Par Guy PAVAN
Théâtre d’un long
et emblématique
conflit social,
l’usine Molex, à
Villemur-sur-Tarn
(Haute-Garonne), ne produit
plus de connecteurs électriques
pour automobiles. La multinationale,
basée aux États-Unis,
n’a même pas pris la peine de
respecter la loi française pour
délocaliser la production, fermer
le site et le vendre au fonds
d’investissement HIG. Celui-ci
ne conserve qu’une vingtaine
d’emplois, peut-être une cinquantaine,
sur les deux cent
quatre-vingt-trois. Malgré ses
engagements, le gouvernement
n’a pas trouvé de repreneur
digne de ce nom. Sur place, les
syndicats se battent pour que
se tienne une table ronde sur
l’activité industrielle et obtenir
des constructeurs automobiles,
PSA et Renault, donneurs
d’ordres de Molex, qu’ils
s’engagent sur un carnet de
commandes qui permettrait le
redémarrage de la production.
Même s’ils ont les yeux tournés
vers un autre avenir, les salariés
n’en ont pas tout à fait fini avec
leur patron voyou. Au point
que deux d’entre eux, Denis
Parise et Guy Pavan, syndicalistes
de la CGT, ont effectué le
voyage jusqu’aux États-Unis,
à Chicago, ville qui accueille
le siège social de Molex. À la
demande de l’Humanité, Guy
Pavan a tenu un carnet de bord.
JEUDI 29 OCTOBRE
Nous avons rendez-vous
devant les bureaux d’enregistrement
de Roissy-Charles-de-
Gaulle avec Hélène Bouneaud,
conseillère de la CGT pour les
questions internationales, et
Chrystel Jaubert, journaliste à
la NVO. 8 h 30 : rencontre avec
Hélène, que nous ne connaissions
pas. Nous remplissons les
formalités d’embarquement.
Arrivée de Chrystel. 11 heures :
décollage.
JEUDI, 14 HEURES
(Heure locale)
Arrivée à Chicago. Passage
par les services de l’immigration
pour le contrôle des
passeports. Hélène passe sans
problème, Chrystel également.
Nous remarquons avec Denis
un agent de police corpulent
qui ne cesse de nous dévisager.
C’est au tour de Denis de se
présenter au contrôle : remise
du passeport et des documents
à remplir pour entrer sur le
territoire américain, prise des
empreintes digitales, photo.
Puis l’agent de police qui nous
dévisageait vient récupérer le
passeport de Denis et lui fait
signe de le rejoindre. Je me
doute qu’il va en être de même
pour moi.
Effectivement, après les formalités
d’usage, même sanction.
L’agent de police nous
conduit dans un poste pour
un contrôle plus approfondi.
Hélène, qui parle couramment
anglais, veut intervenir pour
savoir ce qui se passe : l’agent
lui fait comprendre d’un geste
de la main et sans sourire
qu’elle doit s’écarter.
Nous voilà donc dans une
salle avec de nombreuses
autres personnes à attendre
on ne sait trop quoi. Environ
toutes les dix minutes,
des personnes sont appelées
par des agents de police : les
passeports leur sont rendus
et elles peuvent partir. Plus
d’une heure après, nous
sommes toujours là sans
savoir pourquoi. Ça devient
inquiétant. Il est interdit de
téléphoner et d’informer nos
camarades de ce qui arrive.
Enfin, je suis appelé par
un agent. Je le suis dans un
bureau. Il me questionne et je
lui fais comprendre que je ne
parle pas anglais. Il s’absente.
Retour un bon quart d’heure
après avec une hôtesse d’Air
France qui va servir d’interprète.
L’agent de police me
soumet à un questionnaire sur
le motif de ma venue à Chicago.
Le ton est correct. Je peux
retourner à la salle d’attente
et c’est au tour de Denis de
passer à l’interrogatoire.
JEUDI, 16 HEURES
Denis me rejoint. L’hôtesse
d’Air France vient nous voir
et nous dit que cela va s’arranger
rapidement. À 17 heures,
nous sommes toujours là.
Je suis appelé une deuxième
fois. J’entre dans le bureau, un
deuxième agent de police est
présent pour faire l’interprète :
il parle français, mais très mal.
C’est lui qui pose des questions
que je ne comprends pas du
fait de son mauvais français,
mais je sens dans le ton un
durcissement.
