La transition vers une autre économie est aujourd’hui à l’ordre du jour

28/11/2011

Par Élisabeth Gauthier, membre du Comité National du PCF, coéditrice de la revue Transform.

Ces quatre dernières années ont montré que la gestion de la crise au niveau européen s’accompagne de la mise en place d’un mode de « gouvernance » de plus en plus autoritaire. Avec la troïka, le « couple franco-allemand » revitalisé pour les besoins du moment, l’émergence d’une oligarchie constituée de quelques décideurs politiques et économiques dépassant les formes traditionnelles de lobbying, il 
ne s’agit ni d’instances législatives ni d’instances exécutives (1). L’ensemble du dispositif mis en place par les derniers sommets modifie les structures du pouvoir et tend à encadrer les décisions nationales sans laisser d’espace pour l’exercice de la souveraineté populaire. Dans ce contexte, le débat sur la « nouvelle gouvernance » ne porte pas sur le contenu d’une politique économique commune – le dogme néolibéral reste au sein de cette oligarchie intangible – mais vise une gouvernance « post-démocratique », autoritaire. Plus précisément, les tentatives d’installer une nouvelle « gouvernance européenne » prennent selon les orientations dominantes une forme de « communautarisme autoritaire » pour déboucher sur ce qu’on peut qualifier de « post-démocratie » européenne dans des structures d’un capitalisme autoritaire. Ainsi, les ensembles étatiques (États, institutions européennes) restent sous la domination des marchés. Le remplacement de gouvernements nés du suffrage universel par des « gouvernements d’experts » dont l’objectif est d’imposer l’austérité et de rassurer les marchés est une expression concrète de cette logique et reflète en même temps l’accentuation de la crise des régimes politiques qui n’arrivent plus à se maintenir dans la tourmente. Dès 2005, le non-respect des votes majoritaires lors des référendums en France et aux Pays-Bas, puis en Irlande a constitué une sérieuse alerte. Dans le gigantesque bras de fer qui oppose, dans la période du capitalisme financiarisé, le pouvoir économique à ce qui reste des pouvoirs politiques dans les pays européens, la démocratie a perdu beaucoup de terrain au cours de ces dernières années. Dans cette logique, les appareils étatiques se déconnectant de la société, des régimes de type bonapartiste peuvent profiter de ces opportunités. Dans la confrontation actuelle, les enjeux sociaux, écologiques et démocratiques sont intimement liés. Il ne peut suffire d’opposer proposition à proposition, programme à programme. Il s’agit de confronter une logique, celle d’un nouveau développement social, écologique et démocratique à la logique destructrice actuelle. La cohérence de l’offensive antisociale et antidémocratique ne devrait-elle pas conduire à poser simultanément les questions sociales et celles du pouvoir institutionnel et politique ? La reconquête du politique, du pouvoir politique, de la démocratie dans l’intérêt général, ne devrait-elle pas devenir un objectif commun des forces multiples dont la motivation va dans ce sens ? Leurs énergies pourraient se conjuguer sous des formes nouvelles comme dans des fronts de lutte, au niveau national et européen, qui, respectueuses des différentes identités, permettraient de favoriser des mobilisations populaires et de modifier ainsi sensiblement les rapports de forces. Le refus des gouvernements à exercer le pouvoir politique pour faire reculer le poids grandissant des marchés financiers, banques et grands actionnaires, pour imposer une autre logique dans l’intérêt général intensifie encore le discrédit de la politique, de la « classe politique », alors qu’en même temps grandit l’appel à la politique comme seul moyen de faire reculer l’insécurisation des populations. Des défis inédits sont posés aux forces qui s’opposent aux politiques d’austérité et de démontage de la démocratie. On constate que les réponses de la social-démocratie européenne s’inscrivent dans les « contraintes » que prônent les apôtres du néolibéralisme et débouchent sur une ligne politique d’austérité, pas très éloignée de ce que la droite défend. Quant à la droite populiste et extrême, elle s’emploie souvent à récupérer et à instrumentaliser cet appel à intervention politique en adaptant son discours nationaliste, d’exclusion et de division au contexte de crise. Pour la gauche transformatrice, cette situation constitue un défi inédit. Sa capacité de le relever sera décisive pour la place qu’elle occupera dans le paysage politique, mais aussi pour le développement des résistances et des luttes sociales et l’avenir de l’ensemble de la gauche. Dans ce bras de fer entre forces du marché et souveraineté populaire, il s’agit de rétablir et de redéfinir ce que signifie politique, ce que signifient souveraineté populaire, droit de choisir, intérêt commun. La défense de ce qui subsiste des acquis sociaux et démocratiques reste, certes, d’actualité mais ne peut suffire. La transition vers une autre économie est aujourd’hui à l’ordre du jour. Le concept de démocratie économique pourrait exprimer une nouvelle ambition, concrétiser la volonté de se réapproprier le pouvoir politique face aux grandes puissances économiques et l’oligarchie. Une telle intervention multidimensionnelle actionnerait tous les leviers possibles (au niveau des États et de l’UE, des institutions, entreprises, sphères de la production et de la circulation....) afin de changer les finalités de l’économie à concevoir et orienter en fonction des besoins humains et écologiques. C’est dans cette voie que le développement d’une nouvelle qualité sociale, écologique, démocratique peut être envisagé. Une nouvelle volonté de démocratie doit aussi se confronter à la transformation des États nationaux qui sont devenus des « market state » (États pour les marchés, et non l’intérêt général), très éloignés de l’État social ou de la démocratie parlementaire, en organisant la répartition des richesses et des pouvoirs en faveur du capital, au détriment du travail. La confrontation autour des pouvoirs, sur le plan politique et économique, constitue une question centrale pour les luttes actuelles dans chaque pays et en Europe.

 

(1) Voir à ce sujet le dossier « Quel avenir 
pour l’Europe ? » que publie la revue Transform septembre 2011 
http://www.espaces-marx.net.