
Paul Boccara : une autre civilisation est en gestation

04/11/2010
Lors d’une audition récente devant le Conseil économique, social
et environnemental, l’économiste Paul Boccara a présenté ses nouveaux
travaux. Pour lui, la crise actuelle n’est pas qu’économique.
Une autre
civilisation est en gestation. Entretien.
En quoi les luttes actuelles
sur les retraites ont-elles
une portée de civilisation ?
Paul Boccara. Elles ont une double dimension. L’une
économique et sociale, concernant les besoins sociaux et une
transformation de progrès du financement, à l’opposé de la « réforme »
favorisant la domination des capitaux financiers. Mais il y a une
seconde dimension, non économique, qui concerne la vie en société et la
civilisation. On nous dit qu’avec l’allongement de l’espérance de vie,
il faut travailler plus longtemps. On ne peut pas se contenter de
répondre qu’il y a d’autres possibilités de financement. Il faut opposer
à cela l’idée de profiter pleinement de l’allongement de l’espérance de
vie en bonne santé, en développant des activités sociales libres. Avec
la productivité nouvelle, on peut réduire le temps de travail dans tous
les moments de la vie, par l’accroissement du temps de formation avant
de travailler, la réduction des horaires de travail et un allongement du
temps de la retraite pour des activités sociales libres, culturelles,
politiques associatives, qui se développent déjà. Ce changement du
modèle culturel de la retraite participe à un autre type de société.
Cela donne beaucoup plus de force aux luttes contribuant à une
transformation de la civilisation.
Vous affirmez que nous vivons
une crise de civilisation.
Quelle signification donnez-vous
à cette expression de civilisation ?
Paul Boccara. Dans la vie sociale, il n’y a pas que
le système économique, il y a tous les aspects non économiques ou le
système « anthroponomique » : les rapports parentaux, politiques,
culturels. Ces deux systèmes, combinés dans un cadre géographique et
historique déterminé, forment une civilisation. Ainsi nous avons la
combinaison du système économique du capitalisme et du système
anthroponomique du libéralisme, dans le cadre de l’Europe occidentale
puis des États-Unis, du XVIe siècle à nos jours. Ils forment la
civilisation occidentale, aujourd’hui mondialisée, cette mondialisation
étant un des facteurs de sa crise actuelle.
Le système économique capitaliste, selon Marx, est un système de
transformation de la nature extérieure en produits pour les besoins
humains. Il comprend : les rapports sociaux, entre capitalistes et
travailleurs salariés ; l’opération technique, issue de la révolution
industrielle avec le remplacement des mains des salariés par des
machines-outils, élevant la productivité du travail pour favoriser les
profits des capitalistes avec la pression sur les salaires dans la
valeur ajoutée produite, pour accumuler du capital ; la régulation, les
règles du marché, le régulateur du taux de profit, avec une régulation
par crises de suraccumulation.
Pour le système de l’anthroponomie, Marx, sans employer l’expression,
a commencé à travailler sur lui. Il déclare, dans le Capital, qu’ « en
transformant la nature extérieure, les hommes transforment leur propre
nature ». L’anthroponomie, ce sont précisément les transformations de la
nature humaine, avec les rapports parentaux, les activités productives
mais dans leurs effets sur le psychisme et le développement des hommes,
les rapports politiques et la culture.
Pour quelle raison affirmez-vous que la crise de la
civilisation occidentale se caractérise à la fois par une crise du
capitalisme et du libéralisme ?
Paul Boccara. La crise systémique actuelle est à la
fois une crise économique et une crise de tous les aspects
anthroponomiques. Ces crises sont interdépendantes. Au niveau
économique, il n’y a pas seulement des crises périodiques au bout de
sept à douze ans, il y a des crises plus durables, des crises du système
capitaliste lui-même, car le type de technologie est devenu trop lourd,
le type de rapports sociaux trop dur. Ce sont des crises de
suraccumulation durable des capitaux, comme celle de
l’entre-deux-guerres, ou de la crise actuelle. Cette dernière exige des
transformations systémiques bien plus profondes que celles intervenues
après la Deuxième Guerre mondiale dans le capitalisme monopoliste d’État
social, avec des entreprises nationalisées, la Sécurité sociale, le
développement des services publics.
