle de cette région « la mieux dotée en matériel roulant. On en est à 62
millions d’euros par an d’investissements, compensés par l’État à hauteur de 14
millions d’euros. Je sais que certains me reprochent de jouer le rôle de
l’État ».
Daniel Beurdeley sait également que sa position reste minoritaire dans
l’Oise, où le PCF s’est prononcé, en 2004, pour une liste communiste autonome au
premier tour du scrutin régional. En 2008, il renouvelait la démarche dans
quasiment l’ensemble des cantons du département et réalisait une moyenne de 11 %
des voix. Ici, selon Thierry Aury, le responsable communiste (voir entretien
ci-contre), le PCF penche davantage en faveur de la poursuite du Front de
gauche, comme l’y invite la direction nationale. C’est d’ailleurs avec
« impatience » que Viviane Claux a attendu « l’offre politique nationale » et
redoute, demain, son rejet par la conférence régionale, qui doit statuer sur la
stratégie à appliquer en Picardie. Sa décision sera, au final, soumise au vote
des adhérents, les 19, 20 et 21 novembre.
Il reste que la présidente du groupe communiste et
progressiste (1) au conseil régional entend peser de tout
son poids dans le débat. En acceptant de se présenter au
suffrage universel, Viviane Claux, ex-dirigeante de la
fédération CGT des métaux, espérait
continuer son combat, se rendre utile. Elle confie aujourd’hui
avoir « difficilement vécu » les six
années de mandat. « On a seulement accompagné
la situation pour éviter que la crise ne soit trop dure pour les
plus démunis. Je ne suis pas contre ces aides, mais certains
élus en sont à penser qu’il revient aux
collectivités territoriales de réparer les
inégalités engendrées par le
capitalisme. »
D’une voix ferme, l’élue refuse de
cautionner « cette conception de la politique »
d’autant plus catégoriquement qu’elle affirme que la
majorité socialiste s’est acharnée, sournoisement,
à faire capoter le travail de la « commission de
suivi et d’évaluation des fonds régionaux
accordés aux entreprises », qu’elle
préside. « J’ai pu imposer sa création
sans réussir à impliquer la majorité dans ce
dossier. Il s’agit pourtant de la transparence dans
l’argent public versé aux entreprises. » Cette
nonchalante attitude socialiste illustre, selon Viviane Claux,
« l’absence d’un rapport des forces pour changer
les choses. Le PS exclut systématiquement de s’attaquer au
capitalisme ». Nullement découragée, cette
femme battante de soixante-deux ans parie désormais sur le Front
de gauche « pour promouvoir des propositions vraiment de
gauche. On ne peut continuer ainsi, il faut absolument rompre avec le
système actuel ».
Rompre avec un système qui, après avoir dévoré la Somme et l’Aisne, attaque
l’Oise, la gueule grande ouverte. Et laisse derrière lui des usines en friche.
L’emblématique entreprise Continental, vidée de son âme, affiche en ce jour
pluvieux un visage encore plus triste et angoissé. Plus d’un communiste du
département garde en mémoire l’éternelle phrase de Lionel Jospin. Alors premier
ministre, il professait que l’État ne pouvait pas tout face à la puissance
capitaliste. Une renonciation ravageuse dans la conscience collective des
salariés. D’aucuns ici, en tant que militants, se souviennent plus généralement
de la gauche plurielle comme de la période la plus honteuse, la plus malheureuse
de leur vie.
La blessure reste béante chez Loïc Pen.
Médecin urgentiste à l’hôpital de Creil, il
ne mâche pas ses mots : « Le PCF a trahi
ses électeurs. Il s’est contenté d’être
un parti comme les autres. Comment a-t-il pu laisser passer, en
s’abstenant, la loi de programmation de la Sécurité
sociale qui préfigure ce que nous subissons actuellement dans le
domaine de la santé ? Il fallait avoir le courage
de rompre avec la solidarité gouvernementale. » Celui
qui se définissait comme un opposant au PCF, à
l’époque, s’extasie aujourd’hui pour le choix
à gauche de ce parti auquel il appartient depuis vingt-six ans.
