
Document. « Une alternative est possible à la paupérisation des retraités »

07/09/2010
Les principaux extraits de la motion contre la réforme
gouvernementale des retraites que prononcera, mardi soir, à l’Assemblée
nationale, Roland Muzeau, porte-parole des députés communistes.
« Les députés
communistes, républicains et du Parti de gauche entament cette
discussion sur le projet de loi gouvernemental avec la ferme
détermination de faire entendre dans cet hémicycle les
voix majoritaires dans notre société de celles et ceux
qui restent profondément attachés au droit à la
retraite à 60 ans. Nous porterons haut et fort les exigences
citoyennes d’un vaste et vrai débat de
société par delà les oukases idéologiques
et le corset de la question financière. Nous
démontrerons qu’il n’y a pas de
fatalité, ni financière, ni politique. Nous ferons la
preuve que le champ des possibles est vaste et porteur de
progrès, qu’une alternative est possible à la
paupérisation des retraités et à cette
régression sociale que constitue la déconstruction de
notre système de retraite. N’en déplaise aux
néolibéraux que vous êtes
« shootés » à
l’individualisme toujours ennemi de l’égalité
et de la solidarité, la France est en mesure d’assurer
collectivement une retraite et un revenu décent à
ses aînés. (…)
Des millions de manifestants vous interpellent, plus nombreux encore
des millions de grévistes vous parlent. (…) La décision a été prise de
sacrifier le repère collectif des 60 ans pour donner des gages aux
marchés sur la détermination de la France à contenir ses dépenses. Nos
choix sociaux, la gestion de notre pays, les économies à réaliser sont
désormais ouvertement dictées par les agences financières avec la
complaisance des gouvernements.
(…) La motivation présidentielle de réformer les retraites par delà
l’affichage de circonstance de « sauvegarde de la répartition » se
résume à la diminution des dépenses sociales et à la réduction des
droits.
Ce rendez-vous retraite, moment phare du quinquennat selon vous,
aurait du être l’occasion d’un débat sur l’enjeu de civilisation que
représente le vieillissement de la population française, que l’on
regarde enfin comme une bonne nouvelle l’augmentation de l’espérance de
vie, les bouleversements de notre société où quatre générations se
côtoient, dont une et demie à la retraite. Qu’il nous soit donné de
réfléchir à ce nouveau temps de vie à la retraite, à la place et au rôle
social de chacun digne d’intérêt même en dehors de toute activité
productive…
(…) Ces termes du débat comme d’ailleurs les questions centrales de
l’emploi sur lequel repose le financement de notre protection sociale,
de la part de richesses que nous entendons consacrer à couvrir
collectivement nos retraites futures et celles de nos ainés, ont été
totalement verrouillés.
Pourquoi avoir posé comme postulat, sous couvert toujours de
sauvegarder la compétitivité des entreprises, l’impossibilité
d’augmenter les ressources des régimes de retraite, avoir bloqué pour
l’avenir à 13 % la part que représentent les prestations vieillesse dans
le PIB, si ce n’est parce que justement le gouvernement refuse
d’aborder la question de la répartition des richesses dans notre pays ?
Vous savez pourtant que seule une meilleure répartition de la valeur
ajoutée entre le capital et le travail combinée au développement
quantitatif et qualitatif de l’emploi rémunéré à sa juste valeur est de
nature à répondre durablement aux besoins de financement de notre
système de protection sociale.
Or, vous continuez à cacher certains chiffres pour mieux protéger les
dividendes. Selon la Commission européenne, la part des salaires dans
la valeur ajoutée a chuté en France de 9,3 % entre 1983 et 2006 (soit
l’équivalent de près de 100 milliards d’€ par an qui bénéficient au
capital plutôt qu’au travail) tandis que sur la même période, la part
des dividendes versés aux actionnaires passait de 3,2 % à 8,5 % du PIB
(et de 5 % de la valeur ajoutée à près de 25 %). La proportion
croissante des revenus accaparés par le capital se double de
l’utilisation des revenus du capital contre l’emploi (spéculation,
délocalisation). Trois chiffres illustrent l’impossible coexistence du
capitalisme financier avec notre système de protection sociale par
répartition : entre 1993 et 2009, le volume des cotisations sociales a
augmenté de 19 % tandis que le PIB (notamment en raison des gains de
productivité) augmentait de 33 % et que les revenus financiers des
entreprises et des banques progressaient de 143 %. Par ailleurs la part
des produits financiers dans la valeur ajoutée des entreprises est
désormais près de deux fois supérieure (29 % contre 15 %) à celle de
leurs cotisations sociales. Il devient donc de plus en plus difficile
pour les entreprises et le secteur financier de concilier le maintien
d’un taux d’emploi élevé, leur contribution au financement de la
protection sociale et les revenus qu’ils doivent servir au capital,
eux-mêmes détournés de l’investissement productif.