Nous connaissons aussi de nouveau une crise systémique au plan
anthroponomique. Cela renvoie encore à l’excès des délégations
représentatives. Ces délégations caractérisent, avec les contrats,
l’anthroponomie du libéralisme dans notre civilisation. Elles sont
évidentes pour la politique et les élus, les chefs de gouvernement et
d’État. Mais elles existent aussi, de façon classique, pour le chef de
famille, pour les chefs d’entreprise à qui les salariés délèguent
l’organisation du travail, tandis que l’on délègue la culture à des
auteurs, avec une scission entre auteurs et lecteurs, liée à
l’imprimerie. Cela aurait déjà appelé des transformations profondes des
représentations et des pouvoirs, après la Seconde Guerre mondiale, avec
la montée du rôle des syndicats et des références sociales aux salariés
dans les institutions ou le vote des femmes.
Selon vous, les systèmes
du capitalisme et du libéralisme
seraient mis en cause radicalement en raison d’une série de révolutions
techniques et des opérations sociales. Lesquelles et comment ?
Paul Boccara. Au plan économique, c’est d’abord la
révolution informationnelle, avec le remplacement par des moyens
matériels de certaines opérations du cerveau, comme dans les
ordinateurs. Les informations, comme les résultats d’une recherche,
tendent à devenir prédominantes, plus importantes que les machines dans
la production. Or une même information, ou une recherche, à la
différence d’une machine qui est ici ou là, peut être partagée jusqu’à
l’échelle du monde entier.
Cela favorise le développement des multinationales et les
privatisations, mais aussi l’industrialisation du monde et la
salarisation massive avec la montée des pays émergents. En effet, une
entreprise privée multinationale peut davantage partager les coûts de
recherche qu’une entreprise publique purement nationale. Mais cela a
entraîné des mises en concurrence déchaînées, notamment entre salariés, à
l’échelle mondiale. Cela s’oppose à des partages généralisés avec les
travailleurs, les peuples. La productivité formidable, avec les
économies de travail direct, et aussi de moyens matériels et du travail
contenu en eux, y compris par la montée des services, entraîne le
chômage massif et la précarisation.
C’est ensuite la révolution monétaire de décrochement presque complet
de la monnaie par rapport à l’or. D’où une création monétaire émancipée
de l’or pour le pire aujourd’hui et pour le meilleur demain. D’où la
création effrénée de monnaie, pour les marchés financiers, pour la
spéculation, tout particulièrement en dollars, devenus la monnaie
mondiale de fait, et l’endettement public international formidable des
États-Unis. C’est enfin la révolution écologique des pollutions
intolérables et des dangers climatiques, mais aussi des nouveaux
domaines, espaces et biotechnologies, nécessitant des reconversions des
productions et une coopération mondiale.
Il y a aussi des révolutions dans le domaine anthroponomique. C’est
l’autre face de la révolution informationnelle pour la vie humaine, la
révolution du numérique et de la télécommunication des informations,
avec les ordinateurs personnels, permettant un accès de chaque individu
aux informations de toutes sortes, et leur circulation dans tous les
sens. Cela peut s’opposer à la scission entre auteurs et lecteurs de
l’imprimerie, avec la possibilité de réponses, de modifications
personnelles, créatrices, des informations. Mais c’est surtout récupéré
pour le moment par de grands services monopolistiques.
