
Plongée dans le quotidien des impayés et de la misère au Tribunal d'Asnières
24/02/2011
Difficultés
à payer un loyer, crédits à la consommation non remboursés... tel est
le quotidien de ce tribunal d'instance situé en banlieue parisienne.
Où, parfois, les juges se font avocats face à une avalanche de détresse.
«
Barclays Bank contre Mme Outaraout »*, « Cofidis contre M. Beckthaoui
», « Immobilière 3 F contre Mme Diallo », « Finaref contre M. Dos
Santos. » Á peine assise, la juge d'instance d'Asnières égrène à voix
haute les 51 dossiers qu'elle devra examiner dans l'après-midi. Des
mains se lèvent discrètement au fond d'une salle d'audience qui fait
aussi office de salle d'attente. Grands absents : les banques et les
propriétaires. Á l'origine de la plupart des poursuites, ils sont
représentés par des avocats assis aux premiers rangs.
« Bienvenue au purgatoire de l'impayé » pourrait afficher le fronton
de ce tribunal ayant une compétence exclusive à trancher les litiges de
location de logements ou de crédits à la consommation. « Vous avez reçu
une injonction, de payer 4 097, 23 euros, de la BNP Paribas au titre
d'un crédit Cetelem de 1 600 euros, c'est bien cela ? » demande la
juge. « Oui, mais ma situation est toujours particulièrement difficile
et je ne peux pas rembourser », répond Caroline à voix basse, presque
inaudible. Cette vendeuse sur les marchés s'est déjà accoudée au
comptoir de ce tribunal qui ressemble plus à un guichet de poste qu'aux
prétoires des feuilletons judiciaires. De la main à la main, elle
transmet à la juge lettres recommandées et justificatifs de revenus
parfaitement ordonnés dans une chemise cartonnée. L'avocat de la
banque, à ses côtés, fait profil bas et renonce à ses effets de manches.
Caroline se voit octroyer un délai de vingt-quatre mois, avec des
versements mensuels de 5 euros. Le restant dû sera remboursable lors de
la dernière échéance. « Un peu de répit avant de nouvelles menaces de
saisies. » glisse-t-elle en expirant. Puis, elle sourit à nouveau : «
Qui sait, d'ici là, je peux gagner au Loto ! L'an dernier, j'ai été
victime d'un accident domestique. Avec l'argent de l'assurance civile,
j'ai réussi à rembourser un autre crédit. »
Tout le monde n'a pas l'expérience de Caroline devant ce tribunal où
se faire représenter par un avocat n'est pas obligatoire. Pauline, la
vingtaine, vient accompagnée mais sans dossier. « L'assistante sociale
ne l'a pas transmis », explique cette étudiante précaire qui a occupé
sans payer l'ancien HLM de ses parents. La présidente du tribunal
accepte de recevoir ses pièces après la tenue de l'audience. Une faveur.
La juge en fera d'autres. Un locataire déficitaire sera autorisé,
quelques minutes plus tard, à s'éclipser pour photocopier une quittance
de loyer, écrite à la main sur un tout petit papier froissé et
chiffonné. « Vous n'avez pas compris, Madame », ne cesse-t-il de
répéter en dénonçant pêle-mêle les erreurs de la CAF, la vétusté de
l'appartement ou la malignité de son logeur. Malgré l'extrême patience
de la juge et des palabres interminables, il aura toutes les peines du
monde à prouver sa bonne foi.
M. Dos Santos, lui, semble tout comprendre, tout subir et tout
accepter. Quand ce quadragénaire a découvert les 5 956,92 euros que
devaient ses parents septuagénaires à des établissements bancaires, il
a tout pris à sa charge. Sans discuter. « Il reste un solde de 1 900
euros », constate la juge, calculette à la main, avant de proposer un
remboursement sur six mois. Tout aussi bienveillante, la défenseure de
la partie adverse lui conseille d'adresser les chèques à son cabinet,
plutôt qu'aux huissiers.
Le temps et les délais sont les seules armes qu'octroie le Code de
la consommation pour lutter contre les intérêts usuriers. Les juges
d'instance soulèvent parfois des anomalies de procédure et vérifient
systématiquement les délais de forclusion. « Mais nous ne sommes pas
avocats et nous ne pouvons contrôler la légalité de toutes les clauses
des contrats », regrette la juge, une fois la nuit tombée. Pour chaque
arnaque commerciale, combien d'abus commerciaux non relevés, de
subtilités juridiques non soulevées, combien de harcèlements de
créanciers non dénoncés ?
Les petites combines pour mieux s'en sortir sont, elles, vite
repérées. Comme ce bénéficiaire de logement social qui en a fait
profiter son frère. Ou à l'image de cet un « homme d'affaires » - un
peu obscures - qui sous-louait l'appartement qui devait lui servir de
bureau.
Sans oublier ceux qui se battent jusqu'au procès pour des litiges
toujours inférieurs à 10 000 euros. C'est le cas de Mme Bignolles. «
J'ai acheté un appartement à Clichy, mais l'ancien propriétaire m'a
trompé. Sachant qu'il allait vendre, il a refusé de faire les relevés
des compteurs d'eau. Et c'est moi qui ai payé le solde. » L'avocat de
la partie adverse oppose qu'après passage devant notaire, l'ancien
propriétaire ne doit plus rien. Mme Bigolles ne cache pas son
énervement. « C'est mon premier achat immobilier, et cela fait quatre
ans que je cours derrière 1 000 euros. Cet argent, j'en ai besoin ! »
La juge, après l'avoir exclue de l'audience, aura du mal à faire
entendre que « droit n'est pas toujours synonyme de justice ».
La dernière plaignante n'a pas fini de vitupérer que la magistrate
s'adresse déjà à un autre homme. « Vous avez 800 euros de retraite, 120
euros d'allocation pour vos deux enfants à charge, et votre femme ne
peut plus travailler pour payer les 708,71 euros de loyer de ce F4 ? »
« Oui et on ne peut plus les aider, répond l'une de ses filles devenue
indépendante. Nous aussi nous avons des loyers. »
« Je suis embêtée », lâchera à voix haute la juge devant cette
situation insoluble. Elle ne prononce pas l'expulsion, et laisse encore
au couple quatre mois pour payer les dettes en intégralité. Mais après.
(*) Tous les prénoms ont été modifiés
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