
Refonder l’école pour l’enfant qui n’a que l’école pour apprendre
06/09/2011
Par stéphane Bonnéry, responsable du
projet éducatif du PCF, Maître de conférences en Sciences de l’éducation
à l’Université Paris-VIII.
La laïcité à l’école est attaquée. Ses adversaires profitent des
défaillances du service public d’enseignement, de ses difficultés à
répondre aux défis de notre temps. Pour promouvoir l’école publique,
nous devons définir un projet qui réponde à ces défis.
L’offensive du privé confessionnel est importante. Plus que sur des
convictions religieuses, il recrute sur la peur du manque de qualité de
l’école publique. « Supprimer les financements publics de l’enseignement
privé » permettrait, certes, de récupérer quelques moyens pour l’école
publique, mais ne répondrait pas au cœur du problème. La réponse
principale doit être la transformation progressiste de l’école : la
construction d’une école capable de permettre à toute une classe d’âge
de s’approprier les outils de l’émancipation intellectuelle et le
pouvoir que procurent les savoirs.
C’est le défi de l’école unique, avec les mêmes objectifs pour tous
depuis la maternelle jusqu’à la fin du collège. Cette école unique reste
à construire : depuis les années 1960, l’école accueille bien tout le
monde, mais ne crée pas les conditions pour que tous les élèves
apprennent et comprennent. Montrer que tous les élèves sont capables
d’apprendre dans une école unique transformée, c’est s’attaquer au fonds
de commerce du privé qui repose sur la peur de la « baisse du niveau »
qu’engendrerait la présence d’enfants de familles populaires.
Pour relever ce défi, il faut refonder l’école selon le modèle de
l’enfant, qui n’a que l’école pour apprendre. Ainsi, on couperait
l’herbe sous le pied au marché privé qui se développe sur l’aide à la
scolarité : l’apprentissage serait entièrement pris en charge par
l’école. Cela implique de promouvoir la recherche en éducation, repenser
la formation des enseignants et associer ces derniers à la conception
de leur pratique. Cela nécessite du temps pour apprendre en classe, au
lieu des journées raccourcies que nous propose le ministère sous
prétexte de « rythmes » afin d’offrir les après-midi au marché éducatif.
Un autre défi est de donner à tous les moyens d’une réflexion
rationnelle. Nombre d’élèves ont du mal à discerner ce qui relève de la
croyance et ce qui relève de la science ou de la rationalité. Ils sont
alors plus facilement séduits par les prosélytismes de tout bord.
Les élèves en difficulté ne
posent pas de problèmes à l’école :
ils posent les problèmes que l’école doit
résoudre pour avoir une plus grande utilité sociale dans
la formation du citoyen. Ainsi ces élèves ont-ils du mal
à construire un point de vue réflexif, en pensant
qu’ils ne peuvent qu’« exprimer leur ressenti »
de façon brute. Ils ont du mal à voir en quoi
l’expérimentation ou l’étude de documents
d’information avec des protocoles rigoureux peut les conduire
à évoluer dans leur réflexion et à ne pas
accepter les idées convenues comme des vérités.
Les idées d’un auteur, les consignes d’un enseignant
leur apparaissent comme des paroles d’autorité auxquelles
il faudrait se soumettre, et non comme des points de vue capables
d’alimenter leur propre réflexion, des arguments
rationnels leur permettant de se confronter au réel et de
réfléchir sur leurs pratiques. Les élèves
bien formés à réfléchir et à
débattre à partir d’arguments rationnels sont de
toute évidence bien plus préparés à ne pas
être séduits par la « croyance » et les
paroles d’autorité. Force est de constater que le bilan
actuel de l’école publique est insuffisant en la
matière, même s’il n’est pas non plus un
échec total.
Le gouvernement et ceux qui se rangent à son idée de couper l’école
unique en deux, avec le socle commun pour les uns et le programme
complet pour les autres, renoncent de fait à développer ces dispositions
intellectuelles chez tous les jeunes. Tous les élèves sont capables de
réflexion et d’échanges argumentés, mais ils ne le sont pas à n’importe
quelles conditions. Pour que les élèves qui n’ont que l’école pour
s’approprier la culture savante puissent accéder à la réflexion critique
et nourrir une pensée personnelle, la question du temps est
essentielle. Les lamentations télévisuelles sur le trop grand nombre
d’heures d’enseignement en France « oublient » que ce n’est pas par
hasard : la France est l’un des seuls pays où l’égalité est une mission
de l’école. La scolarité unique jusqu’à la fin du collège, quels que
soient le territoire et la population, est aussi une des conditions pour
développer dès le plus jeune âge la réflexion (en même temps que la
mémorisation, au lieu de les opposer) et préparer tous les élèves à
entrer au lycée et au-delà.
Pour relever le défi de la laïcité aujourd’hui, réorientons l’école
afin de mettre en œuvre la formule de Brecht : « La culture est une
arme, il faut armer le peuple. »
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