
3 juillet 1905 : la séparation des Églises et de l’État est votée
03/07/2011
Jean-Paul Scot, historien (*)
Proclamée une première
fois pendant la Révolution le 21 février 1795, puis une
deuxième fois par la Commune de Paris, la séparation des
églises et de l’État fut enfin établie par
la loi du 9 décembre 1905, qui apparaît comme la
« clé de voûte » de la
« laïcité à la française ».
Le Concordat promulgué par Bonaparte en 1802, instaurant le
régime des cultes reconnus et financés par l’État, remplaça l’ancienne
alliance du trône et de l’autel par celle du sabre et du goupillon. Dès
1815, le catholicisme connut une spectaculaire restauration en ralliant
toutes les forces monarchistes et conservatrices. En 1875, avec
55 000 prêtres et 180 000 religieux, la France méritait plus que jamais
son titre de « fille aînée de l’Église » et de protectrice d’une papauté
qui condamnait le « monde moderne ».
Aussi, tous les républicains mirent à leurs programmes la séparation
de l’Église et de l’État. Mais, une fois parvenus au pouvoir en 1880,
les « opportunistes » l’ajournèrent pour ne pas aggraver le conflit
récurrent entre monarchistes catholiques et républicains anticléricaux.
Ils pensaient contrôler l’Église en maintenant le Concordat tout en
dénonçant le « cléricalisme ».
L’Affaire Dreyfus révéla que la majorité des catholiques ne s’était
pas ralliée à la République en dépit des exhortations du pape Léon XIII.
Après la victoire du Bloc des gauches en 1902, le gouvernement Combes
interdit la plupart des congrégations au nom de la « défense
républicaine », tandis que le nouveau pape intransigeant Pie X
protestait contre la « croisade laïque » et ne respectait plus le
Concordat. La rupture des relations entre la France et le Vatican
survint le 30 juillet 1904 et fut approuvée par 480 députés contre 90.
L’anticléricalisme allait bien au-delà des 342 députés de gauche.
La séparation n’est cependant pas une décision conjoncturelle. Depuis
1903, une commission de 33 députés, présidée par le radical socialiste
Ferdinand Buisson, met au point une proposition de loi dont le
socialiste Aristide Briand sera le rapporteur. Alors qu’au départ
partisans et adversaires de la séparation y étaient à égalité, c’est une
majorité qui adopte le projet Briand le 6 juillet, avant même la
rupture avec le Vatican.
La séparation est en effet portée par un puissant courant populaire
animé par les militants de la Ligue des droits de l’homme, les
défenseurs de la laïcité, les francs-maçons et les libres-penseurs, qui
multiplient les pétitions. La loi de 1905 est un des rares exemples de
convergence entre une initiative parlementaire et un puissant mouvement
populaire.
Si elle s’inscrit dans un climat de vif affrontement, ses initiateurs
veulent qu’elle soit une loi de pacification mettant fin au conflit des
« deux France ». Jaurès entend qu’elle soit « l’œuvre commune de tous
les républicains, conforme au droit de l’État laïque mais aussi
acceptable par les catholiques eux-mêmes » (1er juin 1904).
La séparation sera un acte souverain de la République laïque, pas un
« pacte » négocié avec les religions. Pour Buisson, « la laïcité
consiste à séparer les Églises de l’État, non pas sous la forme d’un
partage d’attributions entre deux puissances traitant d’égal à égal,
mais en garantissant aux opinions religieuses les mêmes libertés qu’à
toutes les opinions ».
Le rapport Briand présenté aux députés le 4 mars 1905 ouvre un débat
de plus de trois mois et de haute tenue. Le vote de l’article 4 amendé
par Jaurès est décisif : la loi n’a pas à définir les statuts des
associations cultuelles qui « doivent se conformer aux règles
d’organisation générales du culte dont elles se proposent d’assurer
l’exercice ». L’État respectera l’organisation propre des Églises. Cet
article adopté par 482 voix contre 52, Jaurès pouvait s’écrier : « La
séparation est faite ! »
La loi établit une « double émancipation », explique Briand le
26 juin 1905 : d’un côté, l’État cesse d’intervenir dans les affaires
religieuses sinon pour faire respecter la liberté de conscience et de
culte ; de l’autre, les religions bénéficient d’une liberté inédite mais
ne peuvent prétendre imposer leurs normes à l’ensemble de la vie
publique et privée.
La loi est finalement adoptée le 3 juillet 1905 par 341 députés
contre 233. Cette majorité est moins large que prévu car les surenchères
de certains anticléricaux ont dissuadé une partie des modérés.
Néanmoins, 181 sénateurs contre 102 la votent sans modifications et le
président de la République la ratifie aussitôt le 9 décembre. Elle est
le fruit de l’union de tous les laïques par-delà leurs différences de
sensibilités anticléricales.
Les protestants et les israélites se conforment aussitôt à la loi. Le
Vatican, en dépit du vœu de la majorité des évêques français, leur
interdit de l’appliquer par crainte de la « contagion laïque » de
« l’exemple de la France ». Mais l’Église finira par s’y soumettre en
1924. La séparation des Églises et de l’État parachève donc la laïcité
de la République reconnue par la Constitution depuis 1946. Pour la Cour
européenne de justice, la loi de 1905 est la « clé de voûte » de la
« laïcité à la française ».
(*) Auteur de l’État chez lui,
l’Église chez elle. Comprendre la loi de 1905.
Éditions du Seuil, « Points Histoire », 2005.
la liberté de croire ou de ne pas croire
Les deux premiers articles, titrés
« Principes », définissent la laïcité
républicaine.
Art 1er :
« La République assure la liberté de conscience. » Comme le premier
droit naturel, inviolable et égal pour tous. En découle la liberté de
croire ou de ne pas croire. La liberté de religion n’en est qu’un
corollaire ; son expression concrète, la « liberté de culte », est
garantie par la République « sous les seules restrictions de l’ordre
public ».
Art. 2 :
«La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun
culte… » Les Églises ne sont plus des services publics ; elles
deviennent des unions d’associations cultuelles de droit privé à but non
lucratif, comme les autres associations de la société civile. Les
membres des clergés ne sont plus des quasi-fonctionnaires. Tous les
budgets des cultes sont supprimés car les religions doivent vivre des
seules contributions de leurs fidèles.
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