Rappel des faits :
Après les élections européennes, régionales, cantonales, le Front de
gauche aborde la nouvelle séquence présidentielle-législatives avec un
projet stratégique et travaille à un « programme partagé ».
Table ronde avec : Alexis Corbière, secrétaire national du Parti de gauche. Francis Dauliac, secrétaire fédéral du PCF en Haute-Vienne. Céline Malaisé, conseillère régionale d'Île-de-France, porte-parole de Gauche unitaire.
Les effets désastreux de la politique de Sarkozy, au service des
riches et du capitalisme, entraînent de plus en plus de souffrances dans
le peuple.
Et alors que, pour le moment, les grandes mobilisations,
comme celle contre la réforme des retraites, échouent à le faire
reculer, la demande d’unité en direction de toutes les forces qui se
réclament de la gauche se fait pressante. Comment inverser le cours des
choses ? Est-ce possible avec une gauche divisée, un parti socialiste
qui s’inscrit dans le cadre de l’Europe libérale ? Les organisations à
l’origine du Front de gauche se sont donné l’ambition de prendre ces
questions à bras-le-corps en élaborant les réponses avec l’ensemble des
citoyens. Et, si le chemin est étroit, leur volonté est grande de ne pas
décevoir, de ne plus décevoir.
Front populaire, CNR, programme commun,
gauche plurielle, Front de gauche : quel dénominateur commun,
quelles différences ?
Alexis Corbière. Ces expériences importantes se
situent à des moments différents mais elles ont en commun d'être liées à
de grandes mobilisations sociales. Les grandes conquêtes de 36 sont
obtenues parce que la victoire électorale est suivie d'une grève
générale qui permet d'aller plus loin que le programme du Front
populaire. Le programme du CNR s'appuie sur l'engagement populaire dans
la lutte contre le nazisme. En 1981, la victoire de François Mitterrand
fait suite au programme commun qui, lui-même, a ses racines dans la
grande grève de Mai 68. Idem en 1997, la victoire de la gauche plurielle
est l'effet différé de la grève de novembre-décembre 1995. Quant au
Front de gauche, son acte de naissance est dans la formidable
mobilisation contre le traité constitutionnel européen. C'est là que
nous nous sommes connus les uns les autres, que nous avons acquis la
conviction que la gauche de transformation sociale, celle qui refuse la
construction libérale de l'Europe, est majoritaire dans le peuple de
gauche. Le Front de gauche veut donc contester la direction de la gauche
aux sociaux-libéraux en articulant accord politique entre formations et
mobilisation populaire. En cela il est dans la continuité des
expériences politiques précédentes.
"Il faut poser avec force la question du changement,
à la fois sur le plan social et sur le plan institutionnel."
Alexis Corbière
Céline Malaisé. Et ces expériences posent toutes la
question de la capacité à durer. En novembre 1938 après l'échec de la
grève générale, la gauche ne résiste pas à la pression du comité des
forges et des 200 familles. Á la Libération, les partis de gauche ne
réussissent pas à faire la synthèse entre les intérêts de la nation et
les intérêts légitimes de ceux qui la reconstruisent. Le Parti
communiste pris en porte-à-faux voit ses ministres chassés du
gouvernement. En 1981, l'arrivée de la gauche au pouvoir est suivie
d'une atonie du mouvement social. Et le programme commun est mis en
ouvre durant deux ans seulement. Avec la gauche plurielle, en l'absence
de programme commun, la politique menée est celle de la force dominante,
le PS. Et l'inscription dans le cadre de l'Europe libérale est fatale à
la gauche. La capacité à durer est une question que nous devons
revisiter à l'aune de ces expériences, sous l'angle du rapport avec le
mouvement populaire. Aujourd'hui la gauche est divisée en trois pôles,
le Front de gauche, le PS et Europe Écologie-Les Verts, qui ont des
projets politiques différents. Pourtant une forte aspiration unitaire
s'exprime dans les mouvements sociaux. Il est nécessaire d'y répondre
car le peuple ne supporte plus le traitement de choc de Sarkozy. Nous
cheminons donc sur une ligne de crête très étroite entre le besoin
croissant de radicalité et ce besoin d'unité à gauche pour battre la
droite.