Il faudrait aussi considérer la double révolution démographique, avec
la réduction de la natalité et la longévité, jusqu’à l’échelle
mondiale. C’est la révolution parentale, surtout dans les pays
occidentaux, mais qui s’étend, avec la montée des divorces, des couples
non mariés avec enfants, de l’égalité des femmes dans la direction des
familles, des familles monoparentales, des parentés recomposées, des
couples homosexuels. Cela met en cause les mœurs traditionnelles jusqu’à
l’échelle du monde. D’où la montée des affrontements mais aussi des
potentiels d’émancipation. C’est la révolution migratoire du Sud vers le
Nord, avec les défis des rejets, intégrations ou métissages pour les
immigrés ; la révolution militaire, de l’accès accru aux armes
nucléaires et de destructions massives.
Vous affirmez qu’il y a, dans
la crise, à la fois
exacerbation
de la domination des capitaux mais aussi des délégations
de pouvoir
et leurs remises en cause.
Vous évoquez en outre un
tournant d’aggravation extrême de cette crise systémique d’ensemble.
Pouvez-vous préciser votre pensée ?
Paul Boccara. Il y a eu l’exacerbation des marchés
en même temps que la progression de l’industrialisation et de la
salarisation, avec toutes les déréglementations. Puis, en 2008-2009, on a
assisté à un tournant, avec l’éclatement du surendettement surtout des
ménages, tandis que le crédit aux ménages avait permis de répondre, dans
une certaine mesure, à l’insuffisance de la demande. D’où les énormes
difficultés des banques et le relais pris par l’endettement public.
Il y a aussi montée des hyperdélégations représentatives. C’est au
plan politique l’exaspération des présidentialismes, des pouvoirs
supranationaux dans les zones de libre-échange comme l’Union européenne,
l’éloignement des directions d’entreprises vis-à-vis des travailleurs,
la crise des pouvoirs culturels traditionnels battus en brèche par la
télévision et Internet. Il y a à la fois progression de l’urbanisation,
de l’accès à la culture, et aggravation considérable des inégalités.
C’est aussi la radicalisation des affrontements sur les mœurs et les
valeurs. On assiste à la montée des intégrismes, intégrisme islamiste de
réaction aux mœurs occidentales contemporaines, à la fois contre leur
émancipation et leurs débordements individualistes, mais aussi
intégrismes occidentalistes, des conservatismes populistes et des
extrêmes droites dans les pays développés. D’où les défis du terrorisme
et des guerres en Irak et en Afghanistan.
Il y a également un tournant d’exacerbation des délégations
représentatives, mais aussi de montée du discrédit des marchés
financiers et de l’hyperlibéralisme, avec les immenses interventions
étatiques nouvelles. Cependant ces interventions non démocratiques,
soutenant surtout les banques et maintenant la domination de la
rentabilité financière, ont relancé la spéculation, surtout sur les
dettes publiques. D’où déjà la crise des dettes européennes et de l’euro
et l’énorme risque futur concernant les bons du Trésor des États-Unis
détenus par les banques centrales étrangères et le dollar.
Vous avez fait des propositions de maîtrise et de dépassement
des marchés du capitalisme mondialisé. Vous avancez aussi des
propositions pour maîtriser et dépasser les délégations représentatives
du libéralisme. Lesquelles ?
Paul Boccara. À l’opposé de corrections inefficaces,
il faut maîtriser et commencer à dépasser les quatre marchés. Pour les
marchés monétaires et financiers, outre des pôles publics bancaires,
cela concernerait une autre création monétaire, de la BCE et l’euro au
FMI, avec une monnaie commune mondiale, pour un nouveau crédit pour
l’investissement et l’emploi et pour la prise de dettes publiques pour
l’expansion des services publics. Pour le marché du travail, c’est la
sécurisation des parcours professionnels, pour aller vers une sécurité
d’emploi ou de formation. Pour le marché des productions, c’est
l’avancée de critères de gestion d’efficacité sociale, économisant les
moyens matériels et développant les capacités humaines ainsi que des
participations et avancées de propriété publique dans les entreprises.
Pour le marché mondial, il s’agit de coopérations et garanties
réciproques, à l’opposé de la concurrence exacerbée, des dumpings
sociaux, fiscaux, écologiques et des déséquilibres du marché mondial.
