
« Les
patrons sortent
l’artillerie lourde »
Répression
. Usineur chez Caterpillar et délégué
du personnel CGT, Alexis Mazza est menacé de licenciement
pour faits de grève. Portrait.
Un scud. La lettre recommandée est
arrivée jeudi dernier à son
domicile. Un missile sciemment balancé sur les cibles
collatérales.
C’est son épouse qui en a accusé
réception et a ouvert le courrier :
« Vos agissements personnels formellement
constatés dans la journée du
15 avril nous conduisent à envisager une mesure de
licenciement. »
Comme vingt et un de ses camarades, à la suite de sa
participation au
campement organisé à la mi-avril sur le site
d’Échirolles et, surtout,
après sa condamnation, prononcée en
référé le 17 avril, à des
astreintes en cas de nouvelle « entrave à
la liberté de travailler »,
Alexis Mazza, trente-huit ans, vient d’être mis
à pied « à titre
conservatoire » dans l’attente
d’un entretien avec la direction, le 4
mai prochain. Usineur depuis treize ans chez Caterpillar à
Grenoble, il
se retrouve privé de rémunération,
interdit de présence à l’usine,
directement menacé de licenciement pour
« faute lourde », sans
préavis,
ni indemnités. Un obus à fragmentations, un dans
le tapis de bombes
lâchées en fin de semaine dernière sur
les « Cater » en lutte. Comme
les 200 ouvriers les plus engagés dans le conflit social
contre les 733
suppressions d’emplois, ce père de deux enfants
pourrait théoriquement
être entendu, puis placé en garde à
vue, puis poursuivi, puis condamné
à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende,
dans le cadre de la
plainte contre X pour
« séquestration ». Et
comme ses 2 550 collègues,
ce délégué du personnel CGT risque
encore de voir, aujourd’hui à 14
heures, un juge des référés
entériner, à la demande de la direction, la
version originelle du plan de casse sociale, sans les maigres
avancées
(réduction à 600 du nombre d’emplois
supprimés, formations longues et
départs volontaires pour quelques dizaines de
salariés) arrachées par
l’intersyndicale.
« Les vrais voyous ne sont
pas de notre côté »
Ni délinquant ni victime, Alexis
Mazza, né dans une famille de
syndicalistes de la plate-forme chimique de Pont-de-Claix, se bat sans
honte et sans calcul : question de conviction, mais aussi de
vie ou de
mort presque, il ne compte pas pleurnicher sur son sort. Au chalet du
comité d’entreprise, où les ouvriers en
lutte serrent les rangs ces
derniers jours sous la pluie de mauvais coups, un des copains
l’alpague, recommandé à la main,
écume de colère aux lèvres :
« Putain,
Alex, tu vois ça ? on veut juste garder notre
boulot, et paf ! là, on
risque d’être virés,
condamnés en justice, et de finir en prison…
C’est
à gerber, ce pays ! » Mais le
bougre ne se laisse pas démoraliser :
« On a tout le monde contre nous, c’est
vrai : la direction de
Caterpillar, le patronat, l’État, la justice, les
médias dominants… Ils
mettent tous les moyens économiques, politiques et
juridiques pour nous
fracasser, nous, de simples petits ouvriers, qui luttons pour pouvoir
élever nos enfants décemment. On veut nous faire
passer pour des
brigands, mais pour moi, ce sont nos adversaires qui
s’organisent en
bandes ; les vrais voyous, ils ne sont pas de notre
côté. Maintenant,
dans la presse, on nous présente comme les "guerriers de
Caterpillar",
c’est très flatteur, merci, mais on est juste des
pères, des mères de
famille qui défendent leur dignité, leur
bifteck. »
« C’est des
fumiers, mais pas des couillons ! »
À chaque étape du
conflit social, une plaie de plus s’ouvre sur le
cuir des salariés en lutte, comme une longue
séance de violence et de
torture morale - de quoi rendre le peuple fou.
« Dans toutes les
boutiques, ils font pareil, relève Alexis Mazza. Chez
Caterpillar,
d’abord, ils nous ont fait prendre nos congés.
Ensuite, ils nous ont
mis au chômage partiel, et on a perdu pas mal
d’argent : moi, ça fait
dans les 400 euros par mois quand même !
Après, ils nous ont annoncé
450 licenciements, puis 600, puis 733, et depuis, on bataille avec
cette pression terrible en permanence. Aujourd’hui, ils
veulent nous
coller l’annualisation du temps de travail. C’est
infernal ce qu’ils
nous font endurer… Ils sont très, très
forts, les patrons ; c’est des
fumiers, mais pas des couillons ! »
À de multiples reprises, au cours
des négociations sur le plan de
suppressions d’emplois, la direction de Caterpillar a
joué la
provocation ouvertement : harcèlement du personnel
par courrier, lâcher
de vigiles avec des chiens dans l’usine le 18 mars, boycott
de réunions
avec les syndicats fin mars, non-respect des engagements pris
à la
mi-avril, etc. « Le 30 mars, par exemple, si les
salariés ont décidé de
retenir les patrons, c’est parce qu’ils avaient
eux-mêmes décidé de ne
pas venir s’asseoir en négociation avec les
syndicats, se souvient
Alexis Mazza. Ils nous regardaient avec leur air hautain, ça
a énervé
pas mal de monde. Ce mépris fait naître la
révolte. C’est ça qui nous
pousse à être radicaux, on voit qu’avec
la lutte gentille, on se fait
bouffer… » Deux semaines plus tard, avec
une bonne centaine d’autres
salariés, Alexis Mazza occupe l’usine
d’Échirolles où sont
entreposés
des centaines de tracteurs. « Dès
qu’on a touché à leur porte-monnaie,
ils ont sorti l’artillerie lourde, estime le syndicaliste.
Quelqu’un a
donné certains noms, dont le mien, à
l’huissier et, sur la base d’une
dénonciation, on s’est retrouvés
poursuivis, puis condamnés en
référé
pour le blocage du site. C’est quand même
invraisemblable ! »
« On peut
botter le
cul aux seigneurs »
Alexis Mazza tente encore de raisonner.
« Quand on est rentrés dans
l’usine, on a tous éprouvé un sentiment
très puissant : elle est à
nous, ils veulent nous la piquer et nous la protégeons. Au
fond, on se
disait qu’on était bien plus responsables, bien
plus humains que les
patrons. Nous, on ne regarde pas que la santé de notre
portefeuille.
Pendant le conflit, on a rencontré des peintres chez un
sous-traitant
de Cater. L’un d’entre eux nous a
raconté que, quand il prenait quinze
jours de vacances, il était très nerveux et
qu’il ne se calmait qu’en
présence d’un pot de peinture. Il est
shooté et si les gars qui bossent
là-bas ne meurent pas de cancers professionnels dans les dix
ans, ils
ont de la chance. C’est face à des situations
comme celle-là qu’émerge
la conscience d’une alternative. Cela ne dure
peut-être pas, c’est
éphémère, mais il y a cette subversion
passagère : oui, on peut botter
le cul aux seigneurs. On doit dépasser la violence
qu’on nous inflige,
la guerre qu’on mène aux salariés
pendant cette crise. Moi, j’espère
que la société va changer et,
évidemment, que ça passera plutôt par
des
choix politiques, mais bon, rien n’est
gagné… »
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