Les parlementaires communistes, républicains et du parti de gauche
ont construit un contre projet au votre afin de financer le droit à la
retraite à 60 ans, fixant des objectifs clairs en matière de niveau de
pension, en matière de réduction des inégalités de genre, inégalités
entre salariés… Avec cette proposition de loi qui recueille à ce jour,
plus de 100 000 signatures, nous apportons des recettes dynamiques, plus
de 36 milliards de recettes nouvelles au financement de la protection
sociale dont 14 milliards pour les retraites (soit l’équivalent du
déficit). Nous faisons également la démonstration que c’est en
enclenchant un autre modèle de croissance, désintoxiquant notre
économie de la financiarisation que l’on répondra à l’enjeu du
financement de notre modèle de protection sociale.
De tout cela malheureusement nous ne pourrons pas débattre ou alors
de façon tronquée. Tous les amendements fiscaux du gouvernement
traduisant ses maigres mesures en matière de financement, toutes nos
propositions de financement de nos régimes de retraite étant renvoyées
au financement de la sécurité sociale et au projet de loi de finances
de cet automne.
Les syndicats vous demandent également ce débat sur le financement,
acceptez de l’ouvrir enfin sans exclusive. Regardons sans catastrophisme
les besoins de financement, apprécions sans caricature les données
démographiques, examinons aussi les données de l’espérance de vie en
bonne santé. Acceptez de recommencer le travail de construction de la
réforme en ne l’enfermant plus dans la fausse alternative du travailler
plus longtemps et ou de la baisse des pensions. Consentez à renoncer
après concertation avec les partenaires sociaux au relèvement de 60 à 62
ans de l’âge de départ, de 65 à 67 ans de celui du taux plein. Acceptez
de renvoyer ce texte en commission.
A défaut ayez au moins un discours de franchise envers les Français.
Avouez que votre réforme ne garantit absolument pas le niveau des
futures pensions et qu’elle n’est en rien un frein bien au contraire à
la baisse des pensions programmée. Ainsi, d’après les projections du Cor
(sur la base de 41 annuités de cotisations), le taux de remplacement à
60 ans passerait en dessous de 50% dès que l’entrée en emploi se ferait
après 22 ans, ce qui constitue une baisse de près de 20 points en 20
ans. Selon une étude réalisée par la Commission européenne rendue public
en juillet dernier, en raison des réformes Balladur et Fillon déjà
actées la France est un des pays d’Europe ou le décrochage entre la
pension nette que touche un retraité et son salaire au moment de son
départ en retraite sera le plus fort, la quatrième baisse la plus forte
parmi les 27. Le taux de remplacement devrait ainsi passer de 79% en
2006 à 63% en 2046, soit une chute de 16,5 points. (…)
Injuste parce qu’elle conduit à baisser la retraite de nos
concitoyens, le relèvement des bornes d’âge est la mesure la plus
inégalitaire qu’il soit d’autant qu'elle se double de l’allongement de
la durée de cotisation exigée pour bénéficier d’une retraite à taux
plein, programmée par la réforme Fillon pour passer de 40,5 annuités
aujourd’hui à 41 ans en 2012 et 41,5 ans en 2020. Un ajustement à
l’augmentation de l’espérance de vie que vous entendez rendre
automatique et qui est donc amené à augmenter encore.
Les femmes victimes de discriminations dans la sphère professionnelle
et du travail à temps partiel contraint ont en moyenne des durées
validées beaucoup plus faibles que celles des hommes et sont donc
proportionnellement plus nombreuses à ne pas valider une carrière
complète. (…) Les femmes seront donc touchées de manière
disproportionnée par ces mesures les obligeant à attendre plus longtemps
leur pension hors emploi bien sûr, donc dans une situation précaire.
Les conséquences humaines et sociales de votre réforme se feront
également sentir de manière très dure pour les ouvriers, ceux qui ont
commencé à travailler jeunes souvent dans des conditions très pénibles,
qui ont cotisé leurs 40 ans avant leur 60ème anniversaire dans des
métiers difficiles, peu qualifiés, qui paieront en quelque sorte la
retraite des cadres.
(…) Le problème est avant tout celui du chômage des jeunes, des
conditions d’emploi des quinquas, vous ne pouvez l’ignorer. (…) A
l’appui du passage de 60 à 62 ans de l’âge légal vous nous dites
également, très sérieusement, que « tous nos partenaires en Europe, qu’ils soient dirigés par la droite ou la gauche, ont reconnu cette évidence. »
Ce n’est pas un argument. Mais simplement le constat du caractère un
peu trop consanguin de tous ces gouvernements comme l’a montré le faux
débat sur la Constitution européenne. (…)
(…) Après le jeu de concertation pipée avec les organisations
syndicales, le gouvernement a délibérément choisi d'expédier le temps
parlementaire, de le maîtriser, de le vider de sa substance. (…) Nous
entamons cet après-midi la discussion du projet de loi retraite en ne
connaissant toujours pas le contenu exact des aménagements
gouvernementaux sur le volet pénibilité, ni d'ailleurs sur les
polypensionnés ou les dispositifs de départ anticipé pour carrière
longue. (…) Vous devez entendre les partenaires sociaux, les exigences
de nos concitoyens d'une réforme des retraites durable, plus juste,
moins insécurisante. Le report de l'examen de cette réforme est
désormais la seule option possible, c'est le sens de notre demande de
renvoi de votre texte en commission. »
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