Pour le défi écologique, on ne peut se contenter de taxations ou
subventions, il faut des nouveaux critères de gestion et aussi des
services publics de l’environnement, coopérant au niveau international,
pour une refonte des productions. Tout cela convergerait vers des
services et biens communs publics de l’humanité.
Mais cela ne peut se réaliser sans d’autres pouvoirs, sans une autre
culture. C’est pourquoi il s’agit de maîtriser et de commencer à
dépasser les délégations représentatives. Cela concerne notamment les
services publics, avec de nouveaux pouvoirs des usagers de coopération
avec les personnels. Qu’il s’agisse de la santé et de l’éducation ou des
services publics à créer, comme pour la petite enfance ou les personnes
âgées. Les nouveaux droits des travailleurs et des usagers, dans les
gestions des entreprises et des services publics, favoriseraient leurs
capacités pour de nouveaux pouvoirs politiques d’une démocratie
participative et d’intervention. Il y aurait une mixité entre assemblées
élues et pouvoirs directs concertés, depuis le plan local jusqu’au plan
mondial.
Vous évoquez une nouvelle culture
de toute l’humanité, qu’entendez-vous par là ?
Paul Boccara. Pour une nouvelle civilisation, une
maîtrise de tous les moments de la vie par chacun, il ne suffit pas de
nouveaux pouvoirs, il faut une autre culture. Cela concerne des
informations sur les interdépendances systémiques dans tous les domaines
de la société. Elles commencent à monter, mais elles pourraient être
impulsées par les services publics, l’école et les médias. C’est aussi
une nouvelle éthique, de nouvelles valeurs de partage, de respect de la
créativité de chacun.
Un nouvel humanisme, pas seulement d’égalité en droits, comme dans le
libéralisme, mais d’égalité d’accès aux moyens matériels et
informationnels, soutiendrait les partages des ressources, des
informations, des pouvoirs et des rôles de créativité. Cela se relierait
à un dépassement de tous les intégrismes, y compris un nouvel
œcuménisme entre religions, non seulement de tolérance, mais d’actions
pour la paix et pour la dignité créatrice de chaque être humain. Au-delà
de la civilisation occidentale et de sa domination de toute l’humanité,
le défi de l’hégémonie culturelle et matérielle, notamment des
États-Unis, renvoie au besoin d’une civilisation de toute l’humanité.
Elle combinerait les valeurs de libertés individuelles occidentales,
mais sans l’égoïsme et les monopoles, et les valeurs de communauté et de
solidarité de l’Orient et du Sud, sans les dominations hiérarchiques.
La diversité des remises en cause
du
capitalisme et du libéralisme peut-elle favoriser une
convergence de luttes inédite ?
Paul Boccara. C’est tout l’enjeu de la mise en avant
de la civilisation. Il y a de très fortes oppositions des forces
dominantes aux changements radicaux économiques et sociaux. L’appel aux
exigences de civilisation, d’une autre vie, d’autres pouvoirs et valeurs
éthiques peut permettre de rassembler plus largement contre ces
oppositions. Cela peut contrebalancer le discrédit des transformations
révolutionnaires, développé par les forces néolibérales à partir des
expériences qui ont dérivé vers des dominations étatistes, voire
totalitaires. Il s’agit aussi de dépasser les divisions populaires
s’appuyant sur les affrontements culturels ou violents, grâce à des
mesures démocratiques sur la sécurité et la culture.
L’enjeu se rapporte à la convergence de toutes les luttes. Ce sont
les luttes de toutes les catégories de salariés du monde entier. Ce sont
les luttes d’émancipation non économique contre les dominations des
femmes, de générations, des jeunes, des personnes âgées. Ce sont les
luttes des nations et zones culturelles dominées, de toutes les
minorités immigrées. Cela concerne la convergence de toutes les
émancipations, contre tous les monopoles sociaux, pour une civilisation
de partage et d’intercréativité de toute l’humanité.
Crise de civilisation et rassemblement transformateur
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