Francis Dauliac. Les victoires de la gauche ont en
commun d'avoir contribué à l'émancipation des hommes et des femmes,
d'avoir apporté des libertés et des droits nouveaux : congés payés,
Sécurité sociale, droits syndicaux, retraite à soixante ans, sans parler
des nationalisations. Elles ont aussi été synonymes de progrès
économiques. Elles se situent dans des périodes de forte mobilisation du
monde du travail, des intellectuels. Avec, jusqu'en 1981, un poids
relativement important du Parti communiste. Depuis 1983, le
social-libéralisme a pris le dessus dans la gauche. L'objectif du Front
de gauche doit donc être le rassemblement des forces vives du pays pour
construire une dynamique qui permette d'inverser ce rapport de forces.
Je suis d'accord avec ce qui a été dit sur la durabilité. Mais alors, il
faut agir complètement différemment. Trop souvent, par le passé, les
accords, les programmes se sont fait entre forces politiques. Ensuite,
les gens se les appropriaient ou pas. Il faut inverser cela. Tant qu'on
n'associera pas l'ensemble des acteurs à la construction de la
dynamique, on n'y arrivera pas. C'est ce qu'il y a de nouveau dans le
Front de gauche, la volonté d'impliquer tout le peuple dans la
résolution des problèmes immédiats et dans la coélaboration de ce qu'on
appelle le « programme partagé ». Le Front de gauche n'en est qu'aux
prémices mais on a pu déjà vérifier lors des dernières élections que
cette démarche permet au mouvement populaire de reprendre de l'ampleur
et de peser.
Céline Malaisé. Coélaborer implique de nouer au
préalable des relations de confiance en expliquant clairement ce que
l'on veut. Il est important de rappeler aussi la nécessité de respecter
l'autonomie des forces du mouvement social.
Un fossé s'est créé entre les classes populaires et la
gauche, cela se traduit notamment par des taux d'abstention importants.
Quelles nouvelles pratiques, quelle nouvelle conception de la politique
imaginez-vous pour retrouver l'implication des catégories populaires ?
Francis Dauliac. Sans perspective, pas de salut. Il
faut que les gens perçoivent la possibilité d'aller plus loin dans les
conquêtes tout en apportant des réponses immédiates aux besoins : que
fait-on contre le chômage, pour les enfants, etc. ? Et il faut que
chacun se sente acteur. Cela nécessite de redéfinir les institutions et
de changer les modes de scrutin. Nous devons aussi montrer notre
différence : dire ce que l'on fait, faire ce que l'on dit. Car c'est la
déception qui a fait gagner l'abstention dans les quartiers populaires.
C'est comme cela aussi que l'on peut combattre le vote FN.
"L'offre politique nouvelle du Front de gauche
rencontre une aspiration très forte à l'unité."
Francis Dauliac
Alexis Corbière. Il y a un enjeu majeur à chercher
toutes les conditions pour que le peuple se ressaisisse du débat
politique. Je suis inquiet qu'une fondation comme Terra Nova préconise
au candidat du Parti socialiste d'abandonner les catégories populaires
et de se tourner vers les classes moyennes. Il faut combattre cela. Je
récuse aussi l'idée que les ouvriers voteraient FN. Le premier
comportement des ouvriers, aujourd'hui, c'est l'abstention. Or celle-ci
recule chaque fois qu'il y a de grands débats politiques. Cela s'est
vérifié en 2005, pour le référendum sur le TCE, en 2007, pour la
présidentielle. Il faut donc poser avec force la question du changement,
à la fois sur le plan social et sur le plan institutionnel pour rompre
avec le bonapartisme de la Ve République qui permet à un homme de
concentrer les pouvoirs. Le Front de gauche doit mener la campagne
présidentielle sur le thème : votez pour le dernier président de la Ve
République et pour la convocation d'une assemblée constituante qui ouvre
un grand débat citoyen sur d'autres institutions, d'autres modes de
scrutin. Est-il acceptable que lorsque l'UMP obtient 30 % des voix au
1er tour, elle se retrouve avec près de 60 % des députés¬?? Le sentiment
de ne pas être représenté alimente la dépolitisation.
Céline Malaisé. La gauche doit s'adresser à
l'ensemble du peuple. Les pratiques politiques à la tête de l'État,
l'hyper présidentialisation de Sarkozy, la multiplication des affaires
ont creusé le fossé entre la politique et les classes populaires. Ce qui
ne signifie pas qu'elles se désintéressent de la chose politique.