Devant mon incompréhension
sur les questions posées,
l’autre agent de police sort
d’un dossier des photocopies
d’articles de presse sur
le conflit Molex à Villemur.
Il prend une photocopie avec
photo me montrant lors d’une
prise de parole devant la porte
de l’entreprise. Très sèchement,
il m’est demandé si c’est moi.
J’acquiesce et je peux rejoindre
Denis dans la salle.
Hélène a réussi à nous rejoindre
et elle donne à l’agent
les mandats attestant que
nous allons bien à l’AG des
actionnaires de Molex. L’agent
les prend ainsi que son passeport.
Hélène nous informe
que Chrystel, dehors, rameute
les camarades des syndicats
américains. À cet instant, nous
sommes quand même très inquiets
même si la remise des
mandats les a quelque peu
perturbés.
L’hôtesse d’Air France
revient voir les forces de police.
Elle nous dit que cela va
s’arranger rapidement. Il est
18 heures et elle nous avait dit
la même chose deux heures
avant.
JEUDI, 18 H 30
Enfin les passeports nous
sont rendus et nous pouvons
pénétrer sur le territoire des
États-Unis. Nous retrouvons Chrystel, aux
côtés du président du syndicat
WU (Workers United) dans le
Middle West, Noël Beasley.
On apprend qu’il est intervenu
pour qu’on nous laisse
passer. Noël nous amène à
l’hôtel où nous arrivons vers
20 h 30.
VENDREDI 30 OCTOBRE
VENDREDI, 7 H 30
Noël nous récupère pour
aller à l’AG des actionnaires
de Molex à Lisle, siège social
du groupe. Arrivée devant
le siège vers 8 h 45. Nous
sommes attendus pas une
cinquantaine de manifestants
venus nous soutenir et qui
brandissent des pancartes demandant
justice pour les salariés
de Molex. Ils sont tous
adhérents ou responsables
de syndicats. L’ambiance est
extrêmement chaleureuse.
Denis et moi portons des
autocollants CGT. Certains
connaissent notre syndicat.
United Electric (UE) et WU
ont déjà travaillé avec la
CGT par le passé.
Les manifs n’ont pas le
droit de rester statiques, c’est
pourquoi nous faisons des
allers et retours pendant trois
quarts d’heure, sous la pluie,
devant le siège de Molex ! Un
syndicat de chauffeurs routiers
est aussi présent avec un
camion mais celui-ci n’a pas
eu l’autorisation de stationner
: alors il passe et repasse
et klaxonne à chaque fois !
Une femme vient nous voir :
elle nous a reconnus. Elle
est archiviste et était venue
à Villemur-sur-Tarn pendant
plusieurs mois pour scanner
les plans des machines. Depuis,
elle a été licenciée par
Molex…
Un responsable syndical
prend la parole : il dit
qu’il faut rester unis contre
les fonds de pension. Puis
c’est notre tour. J’ai improvisé
pendant cinq minutes,
d’abord pour remercier les
camarades américains de leur
accueil, ensuite pour dire que
face aux multinationales les
salariés doivent s’organiser
mondialement. Hélène traduisait.
VENDREDI, 10 HEURES
Direction vers le lieu de
l’AG des actionnaires. Des
voitures de police arrivent,
au grand étonnement des
syndicats américains. Nous
sommes stoppés devant l’entrée
du siège par le service
de sécurité de Molex et une
femme demande à contrôler
nos identités et nos mandats.
Nous pouvons entrer dans la
propriété et arrivons devant
le bâtiment où se tient l’AG.
Nous pénétrons dans le
hall et nous sommes arrêtés
cette fois par le service de sécurité
de Molex et repoussés
à l’extérieur. Nous présentons
à nouveau les mandats, mais
ils ne veulent rien savoir. Hélène
insiste sur l’illégalité de
leur comportement. Rien à
faire. Le ton monte. Ils disent
qu’ils vont nous faire arrêter
si nous ne quittons pas les
lieux dans les deux minutes.