Son beau visage de quadragénaire s’illumine quand il
évoque la campagne du Front de gauche aux
européennes : « J’ai
retrouvé le même dynamisme que lors du
référendum de 2005, sans toutefois arriver à
communiquer suffisamment le souffle à la population. On est
restés entre militants, certes de diverses forces. »
Pour autant, Loïc Pen en redemande. Le Front de gauche reste pour
lui « un processus », qui ferme le
« douloureux » épisode de la gauche
plurielle, qui redonne « espoir à gauche. Un espoir
à mettre en lien avec les décennies
d’écrasement de l’idée de changement depuis
1983 ». Le même enthousiasme envahit Bruno
Dharréville, professeur dans une ZEP de Beauvais. Mais cela ne
l’empêche pas d’espérer davantage qu’une
simple coalition du PCF, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire
(ex-NPA). « Elle doit réussir à
intégrer des intellectuels, des syndicalistes, des associatifs
et d’autres militants politiques, socialistes, pourquoi
pas ? C’est indispensable si on veut créer un
véritable mouvement », à l’image,
précise-t-il, du « LKP
guadeloupéen ».
L’enseignant de trente-deux ans, guitariste à la bouille enfantine, ne
comprendrait pas un positionnement stratégique à géométrie variable.
« L’ensemble des régions devrait suivre la même ligne de conduite. On a des
choix fondamentaux à impulser et sur lesquels le PS ne veut pas bouger. » Bruno
Dharréville cite notamment la commission de suivi et d’évaluation des deniers
publics chère à Viviane Claux. Ni elle, ni Bruno Dharréville, ni Loïc Pen ne
confondent les dix-huit années de gestion de la droite au conseil régional avec
les six années de la gauche. « On a redistribué beaucoup de pouvoir d’achat aux
gens », estime le médecin. Cependant, ajoute-t-il, « on a contribué à filer du
pognon aux multinationales, à offrir des cadeaux au patronat, sans aucun
contrôle, comme l’exigeait l’élue communiste avec sa commission. Chaque région
tentait de concurrencer les autres afin d’attirer les entreprises, comme pour
les zones franches ».
Une concurrence impitoyable que s’est
imposée la gauche à majorité socialiste alors
qu’elle dirigeait vingt des vingt-deux conseils régionaux.
« On aurait pu s’entendre pour constituer une vraie
force politique au niveau national et rejeter le dumping
social », se désole Loïc Pen. Le médecin
est rejoint sur ce point par le premier vice-président. Daniel
Beurdeley reproche à l’Association des régions de
France (ARF) de « n’avoir pas assez été
un pôle de résistance au capitalisme. Ça aurait
été une force considérable, un
contrepoids ». La convergence entre les deux communistes
n’ira pas au-delà. L’élu persiste à
penser qu’une « seule région ne peut jouer ce
rôle, elle peut simplement participer à améliorer
la vie des gens, surtout que l’a politique économique
dépend avant tout de l’État ».
Daniel Beurdeley vit mal cette période de débats intenses au PCF et prend les
critiques de ses camarades comme une attaque personnelle. Il confie ressentir de
l’amertume : « Mon travail n’est pas reconnu. J’estime avoir singulièrement
simplifié les déplacements des usagers, notamment des plus défavorisés. Et puis,
sur ses compétences principales, le conseil régional a fait basculer le curseur
vraiment à gauche. » Paradoxalement, le rôle des conseillers régionaux, qui
restent des élus locaux, échappe à bon nombre de citoyens. La gratuité des
fournitures dans les lycées, les tarifications sociales dans les transports ou
la modernisation des rames du TER sont appréciées quand elles sont mises en
avant. Mais pour Thierry Aury, le responsable du PCF dans l’Oise, ces
améliorations ne forment pas suffisamment « des politiques en rupture avec le
libéralisme et le capitalisme ».
Les militants ont aussi un socle solide d’accord. Tous veulent que la droite
soit battue et sont prêts à assumer des responsabilités de gestion dans une
majorité de gauche. Quel que soit leur vote, ils se retrouveront sur cette
démarche.
Mina Kaci
(1) Le groupe communiste issu du scrutin de 2004 a fait scission. Maxime
Gremetz préside le groupe Communistes et républicains.