
Quand les seuils d’intolérance sont atteints, il faut savoir dire non

13/04/2011
Par Michèle Picard, maire (PCF) de Vénissieux, rhône.
« L’homme n’est pas
censé ignorer la loi, mais la loi n’est pas censée
non plus ignorer l’homme !»
Pour le monde de la finance, la crise économique qui a ravagé le
pays est passée, les conséquences sociales qui en découlent sont
toujours aussi dramatiques. La pauvreté se généralise, se banalise et se
féminise.
Chômage, bas salaires, temps partiels imposés, prix des logements,
manque de logements sociaux, hausse des prix de l’énergie et des
produits alimentaires de base : les familles les plus démunies sont de
plus en plus frappées par la précarité, touchant même des catégories
sociales jusque-là épargnées.
Le logement social subit un véritable racket : main basse sur le 1 %
et baisse de 70 millions de l’aide à la pierre. Les règles du Monopoly
s’appliquent à un droit constitutionnel ! 340 millions d’euros sont
prélevés par an sur les organismes HLM pour financer la rénovation
urbaine. 10 % des logements HLM sont vendus au privé. Pour se donner
bonne conscience, l’État a créé, en 2010, une commission départementale
de prévention des expulsions sous l’autorité du préfet. Concrètement,
elle ne sert à rien ! Elle ne s’est réunie qu’une seule fois en un an.
Les villes, notamment les villes populaires, n’y siègent pas. La loi
Dalo n’est pas appliquée.
En 2010, le médiateur de la République estimait que les fins de mois
de 15 millions de personnes se jouent à 50 ou 100 euros près. 2 millions
d’enfants vivent en dessous du seuil de pauvreté, 1 enfant sur 6 subit
les conséquences du mal-logement, 16 000 enfants sont sans toit. Selon
le défenseure des enfants, les effets de la précarité chez l’enfant sont
comparables à ceux de la guerre. Les conséquences sont multiples sur
leur santé, sur le plan psychologique et sur l’échec scolaire.
À Vénissieux, tous les voyants sont au rouge ! Les difficultés de la
vie représentent 75 % des causes de surendettement. En un an, le nombre
de bénéficiaires du RSA a augmenté de 14,5 %. En deux ans, l’aide
sociale accordée par le CCAS a augmenté de 30 %. Les associations
caritatives tirent la sonnette d’alarme. La précarité énergétique
concerne 822 foyers en situation d’impayés. En 2010, les assignations au
tribunal ont augmenté de 27 %, quand les concours à la force publique
accordés diminuent de 16,40 % et celui des programmations de 17,20 %.
Cette contradiction s’explique par le travail social considérable de nos
services et de nos partenaires pour trouver des solutions.
Derrière les chiffres, des êtres humains en situation de survie
permanente. Leur quotidien : humiliation, culpabilisation, détresse
humaine et psychologique, angoisse, peur au ventre face à des choix
cornéliens : comment se loger, se nourrir, se chauffer, se soigner ?
Quel sera l’avenir de nos enfants ?
Quand les seuils d’intolérance sont atteints, il faut savoir dire
non. Comment accepter que des familles, des enfants se retrouvent dans
la rue ? Comment accepter l’errance et le nomadisme urbain qui
s’ensuivent, l’exclusion terrible et souvent sans rémission que l’on
inflige à ces hommes et ces femmes ? Comment imaginer que des enfants
vivent dans ces favelas, ces trous à rat qui naissent ici et là dans nos
agglomérations, près d’un échangeur, sous un pont, enfants terrés,
apeurés, abandonnés aux risques sanitaires, aux traumatismes
psychologiques ?
Ce n’est pas acceptable, pas justifiable, pas
pardonnable pour notre société soi-disant
développée.
Des maires sont entrés en résistance face à cette urgence sociale,
cette non-assistance à personne en danger. Le 15 mars 2011, je prenais 3
nouveaux arrêtés interdisant les expulsions locatives, les coupures
d’eau et d’énergie, les saisies mobilières.
En 2010 à Nice, une femme de 79 ans est terrassée par une crise
cardiaque lors de son expulsion. En 2009 à Strasbourg, un homme de 59
ans menacé d’expulsion se suicide dans les bureaux de son bailleur. En
2010 à Vénissieux, un homme se barricade chez lui lors d’une saisie
mobilière.
Le maire est confronté quotidiennement à la précarité, c’est à lui de
trouver des solutions pour répondre à l’urgence sociale. Il est garant
de l’ordre public, il doit régler les situations explosives,
dramatiques. Lorsqu’une expulsion se passe mal, c’est le maire qu’on
appelle ! Pompier de service, on lui interdit de prendre des mesures de
précaution, de prévention.
Il remplace, se substitue à l’État qui se désengage de ses missions
régaliennes et ne remplit pas son rôle de sûreté d’emploi, de logement
et d’accès aux soins, des droits inscrits dans la Constitution. L’État
nous transfère de plus en plus de missions sans moyens supplémentaires
et étrangle nos budgets alors que la population a de plus en plus besoin
de services publics de proximité.
Il y a 2 poids, 2 mesures. L’État attaque les maires prenant des
arrêtés. Quand attaquera-t-il les maires, hors la loi, qui n’appliquent
pas la loi SRU ? Qui rappellera l’État à ses responsabilités ? L’État
voudrait adapter des logements à la misère. Je refuse de gérer des
campings pour pauvres au cœur des villes ou des favelas. La misère ne
s’accompagne pas, elle se combat.
Il y a 2 poids, 2 mesures. En 2010, le préfet programmait une
expulsion à Vénissieux alors que le jugement en référé n’avait pas
encore été rendu, préjugeant de la décision du tribunal, comme si la
jurisprudence était immuable. C’est bien le but de mes arrêtés : la
faire évoluer.
Prendre ces arrêtés, c’est un acte responsable, un acte de
désobéissance civique nécessaire, un acte de résistance, comme certains
l’ont fait dans l’histoire, contre l’ordre établi inique et injuste
privant des millions de personnes de leurs droits fondamentaux. Un acte
politique pour refuser la résignation, un combat pour une vie digne. La
lutte contre la pauvreté est une question de dignité humaine. Ce doit
être une priorité nationale, une urgence nationale.
« L’homme n’est pas censé
ignorer la loi, mais la loi n’est pas censée non plus
ignorer l’homme ! »
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