Pendant la bataille sur les retraites, les trois quarts de la population
soutenaient le mouvement social, ce qui était une façon de faire de la
politique par délégation. Et les processus révolutionnaires en cours
dans le monde arabe prouvent à l'ensemble des êtres humains de la
planète que les hommes et les femmes sont capables, à un moment, de
prendre en main leur destin. Il faut en effet une rupture avec la Ve
République. Il faut aussi repenser la notion même de citoyenneté. La
démocratie au travail est une question dont la gauche doit s'emparer. Il
n'est pas acceptable que la citoyenneté s'arrête à la porte de
l'entreprise alors que c'est là que le salarié passe la plus grande
partie de sa vie. Il est fondamental d'en finir avec cette zone d'ombre
pour la démocratie.
Comment élargir le Front de gauche ? Que répondez-vous à ceux qui ne voient qu'un cartel d'organisations ?
Francis Dauliac. Le Front de gauche est né, en 2009
seulement, avec la campagne de l'élection européenne. Il fallait bien
que des formations politiques prennent l'initiative. En Limousin, nous
n'avons pas de recette miracle mais nous avons pu élargir le Front de
gauche au NPA parce que nous avons trouvé des partenaires qui n'étaient
pas sur la position de leur direction nationale. L'expérience de
Limousin Terre de gauche a été un succès aux régionales puis aux
cantonales. Nous avons travaillé ensemble sur des objectifs et sur un
programme. Et ce contrat politique élaboré dans la transparence nous lie
aux diverses catégories sociales, aux milieux politiques, syndicaux,
associatifs qui se sont emparés de cette dynamique. Car des citoyens qui
ne se retrouvent pas dans les partis politiques tels qu'ils sont ont pu
participer et nous avons vu revenir dans le débat politique bon nombre
de militants qui s'en étaient éloignés. L'offre politique nouvelle du
Front de gauche rencontre une aspiration très forte à l'unité pour faire
reculer les logiques libérales. Et la possibilité de reconquête
politique qui a commencé à se concrétiser ouvre des perspectives. Je
parlais de coélaboration, il faut en prendre le temps. On ne fait pas
tout du jour au lendemain.
Céline Malaisé. La multiplication des expériences
locales et la pratique quotidienne des militants balayent de plus en
plus le reproche que vous évoquez. L'élargissement est lié à
l'implication populaire à laquelle nous sommes tous très attachés. Dans
l'immédiat il doit se faire à l'ensemble des acteurs du mouvement social
qui souhaitent construire avec nous un débouché politique aux
mobilisations. Mais l'objectif que l'on se fixe, c'est le rassemblement
le plus large possible notamment en direction des socialistes critiques
et des écologistes qui refusent l'idéologie du capitalisme vert. Car
notre ambition est de mener le débat au cour de la gauche, d'y faire
prévaloir la rupture avec les logiques de renoncement. Les échéances de
2012 sont extrêmement importantes. Nous devons nous en saisir pour
lancer de façon pérenne des comités du Front de gauche ou des assemblées
citoyennes - le terme importe peu. Cela pourrait se faire sur la base
territoriale des circonscriptions. Ces comités pourraient faire vivre le
Front de gauche de façon élargie et populaire à travers toutes les
questions sociales et dans toutes les mobilisations.
"Mener le débat au coeur de la gauche, y faire
prévaloir la rupture avec les logiques de renoncement."
Céline Malaisé
Alexis Corbière. Il faut sortir de la tyrannie de la
vitesse même si la période nous impose de ne pas perdre de temps. Nous
avons commencé par le Front de gauche pour changer l'Europe. Avec les
régionales, les cantonales, nous avons franchi de nouvelles étapes. Les
discussions théoriques sont importantes mais la pratique règle bien des
difficultés. On apprend à se connaître, à se faire confiance, on vérifie
que tout le monde est gagnant. Oui, il faut élargir le Front de gauche,
en faire un grand mouvement politique, culturel et social avec des
artistes, des intellectuels, des gens qui, sans nécessairement rejoindre
une de ses composantes, veulent s'engager dans le processus. Il faut
l'élargir à d'autres formations politiques, notamment au NPA. Qu'est-ce
qui empêche de faire ailleurs ce qui s'est fait en Limousin ? Le Front
de gauche doit parler toutes les langues qui contestent le libéralisme,
être une force qui lie l'écologie au combat social. Cela nécessite des
discussions parce qu'il ne s'agit pas d'additionner des propositions
incohérentes. Mais, en deux ans, nous n'avons pas démérité. Alors que
s'ouvre la séquence présidentielle-législatives, ce qui caractérise la
période, c'est l'instabilité, la confusion. Le Front de gauche doit
donner des réponses fermes parce qu'il y a des oreilles qui se tendent,
des gens qui attendent qu'on leur parle, qu'on les aide à trouver des
solutions.
Table ronde réalisée par Jacqueline Sellem