Ross Hyman, représentant
du syndicat AFL-CIO
qui détient des actions dans
le groupe Molex, est à nos
côtés et a toute légitimité en
tant qu’actionnaire pour participer
à l’AG : il est lui aussi
refoulé ! Il y a un fort énervement
du côté des vigiles, nous
n’insistons pas et rejoignons
les manifestants, encadrés
par les services de sécurité
de Molex et les forces de
police arrivées en nombre
(cinq ou six voitures). Denis
et moi, nous n’étions pas
très étonnés par leur rejet :
on a vu comment la direction
de Molex se comporte
à Villemur ! Toute cette armada
nous a collés jusqu’à la
dislocation de la manif mais,
avant, Hélène a pris la parole
pour raconter ce qu’il s’est
passé. Les manifestants ont
hué Molex !
R e t r o u v a i l l e s a v e c
quelques syndicalistes dans
un café-snack. Les flics et un
véhicule de la sécurité de Molex
nous ont suivis jusqu’au
bar. À l’intérieur, nous discutons
de l’événement, qui surprend
les syndicalistes. Nous
attendons le responsable de
l’AFL-CIO, Ross Hyman,
qui tente encore d’accéder à
l’AG. Arrivée de celui-ci. Il
vient de se faire définitivement
expulser de l’AG par
Molex.
Les camarades américains
se rendent concrètement
compte du comportement
de la direction de Molex et
sont extrêmement surpris
de la présence aussi forte de
la police et du rôle qu’elle a
joué.
VENDREDI, 13 HEURES
Nous partons vers les
locaux du syndicat WU où
nous prenons un repas avec
des syndiqués. Après-midi
de rencontre avec des entreprises
en lutte et leurs délégués.
Nous relatons notre
lutte et eux la leur. Il y a là
des salariés d’une entreprise
de confection. Et des syndicalistes
UE d’une entreprise qui
produit à grande échelle des
fenêtres. Ils suivaient notre
lutte à Villemur depuis longtemps,
se souvenaient que
nous avions retenu deux
dirigeants, voulaient savoir
comment on avait fait ! Dans
cette entreprise de fenêtres,
ils ont occupé l’usine pendant
dix jours et les salariés,
surtout des femmes, se sont
enchaînés aux machines pour
qu’elles ne partent pas.
SAMEDI 31 OCTOBRE
Le matin, avec Chrystel,
Hélène et Denis, nous
sommes allés à pied nous
promener le long des quais
de Chicago, sur les bords du
lac Michigan. Il faisait froid.
J’avais envie de rentrer à la
maison. Je n’aime pas les
voyages.
L’après-midi, nous nous
retrouvons dans des locaux
syndicaux avec l’UE et le WU
pour parler de l’immigration,
de la santé et de la syndicalisation.
Les discussions avaient
lieu en anglais, c’est surtout
Hélène qui participait. Les
États-Unis sont un pays fait
d’immigrés et ils ont un problème
avec l’immigration. Ça
me dépasse. Les syndicalistes
se bagarrent pour avoir un
système de santé pour tous.
Ils envient le nôtre, qu’on est
en train de détruire. Là, il y a
des convergences entre nous.
SAMEDI,16 HEURES
Noël nous conduit jusqu’à
un cimetière à l’extérieur de
Chicago où a été dressée une
stèle à la mémoire des grévistes
de 1886, les martyrs de Haymarket,
qui revendiquaient
la journée de travail de huit
heures. La police avait tiré sur
les manifestants. Des leaders
socialistes ou anarchistes ont
ensuite été pendus. La grève
avait débuté autour du 1er mai.
Cette date est devenue ensuite
la Fête des travailleurs dans
le monde. Pour Noël, c’était
important de nous amener en
ce lieu.
DIMANCHE 1ER NOVEMBRE
Nous nous baladons dans
les rues de Chicago. Il y a des
taxis partout. Les immeubles
sont si hauts qu’on ne voit pas
le soleil.
DIMANCHE, 20 HEURES
Arrivée à l’aéroport pour
prendre l’avion du retour. Je
fais le constat que, d’un bout
à l’autre de la planète, les
ouvriers subissent les mêmes
pressions, ont les mêmes problèmes
face à un patronat qui
a les mêmes objectifs.
Face à ce patronat qui est
organisé mondialement, nous
avons la conviction que, pour
le contrer, il faut créer des liens
très forts entre les syndicats
ouvriers, surtout dans les multinationales.
L’initiative de la
CGT de nous amener à l’AG
des actionnaires avec l’aide
des syndicats des États-Unis
participe à cette unité.